En présentant une anthologie claire de textes philosophiques portant sur la notion de guerre civile, Nicolas Dubos nous introduit au cœur de la réflexion multiséculaire sur le "mal extrême" qu’elle représente.

Ce livre se présente comme une anthologie de textes philosophiques sur la guerre civile, de l’antiquité au début des années 1960. Parmi eux, on trouve quelques textes classiques de Hobbes, Rousseau ou Marx, mais également des textes moins accessibles en français ou moins connus (de Bacon, John Stuart Mill ou Junius Brutus). Tous font l’objet d’une introduction précise, qui les replace dans leur contexte historique, et dans le déroulement de l’argumentation de leur auteur. Ces notices introductives permettent également de faire le lien entre la spécificité de la thèse de l’auteur – ou celle de ses arguments – et le problème précis qu’il traite.

Le mal extrême s’ouvre par une introduction générale tout à fait pertinente dans laquelle l’auteur expose les différentes problématiques liées à la notion de guerre civile (à partir de quel moment des troubles intérieurs peuvent-ils être qualifiés de guerre civile ? Pourquoi essaie-t-on parfois de valoriser la guerre extérieure, alors que la guerre civile reste toujours marquée du sceau de la criminalité ?), terme dont l’usage et ses connotations évoluent au cours du temps. L’ouvrage suit ensuite l’ordre chronologique des textes étudiés, répartis en six parties. Chaque partie est unifiée par une problématique générale qui lui est propre, ce qui permet de voir très précisément ce qui distingue les thèses des auteurs, leur position philosophique et les renversements qui s’opèrent parfois.

La première est consacrée à la conception antique de la guerre civile, de la stasis au sein de la cité. L’enjeu est de voir comment la concevoir, comment elle apparaît et comment faire pour l’éviter. La seconde partie expose comment s’appuyer sur la discorde pour prendre ou conserver le pouvoir sans sombrer dans la guerre civile à la Renaissance. Dans la partie suivante, la question est posée de savoir comment lutter contre cet état de guerre civile, considéré comme un mal absolu, que créent les guerres de religion. Dans la quatrième partie, l’auteur se penche sur la guerre civile dans la perspective des Lumières qui "dédramatisent" cette notion. L’auteur met ainsi particulièrement bien en évidence ce qui distingue la position de Rousseau de celle de Hobbes sur ce sujet : tandis que Hobbes fait de la guerre civile le mal absolu auquel il faut s’opposer par tous les moyens, au risque de sombrer dans un autoritarisme presque sans borne, Rousseau, craignant les excès d’autoritarisme, valorise les manifestations de la liberté des peuples, y compris les guerres civiles. La cinquième partie propose une analyse de la guerre civile dans le marxisme, tandis que la dernière, réfléchissant à partir de la pensée de Carl Schmitt, montre comment la tentative moderne de mettre la guerre (extérieure) hors la loi conduit à dissoudre l’ordre juridique international dans lequel chaque Etat souverain avait certains droits. La terrible conséquence qui en découle est le refus d’accorder des droits à l’ennemi et une hostilité absolue à son égard, hostilité que le droit international avait tendu à limiter.

Parallèlement à la guerre civile, et pour en approfondir certains points, l’auteur étudie également différents thèmes qui sont assez directement liés à cette notion en fonction des époques : la question du droit de résister à l’autorité pendant les guerres de religion, et la conception de l’interprétation de la Bible qui y est sous-jacente, le problème de la liberté d’expression à cette même époque, et celui, après Kant, du droit d’ingérence. L’auteur montre en outre en quoi ces analyses gardent toute leur valeur et toute leur acuité actuellement.

On peut lire ce livre comme on lirait l’histoire de la notion de guerre civile et de l’évolution de son rapport à la guerre extérieure, ou le conserver comme un outil de travail et de référence sur ce point et s’y reporter de temps en temps#nf#