Une quête de l'identité biologique, traitée du strict point de vue de l'immunologiste, qui s'adresse au spécialiste.

L’auteur, en publiant son livre sur les concepts de “limites du soi” et d’immunologie, s’adresse principalement aux biologistes et spécialement aux immunologistes.

En effet, le contour du concept de l’immunologie va de la définition courante, de la discipline autonome au sein des sciences biologiques à la définition de l’immunologie comme science étudiant la défense des organismes contre des organismes pathogènes ; elle est par ailleurs fortement liée à la “théorie du soi” et “du  non-soi”. En donnant la signification de “soi” et de “non-soi”, Thomas Pradeu souligne que “le soi est le propre de l’organisme, à la fois ce qui le définit et ce qui lui appartient de manière unique. Le “non-soi” est tout ce qui n’est pas le soi, ce qui diffère du contenu du soi”  .

Pour illustrer ses propos, l’auteur donne un exemple portant sur une greffe d’un organisme animal sur le même animal. C’est ce qu’on appelle l’autogreffe ou greffe de soi à soi. Thomas Pradeu souligne que cet acte biologique est toléré et déplore qu’une greffe d’un organisme sur un autre ou une greffe d’un organisme de n’importe quelle espèce humaine sur un corps humain, soit rejetée. C’est effectivement ce que l’immunologiste Jean-Michel Claverie affirme en déclarant qu’il s’agit bien du “caractère d’individualité qui est en jeu dans ce processus de rejet de greffe, puisqu’une greffe de l’individu à lui-même, l’autogreffe, est toujours tolérée. C’est donc l’autre, l’étranger qui apparaît, au sens propre, épidermiquement intolérable” .

De l’analyse de l’auteur sur la théorie du soi et “du non-soi”, deux leçons peuvent être tirées :

- La première est liée à l’acceptation d’une greffe. Elle implique cependant chez toutes les espèces, la ressemblance moléculaire des organes transplantés. Elle présente un avantage de ne pas être toujours conditionnée par une identité génétique stricte.

- La seconde leçon est fondée sur la tolérance active de l’organisme des antigènes non-immunogènes.

Dans son étude sur l’immunologie, l’auteur propose une définition unique qui a guidé sa réflexion. Il s’agit de la définition selon laquelle “l’immunologie est une discipline qui étudie les interactions spécifiques entre les récepteurs immunitaires et les motifs antigéniques, interactions susceptibles de conduire à des mécanismes de destruction ou de prévention de la destruction des antigènes cibles. Thomas Pradeu définit également l’immunité comme une étude de l’ensemble “des réactions spécifiques” de liaison entre les récepteurs immunitaires de l’organisme et “des motifs antigéniques” ou ligands.

De ces définitions, il ressort, de façon générale, que l’immunologie est “une capacité à échapper de manière spécifique à des antigènes”  . Pour l’auteur, “toute immunité présuppose une réaction spécifique entre des antigènes et des récepteurs portés par des acteurs du système immunitaire”  . “L’immunologie est donc l’étude de toutes ces liaisons spécifiques”  . Par réaction spécifique, il faut comprendre une triple capacité, d’abord celle qui déclenche, selon les circonstances, les mécanismes tantôt activateurs, tantôt inhibiteurs. Ensuite, la réaction spécifique peut être interprétée comme une capacité de détruire les anticorps et enfin une capacité de prévenir la destruction des cellules incompatibles aux organismes unicellulaires comme pluricellulaires. C’est à ce titre que l’auteur fonde sa thèse sur la théorie générale selon laquelle le système immunitaire se trouve chez tous les organismes pluricellulaires comme unicellulaires. L’essentiel de la réflexion de l’auteur se base ainsi sur la théorie de la continuité.

En effet, Thomas Pradeu dans sa théorie de la continuité, suggère de concentrer son attention sur le déclenchement de la réponse immunitaire, plutôt que de se poser prioritairement la question sur les acteurs de l’immunité plus spécifiques d’un antigène donné. Pour l’auteur l’immunité innée est différente de l’immunité aboutissant à une mort cellulaire programmée. Cependant, sur ce point, l’auteur n’a pas évoqué ce qu’on pourrait appeler  l’immunité mixte, et donc ne dépendant ni de l’immunité liée à l’évolution naturelle ni de l’organisme biologique mais combinant les deux immunités largement étudiées par Thomas Pradeu. Il faudrait alors soustraire dans cette vision évolutive des cellules la naissance tout comme la perte de l’immunité.  D’où la question de savoir s’il ne faudrait pas envisager un autre élément tout autant décisif que les différentes formes immunitaires dans le but d’augmenter ou de diminuer l’intensité et la rapidité en terme de réponse à l’anticorps du vivant.

L’auteur explique très largement que le rejet des micro-organismes pathogènes et même le rejet d’une autogreffe et une greffe entre vrais jumeaux se justifie par une “surface des antigènes différents, parce que les antigènes que les tissus ou les organes portent sont identiques à ceux avec lesquels les récepteurs immunitaires de l’organisme receveur ont réagi continûment”  . L’auteur déduit de l’explication qu’offre la théorie de la continuité aux phénomènes immunitaires rencontrés que “l’organisme est capable d’une reconnaissance immunitaire “du soi” et “du non-soi”, grâce à laquelle il déclenche une réponse de la défense et de rejet contre toute entité étrangère, c’est-à-dire différente du soi, alors qu’il n’attaque pas, sauf dans des cas pathologiques, les constituants du soi”. L’immunologie contemporaine gagnerait à adopter la théorie de la continuité plutôt que de maintenir la théorie du soi et “du non-soi” en l’aménageant, comme cela a été fait depuis maintenant un demi-siècle” (p. 187)).

L’auteur a enfin démontré comment l’organisme est construit par son environnement dans le cadre de l’internalisation d’entités initialement exogènes. Ce que Thomas Pradeu appelle l’interaction. Cette interaction consiste à ce qu’un micro-organisme qui se trouve à l’extérieur de l’organisme pénètre en lui. Ce micro-organisme doit éviter d’être détruit par les bactéries commensales et symbiotiques de l’hôte qui, à de rares exceptions près, occupent toutes les surfaces organiques. C’est à titre d’exemple la peau, l’intestin, le poumon et la bouche.

De même, l’auteur a démontré la manière dont, selon sa conception, l’organisme construit son environnement dans les interactions avec les micro-organismes. L’auteur souligne que l’organisme hétérogène exerce des pressions sélectives sur les micro-organismes de son environnement et joue une influence sur l’organisme et son environnement microbien. Sur ce point, il convient de noter que l’organisme hétérogène est conçu comme un écosystème. A ce titre, la définition donnée par Thomas Pradeu répond davantage à celle des auteurs du rapport de l’ONU qui ont explicitement intégré la nécromasse en définissant un écosystème comme un “complexe dynamique composé de plantes, d’animaux, de micro-organismes et de la nature morte environnante agissant en interaction en tant qu’unité fonctionnelle” . Il est donc possible de parler d'écosystème naturel, naturellement équilibré car, à chaque niveau, la biomasse est stabilisée grâce aux interactions avec les autres niveaux. Il existe aussi d’autres concepts et d’autres modèles d’écologie classique, notamment des modèles de type proie-prédateur à l’étude du système immunitaire en relation avec ses indicateurs pathogènes. Comme il est souligné dans les paragraphes précédents, coexistent dans le corps humain de nombreux organismes tels que bactéries, virus et parasites. Dans la mesure où ces organismes dépendent des éléments pathogènes individualisés, il ressort que, tout individu, homme ou animal, réagit à une infection ou à un vaccin grâce au système immunitaire.

Comme évoqué dans les paragraphes précédents, les réponses immunitaires sont précoces et innées, puis plus tardives et adaptatives. Elles font intervenir des cellules et des molécules particulières, et restent localisées ou se généralisent à tout organisme. Elles peuvent prévenir, limiter ou guérir les maladies infectieuses, réduire ou même éliminer les infections. Une cascade d’évènements régulateurs permet d’éteindre ces réponses progressivement, car elles ont des effets nocifs si elles sont mal contrôlées. Le concept d’immunité dépend alors d’un système complexe et élaboré. Pour illustrer la complexité du système immunitaire, il est à noter, à titre d’exemple, que le contact d’un organisme avec un agent pathogène déclenche d’abord une réponse immunitaire précoce et non spécifique. Cette première réponse met en jeu deux types de défenses : la destruction des agents infectieux par des facteurs chimiques et les mécanismes de phagocytose. Ces derniers sont le fait de cellules ou phagocytes, comme les polynucléaires et les macrophages, qui ingèrent puis détruisent l’agent pathogène.

Il existe aussi des cellules tueuses qui libèrent leur contenu toxique pour les cellules infectées. La réaction inflammatoire attire au site de l’infection l’ensemble de ces cellules, normalement réparties dans tout l’organisme. Mais l’inflammation peut avoir des effets nocifs si elle n’est pas régulée. Pendant la réponse précoce, la réponse adaptative se met en place par l’intermédiaire des cellules dendritiques. Celles-ci stimulent les lymphocytes T en leur présentant des molécules de l’agent pathogène, ou antigènes. Ces lymphocytes ont diverses fonctions : ils contrôlent les lymphocytes B qui sécrètent les anticorps, interagissent avec les phagocytes ou détruisent des cellules infectées par des virus. Spécifique de l’antigène, la réponse adaptative a un effet mémoire très rapide et très efficace lors d’un second contact avec le même antigène .

Il y a donc la possibilité “d’écologiser” l’immunologie dans la mesure où le système immunitaire de tous les organismes entretient des relations et des modèles de coopération complexes avec les micro-organismes, faits de rejet et de destruction de certains micro-organismes, de tolérance et de stimulation d’autres micro-organismes exerçant des pressions fortes sur son immunité. Il comprend des éléments endogènes tels que les cellules immunitaires et exogènes internalisées comme les bactéries de l’intestin. L’auteur ne fait cependant aucune précision sur les liens qui doivent exister entre les deux thèmes majeurs développés dans ce travail tels que l’immunologie et l’écologie d’une part et la théorie de la continuité et l’identité biologique d’autre part.

En outre, l’ouvrage donne l’impression d’une réflexion théorique très poussée sur les différents sujets séparés les uns des autres de telle sorte qu’à la fin de l’ouvrage, l’interrogation sur la thèse fondamentale de l’auteur, celle de savoir ce qui fait l’identité d’un être vivant reste posée. C’est peut-être là, la faiblesse de ce livre.

Par ailleurs, les considérations psychologiques symbolisées par les termes “de soi” et de “non-soi” n’ont pas été développées dans cet ouvrage comme éléments théoriques non détachables à l’étude sur l’immunologie.

Enfin, la théorie de la continuité n’est pas conçue comme une théorie absolue dans la mesure où elle est construite à partir de règles biologiques immuables. Son attribut de théorie inachevée, de théorie en mouvement, laisse croire que l’immunologie est soumise à la loi de la transformation, de la déconstruction voire de la modernisation aussi bien spatiale que temporaire. Elle a l’avantage de présenter une approche pluridisciplinaire.

Cet ouvrage qui ne s’adresse essentiellement qu’aux spécialistes, donne incontestablement aux immunologistes, aux biologistes et aux philosophes, plusieurs pistes de recherches#nf#