Cinéma

Le cinéma et la guerre d’Algérie.

Couverture ouvrage

Sébastien Denis
Nouveau Monde , 480 pages

Cinéma et propagande française durant la guerre d’Algérie
[mardi 09 novembre 2010]


Un livre de référence sur un corpus méconnu : les films de propagande tournés côté français, durant la guerre d’Algérie.

Cet ouvrage volumineux et très complet est l’adaptation de la  thèse de doctorat en cinéma de Sébastien Denis. La photographie reprise en couverture s’avère d’emblée un choix très judicieux. Que montre-t-elle de si particulier, de si évocateur ? Un opérateur assis entre deux soldats en uniforme, armés et casqués, probablement à l’arrière d’un camion militaire. Le cinéaste tient une caméra dans la main droite, contre sa poitrine, et une mitraillette posée sur sa jambe, retenue par sa main gauche. Sont ainsi posés les rapports entre le cinéma et l’institution militaire qui feront l’objet de nombreux passages du livre. L’auteur rappelle notamment l’importance et le rôle méconnu du Service Cinématographique des Armées, la manière dont ce dernier rassemble des images, décide de ce qui doit ou ne doit pas être montré au public, aux colonisés et aux appelés. Notons au passage que le SCA n’existe plus en tant que tel aujourd’hui : ses archives ont été intégrées à l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), créé en 2001.

Un autre mérite du livre est de mettre à disposition du lecteur une mine d’informations, d’archives et de documents, fruit d’un travail de recherches impressionnant, autour d’un événement historique qui suscite parfois les crispations que l’on sait au sein de la société française (voir à ce sujet les nombreux travaux de Benjamin Stora). On remarque aussi que Sébastien Denis fait débuter la guerre d’indépendance algérienne en 1945, suite aux événements de Sétif, lorsque le statu quo se révèle impossible à accepter pour les colonisés soumis au joug de la France.

Dès lors, l’auteur se concentre sur la manière dont le cinéma a été utilisé pour "soutenir les thèses françaises sur l’Algérie de 1945 à 1962". D’ailleurs, si beaucoup de films ont été produits via des sociétés de production apparemment indépendantes, beaucoup parmi elles étaient en réalité des émanations de l’État, car c’était ce dernier qui finançait les productions filmiques. C’est l’objet de la première partie du livre, intitulée "Une production civile sous influence".

Les structures et les idéologies du cinéma militaire constituent, quant à elles, sa deuxième partie. Les sources orales et les témoignages de réalisateurs ayant tourné pour le compte de l’armée, souvent durant leurs années de service militaire en temps de guerre, ne sont pas exclus de ce travail de recherche. Ainsi, les propos des cinéastes sont rapportés après avoir été recueillis sous forme d’entretiens, de questionnaires ou de citations antérieures. Incompréhension partielle ou prise de conscience progressive des enjeux de l’époque, les réactions sont variées. Certains, tels Robert Enrico, considèrent encore, trente ans après, qu’ils n’ont "pas fait de politique" et se sont juste contentés d’effectuer leur travail, sans se poser davantage de questions (notamment sur la manière dont ils représentaient l’adversaire). D’autres, à l’image de Philippe de Broca, éprouvent un réel malaise en évoquant leur action durant la guerre d’Algérie et l’opération de propagande à laquelle ils ont participé.

Ensuite, ce sont les films eux-mêmes qui sont pris en compte, analysés en détails, notamment en focalisant sur les figures-types de ce cinéma (et de l’idéologie coloniale) : les "grandes réalisations", la figure et le symbole de "l’instituteur", du "médecin" ou de "l’ingénieur". Et Sébastien Denis continue de faire preuve d’esprit critique et d’une constante vigilance face à un corpus résolument manipulateur et univoque.

La quatrième partie, intitulée "Une évolution médiatique", rend compte des diverses étapes de la représentation du conflit, de la manière dont les enjeux (et le message à faire passer) évoluent, étant donné l’avènement de la télévision. Cette dernière n’a pas encore l’importance qu’elle aura durant la guerre du Vietnam menée par les Américains (où les images seront moins censurées), mais elle permet notamment à la nouvelle politique gaulliste de s’adresser au spectateur de manière différente.

La lecture de cet ouvrage sera profitable pour l’historien intéressé par le cinéma comme pour le citoyen soucieux de s’informer sur un aspect méconnu d’un événement historique important. Sa méthodologie résolument plurielle (travail sur le cinéma, l’histoire, le politique…), le travail d’identification, de recensement des films, des sociétés de production (en dévoilant si nécessaire les commanditaires réels), bref, la manière dont sont exposées "les relations constantes, en temps de guerre, entre les pouvoirs civils et militaires", à partir de nombreux exemples, n’a pas d’équivalent à ce degré de précision et d’analyse. Sans doute parce que la plupart des études antérieures négligeaient le cinéma militaire et s’intéressaient tout particulièrement aux œuvres de fiction, souvent antérieures (Pépé le Moko) ou postérieures (Le Petit soldat, R.A.S., Avoir 20 ans dans les Aurès…) à la guerre d’Algérie.

De plus, l’auteur montre l’évolution de la propagande française de 1945 à 1962. On passe progressivement d’une glorification des (prétendus) bienfaits de la colonisation, de la "mission civilisatrice" et d’une affirmation de la puissance de la métropole, à une prise en compte de plus en plus importante des colonisés dans leur propre pays, en accord avec l’évolution de la politique française (après l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir). Pour des raisons tactiques aussi : afin de tenter de contrer le FLN. Ces questions relevant des rapports entre le cinéma et la propagande trouvent des prolongements évidents dans l’actualité. Rappelons que, à partir de son expérience indochinoise, l’armée française développe une doctrine dite de la "guerre contre-révolutionnaire" (les populations deviennent le réel enjeu) et de "l’action psychologique" durant la guerre d’Algérie. 

La propagande n’est d’ailleurs pas l’apanage d’un seul camp, et si l’auteur évoque l’efficacité des films pro-FLN, nous aurions aimé en savoir un peu plus à leur sujet, même si cela excède quelque peu le corpus adopté (les films favorables aux thèses officielles de la France). Sur ce sujet la thèse de doctorat nous en disait davantage que la version publiée en livre, et l’on connaît les contraintes d’édition qui obligent à abandonner parfois des passages entiers des travaux universitaires. Quel a été l’impact des films de René Vautier, Pierre Clément, Yann Le Masson et Olga Poliakoff, ou ceux dits du "GPRA" (Gouvernement Populaire de la République Algérienne) ? D’autant que Pierre Clément a déclaré, dans un entretien avec Nicole Brenez paru dans les Cahiers du cinéma, que ses images tournées dans les maquis algériens lui avaient été confisquées par l’armée française lors de son arrestation... Quelles sont ces images, ont-elles été clairement identifiées, détruites ou conservées ? Impossible à dire.

Par ailleurs, l’ouvrage s’intéresse de près à la question de la propagande, en se référant à quelques auteurs ayant contribué à une meilleure connaissance de ce phénomène au cours du XX° siècle (Tchakhotine, Ellul…). Bien que largement discréditée suite à son emploi massif par les régimes totalitaires, la propagande ne disparaît pas dans les années 50 mais change de forme : les reportages ou les documentaires adoptent un ton et une mise en scène qui visent à privilégier le "factuel", comme si ce dernier était un gage de vérité, d’objectivité et d’authenticité. Avec le développement continu des médias et l’importance de l’image dans la société contemporaine, une analyse de la propagande en action, même sur un contexte précis, s’avère fort utile, à la fois pour réfléchir sur le passé et penser le présent. 

Notons pour finir que l’éditeur a eu la bonne idée de joindre un DVD d’accompagnement, comportant plusieurs films (pas moins de 4 heures d’archives) étudiés dans le livre. Voici une pratique à encourager, chaque fois que le corpus comporte des films très rares ou indisponibles (en dehors des chercheurs), car cela permet au lecteur de visualiser précisément les éléments analysés par l’auteur, tout en rendant sa lecture beaucoup moins abstraite.

Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr