Arts visuels

L'abbé Pierre et Jean Prouvé

Couverture ouvrage

Bernard Marrey
Editions du Linteau , 80 pages

Un rendez-vous manqué ?
[samedi 23 octobre 2010]
Retour sur une aventure architecturale et sociale généreuse dans un ouvrage bien documenté mais trop elliptique.

Un homme de foi et un constructeur : que pouvaient avoir en commun l’abbé Pierre et Jean Prouvé au tournant des années 50 ?
D’un côté, Jean Prouvé s’est toujours considéré comme un ouvrier, un constructeur (il n’a d’ailleurs jamais eu le statut d’architecte). Personnalité intègre et engagée dans la construction de logements et de meubles pour les classes populaires, il parlait peu, même lorsqu’il enseignait, et plaçait la technique et la fabrication comme préalable à toute conception.
Quant à l’abbé Pierre, son engagement envers les plus démunis n’a jamais été démenti et son combat pour le logement des défavorisés a fait l’objet d’une importante médiatisation. L’appel du 1er février 1954 constitue d’ailleurs un discours incontournable dans l’histoire politique et sociale du logement en France.
Voici donc deux hommes engagés et complémentaires, investis dans "l’habitat social" durant l’après seconde guerre mondiale. La rencontre semblait trop évidente pour qu’elle n’ait pas lieu : cela donnera la Maison des jours meilleurs en 1956, aventure jusqu’à présent peu étudiée dont Bernard Marrey retrace la genèse dans un court ouvrage publié aux Éditions du Linteau, L’abbé Pierre et Jean Prouvé.

Deux figures emblématiques

L’alternance de courts chapitres relatant des épisodes clés de la vie des deux hommes structure le livre. Un passé politique similaire à Nancy, la fondation d’Emmaüs pour l’abbé Pierre et des Ateliers de Maxéville pour Jean Prouvé ; puis la maison AlBa et l’appel du 1er février 1954. Suivent plusieurs chapitres davantage tournés vers l’abbé Pierre avant que ne soit abordée leur rencontre.
Bernard Marrey a l’art de jongler entre les deux trajectoires pour finalement laisser émerger le climat des années 50 en France.
L’auteur adopte une posture d’historien ; les faits sont précis, les évènements contextualisés, les documents iconographiques nombreux et pertinents. C’est probablement dans le portrait d’une période complexe où de nombreux protagonistes interagissent et les gouvernements se succèdent que l’ouvrage est le plus réussi. Les biographies croisées permettent de rapprocher des acteurs qui dépassent ceux du projet stricto sensu de la Maison des jours meilleurs. Cependant, pléthore de noms apparaissent au fil des pages, sans que l’on ne sache rien sur eux. Cela apporte quelquefois une certaine confusion dans la lecture, et l’on s’y perd facilement. Car, si l’ouvrage possède la qualité d’être concis, bien des passages auraient mérité d’être développés et certains points éclaircis.

Une des parties les plus riches de l’ouvrage concerne les projets que particuliers et entreprises initiaient afin d’apporter un soutien matériel ou financier à l’abbé Pierre. L’aide provenait de toute part : propriétaire d’hôtel, PTT, RATP, marque de lessive Persil et bien d’autres anonymes encore. Les anecdotes sont assez savoureuses, telle l’idée du célèbre grand magasin Printemps pour inciter ses clients au don. La direction décida de construire une petite maison comparable aux logements d’urgence en matériaux factices. Le magasin invita alors les passants à y épingler des billets de 100 francs afin de collecter des fonds pour les projets de l’abbé Pierre. Au bout de quinze jours, le magasin pu remettre à ce dernier un chèque de 1.500.000 francs.

La Maison des jours meilleurs, enfin

Ce n’est qu’aux deux tiers du livre qu’arrive enfin la rencontre tant attendue entre Jean Prouvé et l’abbé Pierre, autour du projet commun de la Maison des jours meilleurs. Le nom de la maison sous-entend déjà une ambition sociale et humaine forte. Et cet engagement dans la conception d’habitat moderne pour les plus pauvres apparaît comme l’élément de rencontre évident dans la trajectoire des deux hommes.
Malencontreusement, le projet naît au cœur d’une très mauvaise conjoncture politique et économique : le gouvernement en place est peu favorable à ce type d’initiative, l’abbé Pierre a déjà investi la plupart des dons récoltés dans l’édification de cités d’urgence et Jean Prouvé vient de subir la perte de ces usines de Maxéville. On comprend donc que la situation est fragile, sans soutien politique ni apport financier important. Les deux hommes se lancent tout de même dans ce projet au budget serré et au délai très court. Un mois après leur rencontre, la maison est montée à Paris en deux heures. "En fait, ce chef-d’œuvre est né dans la hâte, à la "va comme j’te pousse", avec des financements improvisés et des constructeurs très probablement sous-payés", explique Bernard Marrey. Le cahier des charges implique de concevoir une maison correspondant aux dimensions normalisées d’un F3, c’est-à-dire une cinquantaine de mètres carrés, à édifier très rapidement, par une main-d’œuvre non-qualifiée. La préfabrication est complète et la maison est habitable dès la fin du montage.
L’accueil du public est alors excellent et tous sont impressionnés par la rapidité du montage et curieux du prix et des délais de livraison. Le Corbusier lui-même ne tarit pas d’éloges sur la construction :"Jean Prouvé a élevé sur le quai Alexandre III la plus belle maison que je connaisse, le plus parfait moyen d’habitation, la plus étincelante chose construite. Et tout cela est en vrai, bâti, réalisé, conclusion d’une vie de recherches. Et c’est l’abbé Pierre qui la lui a commandée !"
Mais, avant toute production en série, il faut obtenir l’agrément du CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment), et celui-ci met un an et demi avant de l’accorder. Malheureusement l’homologation de la maison est refusée sous prétexte que la salle d’eau ne donnait pas sur l’extérieur. Il n’y a donc pas eu d’autres Maisons des jours meilleurs.

Dans la partie du texte enfin consacrée à la maison, le propos se trouve haché par de multiples citations et le lecteur est noyé dans une description technique un peu laborieuse de la maison. Malgré tout, les plans et coupes ainsi que les photographies du montage et de la maison achevée étayent l’explication, lui apportent de l’épaisseur tout en permettant de mieux se représenter cette aventure constructive. La documentation est précise et bien choisie, révélant un minutieux travail d’archive en amont de la part de Bernard Marrey.

L’ellipse d’une rencontre humaine

Le titre s’avère cependant trompeur, car si l’on s’attend à lire le récit d’une rencontre entre deux figures majeures dans la création de logements dans les années 50, on risque fort d’être déçu. En effet, le livre présente d’une part, le parcours de l’abbé Pierre, d’autre part celui de Jean Prouvé avec pour clé de voûte, la description minutieuse de la Maison des jours meilleurs. Mais de la rencontre entre les deux hommes, on ne saura rien.
Bernard Marrey s’en explique : "L’abbé Pierre comme Jean Prouvé n’ayant pas le moindre intérêt pour leur figure dans l’histoire non plus que la mémoire des dates, il est difficile de situer leur rencontre". Le manque est d’autant plus criant que l’histoire des deux hommes retranscrite ici est marquée par leur implication sur les plans politique et social, dans des engagements personnels et professionnels toujours profondément tournés vers l’humain. Jusqu’à la description de la fameuse maison, il s’agit de récits biographiques croisés qui donnent à voir le climat d’une époque troublée. Il ne nous reste comme preuve de la rencontre qu’une photographie, en exergue du texte, où l’on voit les deux hommes, face à face. Cependant l’image demeure muette et il faut se contenter des documents présentant la maison. On ne peut pas blâmer l’auteur de n’avoir pu trouver des documents qui n’existent probablement pas, mais on ne peut s’empêcher d’être un peu déçu.

Une frustration partagée

Le livre se conclut sur un certain échec pour ces deux hommes qui œuvraient pour un progrès social. Jean Prouvé reste amer de la perte de ses ateliers et lésé par un climat qui favorisait la construction en béton plutôt que celle en acier ; l’abbé Pierre est confronté à des sans abri toujours plus nombreux et dont la situation n’éveille plus autant la solidarité. Et la Maison des jours meilleurs n’a pas eu de suite.
La frustration que l’on peut imaginer de la part de ces deux hommes est doublement partagée par le lecteur : d’une part liée à l’échec de ce projet philanthropique et d’autre part produite par cet ouvrage tellement synthétique qu’il en devient elliptique. La lecture semble se faire en accéléré, alors que le projet aurait mérité une pause plus conséquente. Car dans cette aventure éphémère de la maison de l’abbé Pierre se trouvent condensés la plupart des enjeux politiques, sociaux, techniques et architecturaux de l’époque. Bernard Marrey, dont le sérieux de la recherche ne peut être remis en question, esquisse ici les problèmes liés au logement social de l’après-guerre mais laisse le lecteur sur sa faim.

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