Société

Nous ne sommes pas des fleurs. Deux siècles de combats féministes en Inde

Couverture ouvrage

Martine van Woerkens
Albin Michel , 363 pages

Indiennes et rebelles
[mardi 21 septembre 2010]


Une fresque passionnante retraçant l’histoire des féminismes en Inde

L’histoire en deçà de Bollywood !
Entre les Indiennes de Bollywood qui ressemblent à des fleurs naïves exclusivement tournées vers la recherche de leur moitié, presque toujours masculine, et les images de déesses indiennes désincarnées ou reines d’un amour qu’aucune mortelle ne pourrait pratiquer sans s’attirer les foudres des gardiens et gardiennes de sa société, l’ouvrage de Martine van Woerkens vient utilement rappeler les figures de féministes qui se sont battues pour que les conditions faites aux femmes s’améliorent, d’où le titre de l’ouvrage : Nous ne sommes pas des fleurs – Deux siècles de combats féministes en Inde. Ce titre est emprunté à un slogan féministe des années 1980 : "Nous, les femmes de l’Inde, ne sommes pas des fleurs, mais des étincelles de feu. "   L’auteure, anthropologue, spécialiste des religions indiennes, entend en effet, par ce livre, montrer que les femmes indiennes sont non seulement victimes, mais aussi "des résistantes et des rebelles", ce qu’elle met en évidence en retraçant leurs combats  .
L’ouvrage comporte dix chapitres, chacun consacré à la narration de l’histoire d’une féministe indienne, depuis le XIXe siècle à nos jours, construisant ainsi une vision de l’Inde assez inédite, loin des clichés traditionnels. L’ensemble est donc appréciable, même s’il faut aussi convenir que l’ouvrage tend parfois au roman, par son approche biographique aux sources variées, au détriment de l’histoire et d’une approche plus distanciée, reposant sur des faits clairement établis. L’auteure revendique d’ailleurs cette approche. L’ouvrage n’en donne pas moins un formidable accès à une histoire de luttes particulières, de trajectoires précises, ancrées dans des contextes forts différents des histoires européennes. L’auteure aborde ainsi les questions de communautés, ou de communautarismes, ces intérêts de groupes précis mis en avant au détriment des autres, et non en négociation respectueuse de points de vue différents. Dans le patchwork communautaire que forme l’Inde, ces récits témoignent des choix, des luttes communes que des féministes ont menées à toutes les époques, se succédant les unes aux autres sans forcément avoir connaissance des luttes précédentes. L’ouvrage est aussi doté d’une bibliographie et d’un glossaire.
Au fil des pages, on découvre les luttes menées contre la dot, la fécondité sélective ou le viol, avec des nuances très présentes en fonction de la caste, de la religion et de la classe sociale. L’auteure nuance toujours les lois générales de la Constitution indienne édictée en 1950 par toute la série de lois personnelles (hindoues, chrétiennes ou musulmanes) qui coexistent et mettent à mal l’égalité de principe. Le livre est essentiellement axé sur les populations hindoues, car elles constituent 80,5 % de la population  . Les notions hiérarchiques et rituelles sont à chaque fois clairement explicitées, ce qui permet au lecteur occidental de comprendre les enjeux et les complexités propres à chaque parcours. Les croyances de la doctrine brahmanique contiennent ainsi les germes des discriminations envers les filles et les femmes. Martine van Woerkens réussit aussi à relier ces pratiques et croyances aux mythologies indiennes, évoquant les figures de déesses tout en tissant des analogies avec les féministes historiques étudiées. L’ouvrage suit d’ailleurs un parcours chronologique, car les luttes féministes proviennent tout d’abord de l’élite, puis des classes moyennes et, enfin, de la plèbe.
Des vies de femmes
L’ouvrage s’ouvre sur l’histoire de Ramabai Ranade, "épouse parfaite, femme éduquée " qui vécut dans la seconde moitié du XIXe siècle. Son combat passe par la lutte contre son propre analphabétisme, en cela soutenu par son mari réformateur (il voulait éduquer les femmes et abandonner les restrictions des castes, mais ne rejetait pas le colonialisme anglais) auquel elle reste soumise. Elle milita ensuite pour l’ouverture d’écoles gratuites mixtes et enseigna à des prisonnières. Anandibai Joschi, sa contemporaine, deviendra la première femme médecin en Inde, mais restera également dévouée à son mari, qui l’a éduquée tout en faisant preuve de violence, paradoxe qui illustre les changements en cours, leurs avancées et leurs limites. Toutes deux ont aussi raconté leur vie par écrit, sources inestimables pour reconstruire ces pans de la mémoire féministe indienne. Après avoir retracé le parcours de deux femmes ayant appris à lire et à écrire tout en restant dévouées à leurs époux et endossant des rôles traditionnels, Martine van Woerkens relate l’histoire des premières femmes considérées comme féministes, qui ont utilisé l’écriture pour défendre la cause des femmes, rédigeant des essais – seconde étape émancipatrice. L’ouvrage évoque aussi l’utilisation stratégique de ces luttes, tant par les colonisateurs que par les nationalistes indiens, Tarabai Schinde et Pandita Ramabai Saraswati critiquant l’idée d’une essence féminine indienne intemporelle pour valoriser des expériences historiquement situées. La première lutte contre le sort des veuves, des prostituées et des fillettes condamnées à épouser des vieillards, liant le tout aux diktats religieux. La seconde va faire connaître les mouvements des femmes et des Noirs américains en Inde et la situation des femmes indiennes aux États-Unis. Elle fondera une institution pour les veuves, alors vouées à rester chastes et à vivre dans les pires conditions. Pour toutes, le savoir est le moyen de parvenir à l’autonomie. Veuves, sans soutien ou presque, toutes seront oubliées de l’histoire.
Vers le présent
L’ouvrage s’intéresse ensuite à une figure de l’Indépendance indienne, Kamaladevi Chattopadhyaya. Auparavant, elle avait milité pour le droit de vote et le droit d’éligibilité des Indiennes, ces dernières les obtenant en 1923, et en 1926 pour les plus riches (il fallait être mariée, propriétaire et éduquée pour y avoir droit). Elle avait aussi rencontré une féministe anglaise très influente, Margaret Cousins. Ces liens avec l’ancien pays colonisateur seront toujours présents dans les luttes. Des versions hyper-violentes ont aussi existé, melting pot où : "les femmes terroristes contribuèrent à enflammer un patriotisme nourri d’apports étonnamment disparates, où confluaient mythologie hindoue et histoire indienne – revitalisées et révisées –, révolution irlandaise et bolchevique, marxisme et socialisme. " Un temps tentée par cette version violente, Kamaladevi Chattopadhyaya se rallia ensuite à Gandhi, dont l’ouvrage analyse de manière critique l’engagement envers les femmes. Le mouvement féministe indien des années 1980 est issu de la génération qui a hérité des acquis de ces "combattantes pour la liberté ". Suite à l’Indépendance, l’ouvrage s’arrête ensuite sur les femmes qui ont obtenu un pouvoir politique et la manière dont elles ont mené leurs luttes, dont la figure controversée d’Indira Gandhi. Dans les années 1970, les thématiques de luttes sont proches de celles occidentales, même si le contexte législatif et culturel est différent. Par exemple, le procès des violeurs de Mathura déclenche une lutte et l’obtention de lois sévères envers les violeurs, jusqu’ici impunis. Mais il faudra attendre 1983 pour que les femmes violées ne soient plus considérées comme coupables. Parallèlement, le nationalisme indien est revivifié et les frictions avec les 13.4 % de musulmans de la population vont amener d’autres engagements pour obtenir un Code civil uniforme, sans distinction selon la religion. Martine van Woerkens démontre très bien l’utilisation d’affaires concernant les femmes au profit des partis politiques, et notamment, au milieu des années 1980, la montée en puissance du parti nationaliste hindou, qui entend sauver "les femmes musulmanes des musulmans arriérés et brutaux". Entre les violences faites aux femmes et cette exacerbation des nationalismes religieux, les féministes indiennes naviguent à vue pour améliorer leurs conditions, jusqu’à l’émergence d’un consensus entre différents groupes de gauche, dans les années 1990, qui se démarquent des nationalistes. Des juristes féministes tentent alors d’instaurer un compromis entre un Code uniforme et un Code uniforme optionnel qui tient compte des particularités discriminatoires communautaires. Les femmes peuvent ainsi faire le choix de leur Code et en changer au cours de leur vie, ce qui rend impossible de cliver les hindoues des musulmanes. Par conséquent, en 2004, la violence domestique devient un crime vis-à-vis de la loi. Le dernier chapitre consacré aux classes moyennes évoque les réalités du mariage arrangé et ses critères, notant encore une fois les ambiguïtés de cette pratique toujours active au cœur de l’Inde contemporaine, soulignant enfin les avancées dues à la loi contre "le crime pour dot". Elle protège les femmes et les familles de tout harcèlement pour payer une dot.
Sujets de vouloir et de pouvoir
L’ouvrage se clôt par une partie consacrée aux luttes des femmes de la plus basse classe sociale, dont la figure de Phoolan Devi, hors-la-loi vengeresse devenue célèbre. L’auteure analyse précisément ce qui relève de fantasmes plaqués sur cette figure et remet à sa place la vie réelle de la "reine des bandits", qui est moins flamboyante et très rude, " ni résignée, ni passive, ni fataliste, mais broyée "  . Les écrits de femmes dalits des années 1980 permettent de saisir les réalités des luttes féministes des basses classes et des intouchables. Tout en évoquant le parcours de Phoolan Devi, l’auteure s’arrête sur des descriptions communes, qui vont des activités liées à l’obtention de la nourriture, aux vêtements, aux mariages précoces, aux violences conjugales, au harcèlement par des hommes des castes supérieurs. Les oppressions de genre, de caste et de classe se cumulent dans les vies des femmes d’une pauvreté extrême. L’exemple de Baby Halder, employée de maison devenue romancière, influencée par Taslima Nasreen, est moins violent, mais elle est le produit de l’intérêt des classes supérieures qui l’ont poussée à écrire, pour donner la parole aux sans-voix.
Au final, cet ouvrage passionnant, qui se lit comme un roman historique, permet de découvrir tout un pan de l’histoire féministe orientale à partir d’une bonne dizaine de personnalités. Il permet de mesurer l’ampleur des recherches en cours, qui ont alimenté l’ouvrage. Les situations complexes, au cœur de relations de pouvoir qui mêle caste, religion, classe sociale et genre, sont ici abordées de manière claire, sans héroïsation, démontrant que : " Que ce soit par leurs expériences, leurs actions, leurs paroles ou leurs écrits, toutes les femmes de ce livre se sont constituées en sujets de vouloir et de pouvoir. "   .
 

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