Europe

Europa mon amour : 1989- 2009. Un rêve blessé

Couverture ouvrage

Boris Petric Jean-François Gossiaux
Autrement , 283 pages

Europa mon amour ou l’Europe des Européens
[mercredi 27 octobre 2010]


Une ballade à travers les lieux d'histoire de l'Europe centrale et de l'Est et de ces mutations profondes depuis 1989.

On l’a bien compris, l’Europe institutionnelle est souvent incompréhensible pour les citoyens et la multitude des ouvrages qui sont revenus sur les années 1989-2004 ont souvent choisi de le faire sous l’angle de l’élargissement de l’Union européenne. L’ouvrage dirigé  Boris Petric et Jean-François Gossiaux change de lunettes. Il a prit le parti d’évoquer pour nous l’Europe des Européens, à travers des lieux, des objets et des histoires plurielles. 

Les contributions, souvent écrites par des anthropologues et des historiens originaires des pays qu’ils analysent, permettent de faire le point sur les mutations profondes de l’Europe centrale et orientale. D’une certaine Europe communiste disparue, plusieurs auteurs retiennent la persistance des fantômes. Celui de Georgi Dimitrov, par exemple. Résistant et dirigeant communiste bulgare glorifié par le régime, celui qui fut longtemps appelé " la momie ", avait son mausolée sur l’une des principales places de Sofia, comme Lénine et Staline avaient le leur sur la Place Rouge. Or, la " momie " devint à la fin des années 1980 le symbole de l’oppression du pays. Elle occupait une place centrale dans la géographie politique de Sophia, en face de l’ancien palais royal devenu Conseil des Ministres. Ainsi le héros mort pouvait vérifier l’orthodoxie des dirigeants. C’est pour cette raison que la " momie " focalisa des manifestations de plus en plus importantes, notamment estudiantines, jusqu’à ce que les autorités la fassent disparaître une nuit de juillet 1990. Le monument, lui, ne fut détruit qu’en 1999, au bout de trois dynamitages successifs, c’est dire si son fantôme était tenace ! Cette destruction tardive est le symbole même de la transition lente de la Bulgarie. 

Andras Zempleni évoque lui aussi la " politique au bord de la tombe " et s’est penché sur les tombes des victimes du communisme, largement instrumentalisées en Hongrie où les réenterrements politiques ont joué un rôle central dans la contestation du régime communiste. Il rappelle d’ailleurs que la pratique a largement continué après 1989 : les régimes de droite comme de gauche ont choisi leurs héros, de l’Entre-deux-guerres, de la Seconde Guerre mondiale ou de la période communiste et les ont réenterrés lors de cérémonie parfois sans parole. Ce cérémoniel n’est alors réservé ni aux croyants ni aux athées, tous participent à la mise en terre nationale des " malmorts de la nation ". C’est bien une réinterprétation générale de l’histoire nationale qui se fait jour à travers ces remises en terre. Une terre dont on sait qu’elle est d’autant plus sacrée pour les Hongrois que la Hongrie contemporaine n’est qu’une partie de la Hongrie historique d’avant 1918. 

A travers ces deux exemples, l’un bulgare et l’autre hongrois, l’ouvrage démontre à quel point c’est tout un univers mental qui a été transformé par la fin du communisme. Et cette grande mutation prendra encore forcément du temps, car les symboles n’entrent dans aucun chapitre de l’adhésion à l’Union européenne. 

Un autre thème transversal de l’ouvrage est constitué par la question des migrations, temporaires ou non. On remarquera notamment la très intéressante contribution de Gilles de Raper sur l’Albanie, un pays négligé dans la littérature sur l’Europe. Or, en suivant son va-et-vient entre Grèce et Albanie, c’est à une vraie plongée dans le quotidien méconnu des Albanais qu’est invité le lecteur. Ce voyage permet de mettre des images et des sons sur le processus souvent trop abstrait du rapprochement européen de pays comme l’Albanie. Et en termes de musique, c’est sûrement l’article d’Ivaylo Ditchev qu’on retiendra. Il évoque en effet la transition bulgare à travers la transition musicale et l’émergence de la " chalga ". Cette musique populaire aux accents orientaux, totalement étrangers à la musique officielle communiste, inonde le pays au début des années 1990 comme l’avait fait le turbofolk en Serbie. Son imaginaire de grosses voitures et de femmes dénudées choque alors une partie du pays quand l’autre communie dans les promesses de l’argent facile. Cette musique sulfureuse reprend les codes du RnB américain et souligne à quel point les mutations de l’espace public dans l’Europe orientale ont pu être rapides. C’est cette rapidité qui est presque imperceptible à l’Ouest du continent. 

L’élargissement de l’Union européenne a créé une grande variété de paysages, de sons, de situations que l’empathie européenne, le fait de se mettre à la place d’autrui, est devenue quasiment impossible. Là où un Allemand de 1990 pouvait encore espérer visiter tous les pays de la communauté dans sa vie, un Espagnol de 2010 ne le peut pas. Alors à défaut de pouvoir accomplir le grand voyage européen, les livres écrits par des anthropologues permettent de mieux saisir les mutations profondes vécues par nos voisins européens à partir d’éléments très concrets.

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