Economie

L'Etat prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant

Couverture ouvrage

James K. Galbraith
Seuil , 311 pages

Contre l'Etat prédateur
[mardi 07 septembre 2010]
Dans un essai dense et convaincant, James K. Galbraith démontre comment la pensée économique conservatrice continue de paralyser la gauche, tout en servant de paravent à un vaste détournement des ressources de l’État au profit d’intérêts particuliers. 

Comme l’avait déjà remarqué David Harvey  , la pratique des gouvernements conservateurs ne s’est pas toujours conformée aux principes de la doctrine néolibérale, laquelle a plutôt été instrumentalisée pour légitimer les réformes entreprises. Théoriquement en retrait de la vie économique, "l’Etat néolibéral" ferait même preuve, en réalité, d’un certain activisme lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des élites économiques et financières. A partir du cas des États-Unis, c’est une histoire assez semblable que nous raconte James K. Galbraith dans L’Etat prédateur. Le cœur de l’ouvrage de cet économiste hétérodoxe, fils du célèbre John Galbraith consiste en l’exploration d’un paradoxe. Alors que le culte du marché continue de dominer le discours politique, tous les dogmes de la pensée économique conservatrice ont en réalité été abandonnés par la droite au pouvoir, après avoir été expérimentés sans succès réel. Selon la thèse défendue par l’auteur, ce paradoxe s’explique par le fait que le culte du marché n’est plus qu’une simple figure rhétorique destinée à masquer une toute autre réalité : celle d’un Etat non pas réduit, mais mis au service d’intérêt privés, à savoir ceux des détenteurs du pouvoir économique. L’ironie du sort étant que la gauche, elle, a fini par se convertir réellement à un certain nombre de dogmes conservateurs, ce qui l’empêcherait aujourd’hui de concevoir des politiques publiques alternatives, au service du bien commun. Les principales conséquences de cette situation selon Galbraith sont d’une part un triomphe des intérêts particuliers sur l’intérêt général, et d’autre part une réduction du périmètre du débat démocratique, autour d’un nombre limité d’options de politique économique. Au-delà du cas américain, c’est un "récit universel" que l’auteur entend proposer, celui de la subversion de l’idée de marché libre : même morte dans les faits, elle continuerait à affaiblir "ceux qui voulaient préserver les notions de sécurité collective, d’assistance mutuelle et de démocratie sociale"  .

Trois parties structurent cet ouvrage. Dans la première, Galbraith expose les principaux mythes de la pensée économique conservatrice. Dans la deuxième, il entend démontrer que ces mythes ont servi de paravent à un vaste détournement de ressources publiques au profit d’intérêts particuliers. Dans la troisième, l’auteur tente alors de défendre quelques solutions, avec la volonté de réhabiliter la planification et une politique salariale équitable.

 

Les dogmes conservateurs passés au crible

Au tournant des années 1980, le paradigme keynésien, semblant frappé d’obsolescence, est peu à peu abandonné par les gouvernements des pays développés. Ceux-ci se convertissent alors à une doctrine néolibérale qui réunit divers courants d’économistes ayant en commun une hostilité à Keynes et à l’intervention de l’État, ainsi qu’une croyance dans les mécanismes autorégulateurs du marché. Cette "révolution conservatrice" pouvait se résumer en quelques principes simples, parmi lesquels la baisse des impôts des plus riches, une politique monétaire restrictive destinée à terrasser l’inflation, et un assaut général contre les réglementations étatiques. Dressant un tableau apocalyptique des fruits de cette politique (crises financières, effets nuls sur l’investissement, malversations facilitées au sein des entreprises), l’auteur remarque néanmoins que de nombreux élus de gauche exaltent encore le marché par peur de paraître archaïques. Tentant de "libérer" leurs esprits, Galbraith s’attaque en premier lieu à "la liberté d’acheter" vantée aux masses par les puissants, et qui a supplanté une conception plus ambitieuse de la liberté en termes de participation politique et sociale. Il se livre alors à une critique du concept de "marché", dont il souligne l’imperfection permanente, et explique en quoi la "liberté d’acheter" sans intrusion des pouvoirs publics, se réduit en fait à la liberté des grandes entreprises de régir la vie économique.

S’intéressant ensuite aux réductions d’impôt visant à augmenter l’épargne individuelle et donc l’investissement, Galbraith mobilise la théorie et l’histoire économiques pour démontrer la fausse évidence d’un tel lien. L’effet réel de ces baisses d’impôt, souligne-t-il, est d’augmenter le pouvoir de décision des individus les plus riches au détriment des entreprises, ce qui conduit à une orientation socialement inutile de l’investissement privé. Dans un autre chapitre, l’économiste se livre à nouveau à une démonstration empirique pour mettre en évidence que, contrairement à ce que professait Milton Friedman, le lien entre la masse monétaire et l’inflation n’existe pas. Si cette dernière a durablement disparu au début des années 1980, c’est surtout en raison de l’écroulement du pouvoir syndical et de l’importation accrue de produits fabriqués dans les pays à bas salaires. Toute la théorie monétariste, qui visait à contrôler la masse monétaire pour prévenir l’inflation, était donc fausse ! Mais le premier pilier conservateur à s’être écroulé, constate l’auteur, est celui de l’équilibre budgétaire. Dès Reagan, les républicains ont compris que l’État fédéral ne se gérait pas comme un ménage, contrairement aux démocrates s’enorgueillissant des bons résultats obtenus sous Clinton, bien que ceux-ci s’expliquent principalement par le boom inattendu des nouvelles technologies. Le parti de l’Âne serait toujours truffé, selon Galbraith, de "perroquets de conservateurs morts, qui n’ont aucun descendant vivant et dont les thèses sont concrètement inapplicables dans le monde moderne"  . En effet, le système économique mondial est fondé sur la suprématie du dollar, ce qui se traduit par une demande croissante de cette monnaie par les autres économies. De cette situation, il résultera toujours un déficit budgétaire et un déficit commercial des États-Unis, nous explique Galbraith, qui juge que ces derniers n’ont aucune raison de ne pas profiter de ce statut privilégié.

Enfin, l’auteur termine son passage en revue des dogmes conservateurs en s’attaquant au libre-échange. En quelques pages, il pulvérise la théorie de Ricardo selon laquelle une nation aura toujours intérêt à spécialiser sa production et à l’échanger. Mais plus que son plaidoyer en faveur de la diversification productive, ce qui retient l’attention est sa dénonciation des conditions dans lesquelles est promu le libre-échange actuellement. Avec les accords de Bretton Woods (1945), explique-t-il, il s’agissait de rapprocher le commerce international du commerce national. A l’échelle nationale, ce dernier se caractérise par l’absence de droits de douane et une monnaie commune. A l’échelle mondiale, la baisse progressive des droits de douane était donc équilibrée par la stabilité des taux de change des monnaies, ce qui nécessitait un contrôle des mouvements de capitaux. Or, depuis 1973 et la fin de ce système, "la distinction entre marché des titres et marchés des biens et services a disparu"  . Plus que le libre-échange en soi, ce qui est à redouter est donc la menace permanente que fait planer un marché libre des capitaux sur les stratégies de développement.

Origines et caractéristiques de l’ "Etat prédateur"

Si les préceptes conservateurs se sont révélés aussi désastreux, comment expliquer que l’économie des États-Unis soit restée relativement prospère ? Grâce à l’héritage du New Deal, répond Galbraith. Ou plus exactement, grâce aux institutions édifiées par les administrations démocrates, de Roosevelt à Johnson. Hybrides car mi-privées mi-publiques, présentes dans de nombreux secteurs tels que la santé, le logement, l’enseignement… elles sont "des pôles essentiels de puissance économique"  . Pas toujours efficientes ni universelles, elles sont néanmoins pourvoyeuses d’emplois et génératrices d’effets stabilisateurs sur l’économie. Contrairement aux idées reçues, il n’existe donc pas aux États-Unis de pure économie de marché libre: "il s’agit bel et bien d’un pays postindustriel avancé comme les autres, où le secteur public assure nettement plus de la moitié de l’activité économique" .

Pour autant, les politiques d’inspiration conservatrice ont eu des effets réels, qui expliquent l’essor de l’État prédateur. D’une part, les réductions d’impôts et la libération du marché des capitaux ont contribué à la hausse des inégalités de revenus et à une concentration sans précédent du pouvoir économique. D’où la formation d’une sorte d’oligarchie, qui a compris que l’action publique peut créer des déplacements "spectaculaires" de richesse, et cherche donc à "user et abuser de l’État"  . D’autre part, les républicains ont participé à "la crise de la grande entreprise". Alors que l’après-guerre avait été dominée par un système de grandes firmes industrielles composant avec des contre-pouvoirs étatique et syndical, la politique monétariste du début des années 1980 lui a porté un coup fatal, et a contribué à une redistribution du pouvoir économique au profit des financiers, d’entreprises de technologies de pointe et d’une nouvelle classe de PDG. Ces derniers ont de plus en plus considéré l’entreprise comme un outil d’enrichissement personnel, tandis que les performances boursières à court-terme devenaient l’obsession principale. En conséquence, "si les scandales d’entreprises sont nés de la subversion des normes sociales et juridiques, celles-ci avaient déjà été affaiblies par les pressions de Wall Street et par la constitution des plus hauts dirigeants d’entreprise en classe prédatrice" .

Selon Galbraith, les membres de cette nouvelle classe ont surtout agi en prédateurs vis-à-vis des institutions héritières du New Deal. Le but : pas tant l’affaiblissement de l’État, que sa prise de contrôle pour en retirer le plus d’argent possible ! L’État prédateur peut donc être décrit comme une "coalition d’adversaires […] du cadre règlementé, composée d’entreprises dont les principales activités lucratives concurrencent les grands services publics de l’increvable New Deal"  . La déréglementation du système de financement du logement est l’exemple le plus frappant, qui a abouti au désastre des subprimes. Galbraith évoque aussi les nominations décidées par Bush à la tête des différentes autorités de réglementation : il s’agissait systématiquement des adversaires les plus acharnés de la protection de l’environnement ou des consommateurs ! A la lecture de l’essai, il apparaît que cette situation est grave pour deux raisons. Non seulement parce que le bien commun est négligé par une "République-entreprise" distribuant les prébendes, mais aussi parce que c’est la frange réactionnaire du secteur privé qui bénéficie de ces prébendes, au détriment des milieux d’affaires les plus innovants et les plus progressistes.

Que faire ?

Parmi les solutions proposées par Galbraith, l’imposition de nouvelles normes est un point central. Loin d’entraver l’économie, elles profiteront aux entreprises améliorant leurs technologies et maîtrisant leur impact sur l’environnement. Favoriser la frange progressiste des milieux d’affaires passe donc par le retour des règles en économie, mais aussi par la planification. Conscient que le mot est à peu près devenu l’équivalent de "Satan" aux États-Unis, Galbraith argumente pied à pied, en expliquant que les entreprises privées planifient aussi la production et les investissements qu’elles réalisent. Ce qui compte, c’est donc de savoir qui planifie, en fonction de quels objectifs et avec quelle efficacité. Bref, "la planification et les marchés ne se contredisent pas"  , et si la planification publique est légitime, c’est parce qu’elle est la plus à même d’intégrer l’intérêt collectif futur. Prenant le cas de la gestion de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, l’auteur en fait l’incarnation du problème de la planification "en petit", alors que le réchauffement climatique, auquel il consacre un long développement, en est l’incarnation "en grand". Alarmiste, il prévient que si la planification est abandonnée à l’aile prédatrice des milieux d’affaire, "dans un siècle ou deux le monde industriel développé n’existera peut-être plus"  . L’économiste se fait alors patriote, voire quelque peu messianique, en appelant les États-Unis à œuvrer pour la civilisation, via une mobilisation de son économie au moins comparable à ce qu’elle fut durant la Seconde Guerre mondiale. Tout l’enjeu résidant dans la capacité à gérer la transition entre d’une part la contraction de l’économie d’aujourd’hui, et d’autre part le développement de la nouvelle, celle qui respectera les limites des ressources naturelles et de la biosphère.

Au final, c’est un essai dense que nous livre James K. Galbraith. Bien que destiné au grand public, il est probable que le lecteur peu à l’aise avec le vocabulaire ou le raisonnement économique soit vite perdu. En outre, l’auteur puise des exemples dans toute l’histoire économique américaine et internationale depuis les années 1970, au risque de parfois diluer son propos. La thèse centrale n’en est pas moins très claire et convaincante, s’inscrivant dans une tendance plus large qui vise à remettre en cause la domination intellectuelle du paradigme conservateur en économie. Galbraith se livre à cet assaut avec les armes de l’économie institutionnaliste, dont il nous donne envie d’en savoir plus. Outre la métaphore des prédateurs et des proies, ce courant propose en effet une compréhension de l’économie à partir des institutions créées par les hommes dans des contextes sociopolitiques précis. La crise actuelle ayant mis à mal le mythe de l’homo œconomicus rationnel et calculateur, il est à espérer que ce courant devienne plus influent auprès des décideurs. Si tel est le cas, Galbraith y aura pris une part importante.

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