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Dioses
[samedi 25 septembre 2010]

Il y a quelques années, en 2004, Josué Mendez réalisait un film intitulé Días de Santiago qui laissait la critique internationale rêveuse. En effet, le film péruvien alternant noir et blanc et couleur faisait plus qu’évoquer Taxi Driver, il en avait certains traits de génie et un synopsis approchant. Le personnage était un vétéran d’une guerre sans nom, la guerre péruano-équatorienne de 1992. Revenu de la jungle amazonienne, il errait dans la jungle sociale de Lima, à la recherche d’un emploi et d’une existence. Taxi, il parcourait inexorablement la ville et ses sentiments et ne parvenait jamais à toucher ce monde hostile. Au point de regretter la fraternité des soldats en guerre dans la forêt. Josué Mendez revient cette fois avec un film aux couleurs vives qui, par sa mise en scène et surtout la photographie, approche parfois du Mépris, de Jean-Luc Godard, d’après le roman d’Alberto Moravia.

Dioses est l’évocation d’une tragédie contemporaine : le désœuvrement d’une minorité de nantis : des jeunes extrêmement riches dans un pays, le Pérou, où une grande partie de la population est pauvre.

Que font les jeunes dieux quand ils s’ennuient ? Universellement rien. Ils ne font tellement rien, à se dorer au soleil, à sortir en boîte ou à aller à des réunions de jardinage, qu’ils vivent dans un monde qui ressemble plus au mont Olympe qu’à des stations balnéaires de la côte pacifique. Le reste du monde est en effet très loin.

Andrea (Anahí de Cárdenas) et Diego (Sergio Gjurinovic) passent l’été ainsi, avant la rentrée. Et pour les dieux, la rentrée est chargée : le fils doit être formé à prendre la suite du père, Agustin (Edgar Saba), sorte d’Héphaïstos industriel touché par la grâce d’une très belle femme, Elisa (Maricielo Effio), tout droit sortie d’un roman balzacien : issue d’un milieu modeste, elle fait de sa nouvelle conquête le piédestal de son ascension sociale. La fille poursuit ses études d’art, son activité dans le mannequinat et la quête de garçons. La corporéité d’Andrea qui danse, s’amuse et se drogue est le pendant de celle, rigide et coincée, de Diego qui danse mal, s’amuse peu et boit du nectar de fruits. Bien sûr, Diego est quelque peu sensibilisé aux problèmes d’en bas par l’intermédiaire des apparitions d’une bonne et de sa ravissante collègue, sous les traits de Magaly Solier qui interprétait Fausta, Ours d’or du Festival de Berlin en 2009.

Les mises en scène se succèdent, expositions superposées du climat délétère de la maison familiale blanchie à la chaux, perchée sur les falaises surplombant le Pacifique, près de Lima. Les angles de la maison sont tranchants à la vue. Une bataille de nourriture, notamment, accentue un peu grossièrement le caractère odieux de ces personnages irrémédiablement gâtés. Mais les portraits esquissés des femmes et des hommes qui peuplent cette upper class sont à peine caricaturaux, de même que le traitement des domestiques. Ceux-ci utilisent le quechua pour commenter la dépravation morale de leurs patrons.

Il eut été sans doute plus juste de titrer le film Semidioses, demi-dieux, étant donné que le schéma actantiel de Diego est calqué sur celui de la tragédie grecque : amoureux de sa sœur, il souffre de ce désir de la posséder qui l’étreint chaque nuit. Récupérant Andrea toujours un peu plus défoncée, il approche dangereusement de l’acte qui le damnerait à jamais, se mord les doigts avant qu’il ne soit trop tard et se renfrogne dans une moue assez commune d’adolescent enragé. La force du film est sans doute de nous intéresser à cette histoire-là, celle de Diego, que son père veut faire entrer dans l’entreprise familiale et qui semble hurler à l’intérieur son désir d’autre chose. Le comédien a choisi la mollesse du corps continuellement en mouvement pour exprimer cette révolte, quand tout, autour du lui, est au contraire tonique, net ou à l’inverse amorphe. Non, il ne veut pas être comme les autres mais la chrysalide est épaisse et, dans le fond, éperdument rassurante. Pour la briser, il doit se faire violence, libérer son corps et rencontrer des humains qui vivent ailleurs, sur le Mont Saint Christophe de Lima, dans un dédale de ruelles bruyantes et poussiéreuses.

Mais la métamorphose de Diego ne peut s’accomplir que dans l’ordre de son espèce et la fin du film laisse entendre que l’on ne devient que ce que l’on est. Ce portrait, parfois lancinant, de la jeune bourgeoisie liménienne est alors sans concessions puisque cette dernière ne s’identifie, en grandissant, qu’à elle-même.

 Dioses, de Josué Mendez, France, Argentine, Pérou, Allemagne, 2008, Bodega Films, 1h31.
 

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