Géographie

Esquisses d'une anthropologie de la ville. Lieux, situations, mouvements

Couverture ouvrage

Michel Agier
Academia-Bruylant , 158 pages

Qu'est-ce qui fait ville aujourd'hui ?
[lundi 23 aot 2010]


Une belle invitation à porter nos regards sur l’urbanité qui apparaît dans les marges urbaines. Éclairant et novateur.

À l’heure de l’urbanisation généralisée, des fragmentations urbaines et de l’émergence des "non-lieux" et autres "hors-lieux", les problématiques liées à la "fin de la ville" continuent à occuper de nombreux chercheurs, sclérosant parfois le débat et l’évolution des études urbaines. Ayant travaillé sur les identités ethniques et les mouvements culturels dans les marges de grandes villes telles que Lomé, Douala, Salvador et Cali ainsi que dans les camps de réfugiés, l’anthropologue Michel Agier, préfère pour sa part s’interroger sur ce qui "fait ville" aujourd’hui. Il invite à "porter les regards non plus seulement sur ce qui se perd dans les espaces de la "non-ville"" mais plutôt sur ce qui y naît. L’impermanence des caractéristiques et des structures traditionnelles permettant de définir la ville incite notamment l’auteur à évacuer tout a priori épistémologique sur ce que doit être l’espace de la ville. Les esquisses qu’il trace dans cet ouvrage visent alors à ouvrir l’anthropologie de la ville vers de nouveaux terrains, car selon lui, la ville apparait aujourd’hui dans des endroits souvent délaissés tels que les camps de réfugiés ou les favelas, au sein desquels la puissance publique parvient difficilement. Cet ouvrage a donc vocation à tendre vers un renouvellement du concept de ville, en oubliant les modèles théoriques de la ville occidentale car "la domination du modèle s’est confondue avec la substance du concept". Composé de différents textes de l’auteur, publiés entre 1997 et 2008 dans des ouvrages précédents ou des revues, ce livre se divise en trois parties majeures, la première s’attachant aux savoirs, la deuxième aux espaces et la dernière aux situations.

Définir la posture méthodologique de l’anthropologue de la ville

L’entretien et les deux articles composant la première partie visent à repenser la posture méthodologique de l’anthropologue de la ville. Le concept "ville" étant difficilement définissable et objet de perpétuelles remises en questions, l’anthropologie prônée par l’auteur est une science qui s’intéresse davantage aux citadins qu’au cadre lui-même. Il s’agit donc de comprendre ce qui "fait" ville plus que ce qui "est" ville. Partir du vide au plein, du dénuement à la densité et donc interroger les espaces périphériques, les marges urbaines, tous ces espaces précaires qui naissent sans projets initiaux de ville, telle doit être l’ambition d’une anthropologie de la ville. Le "dénuement de ces établissements humains, et les processus relationnels, culturels et politiques dont ils sont le théâtre ont progressivement formé le constat qui guide cette anthropologie de la ville en général ébauchée ici, celui de multiples manières de "faire ville"". Riche d’expériences passionnantes en Amérique Latine et en Afrique, l’auteur s’intéresse donc aux commencements de villes, à leur genèse, qu’il a pu observer dans des favelas, des camps ou des bidonvilles, dans tous ces espaces qui sont souvent dissociés de la "ville" dans l’imaginaire des citadins.

Cette dimension épistémologique prônée par l’auteur doit s’appuyer sur une méthodologie efficiente qui puisse en saisir les enjeux principaux, l’objectif étant d’offrir une réflexion centrée sur l’individu mais qui tienne compte des constructions sociales et culturelles collectives qui l’encadrent. Car, la ville n’étant pas perceptible dans sa globalité, il convient alors de décrire la ville à partir des situations ethnographiques. Ces connaissances de la ville, en permanente évolution, produites par l’anthropologue constituent ce que l’auteur nomme la "ville bis". La ville n’est alors plus "considérée comme une "chose" que je peux voir, ni comme un "objet" que je peux saisir comme totalité. Elle devient un tout décomposé, un hologramme perceptible, appréhensible et vécu en situation". Penser la ville selon une perspective anthropologique qui soit centrée sur l’individu et les situations d’interactions permet également de dé-spatialiser l’analyse. Mais l’auteur prône davantage une perspective situationnelle qu’un interactionnisme isolé. Les "ritualisations mineures" de Goffman ne doivent donc pas être confondues avec les "situations rituelles" qui tiennent compte des contextes urbains et sociaux dans lesquels se situent les acteurs. L’auteur décrit alors avec minutie les différentes situations (ordinaires, extraordinaires, de passages et rituelles) au sein desquelles peuvent se lire les rapports des citadins entre eux et à leur ville. Ce serait selon l’auteur, cet assemblage de micro-séquences ethnographiques qui permettrait de produire un savoir sur la ville dans son ensemble, de relier une pensée anthropologique à une pensée sur la ville.

La ville, lieu d’émergence du culturel et du politique

Pour un anthropologue, la ville n’est pas seulement une masse démographique ou un espace densément bâti, elle correspond à des rapports spécifiques que les citadins entretiennent entre eux et avec leur espace de vie. La construction identitaire du citadin par exemple, se fait à travers son rapport au monde et donc à l’espace domestique dans un premier temps et à son au-delà urbain ensuite. L’attribution d’un sens familier à un espace de vie dépasse alors le cadre résidentiel unique du ménage urbain pour atteindre d’autres espaces de la ville. Ainsi, les cours, "entre-deux", ruelles, "avenidas" sont des espaces dont l’auteur révèle toute l’importance sociale. Car ce sont ces espaces entre le domestique et le familier dans lesquels se jouent les façons d’être au monde et par conséquent la vie en ville. Ces espaces jouent notamment un rôle important dans le développement des identités car l’ "idée du seuil, en anthropologie des rituels est centrale", "il y a toujours un espace de passage, rituel, dans lequel on se transforme". Mais l’auteur rappelle qu’au-delà de la construction identitaire, c’est dans ces espaces que naissent également les initiatives de l’agir urbain, de la politique ou de la culture.

Certaines situations produites par la ville seraient en effet productrices d’une culture. Après une analyse des différentes interprétations anthropologiques de la culture, l’auteur estime que celle-ci est basée sur la combinaison des relations entre les citadins, de leur rapport à l’autre et de la symbolique de l’espace matériel dans lequel ils vivent. La création culturelle doit donc se lire à travers l’analyse des situations d’interactions que les citadins entretiennent ainsi que sur le sens donné aux relations entre les individus car "interprétations et représentations forment la matière palpable de la culture citadine". À l’heure des échanges médiatiques transnationaux, les contextes sociaux, "sources d’inspiration des rhétoriques identitaires et des performances (…) sont marqués par une intertextualité multiforme qui rapproche les différents mondes peuplant notre planète". Dans cette profusion de ressources disponibles, les villes constituent alors le creuset des combinaisons discursives, identitaires et imaginaires qui participent au développement des cultures. Et comme le montre Michel Agier à travers les exemples des carnavals urbains et des légendes de Singapour ou de Cali, ces informations hétéroclites et métissées qui se retrouvent en ville se combinent souvent avec des racines locales et profondes. Ainsi, c’est au terme de rencontres, de collages et de fusions que la ville produit de la culture.

Qu’il s’agisse de manifestations, de carnavals, de fêtes, la rue et les entre-deux constituent souvent des espaces de commencement de la politique. L’auteur parle de cette ville "ni virtuelle ni irréelle, plutôt immatérielle, au sens où elle existe en plus et au sein de son organisation visible, où elle lui donne une part importante de son sens quotidien. Il s’agit de communautés de l’instant, formées dans l’activité et non pas des identités communautaires supposées éternelles, primordiales et non contextuelles". Tous les regroupements en vue d’actions artistiques ou politiques font donc vivre la ville, en développant des communautés de mouvement à travers différentes situations, rituelles ou extraordinaires. Ainsi, les fêtes de quartiers, les défilés, les carnavals recréent du collectif. Dès le moment où nous assistons à la désidentification de chacun, à la production d’un instant partagé, la rue devient alors l’ "espace de la politique autant que de l’invention culturelle". Ces raisons expliquent l’intérêt que l’auteur porte aux situations de partage et de rituels dans l’espace urbain. Car c’est finalement au travers de ces évènements que la ville naîtrait, évoluerait et se métamorphoserait.

Des villes en devenir


Les deux chapitres intitulés "zonage urbain, zonage planétaire" et "brouillons de ville" constituent un apport particulièrement intéressant de l’ouvrage. L’auteur y traite des camps de réfugiés que l’on trouve majoritairement en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Cinquante millions de personnes sont actuellement qualifiées de réfugiés et victimes de déplacements forcés, la plupart se retrouvant dans les camps édifiés destinés à les accueillir le long des frontières des pays voisins, dans des zones de transit. Même si certains de ces camps atteignent une population de cent mille personnes, ces réfugiés se trouvent en situation d’ "extraterritorialité", ce sont des êtres "mis à l’écart dedans" et tenus à distance de l’ordre social et politique des nations qui les accueillent. Or ces camps, créés souvent dans l’urgence connaissent le long terme, la cohabitation entre des inconnus et donc des processus de socialisation, de "réélaboration identitaire" et d’urbanisation. L’auteur y a observé également des regroupements identitaires avec le développement de micro-quartiers, l’apparition de conflits ainsi que des stratégies d’appropriation de l’espace. À partir du moment où "l’action visible ou invisible, de ceux qui y résident, leurs réponses ou leurs résistances au cantonnement, leurs débrouilles et leurs resquilles, expriment un droit à la vie", apparaît alors une scène démocratique, un commencement politique. Dès lors, le modèle du camp se dilue dans la ville qui apparaît. Michel Agier montre ainsi à l’aide d’exemples précis et passionnants la façon dont la sociabilité et l’urbanité se reconstruisent dans les camps.

Grâce aux pistes méthodologiques et théoriques que Michel Agier offre, cet ouvrage constitue un véritable plaidoyer pour une prise en compte des nouvelles formes de l’urbanité qui apparaissent dans les espaces les plus délaissés. L’assemblage de textes disparates, s’il nuit parfois à la cohérence de l’ensemble permet néanmoins de saisir, si le lecteur les relie et les met en perspective, la pleine pensée de l’auteur. L’originalité et la qualité des analyses de Michel Agier inciteront d’ailleurs certainement plus d’un lecteur à étudier les livres précédents. À l’heure où les villes d’Afrique et d’Amérique latine sont majoritairement composées d’habitats informels et d’espaces précaires, à l’heure où certains parlent de "planète bidonvilles", Michel Agier invite à un renouvellement de la pensée urbaine. Et plus que de simples esquisses, ces réflexions ouvrent et balisent une nouvelle voie de recherche dans les études urbaines. En donnant une pleine égalité épistémologique aux processus de développement des villes - que l’on étudie un bidonville d’Afrique ou un quartier en cours d’embourgeoisement d’Europe - l’auteur milite pour une prise en compte des marges, des interstices, que ce soit à l’échelle du quartier comme à celle du monde. Ce sont ces espaces précaires qu’il convient d’interroger, ces espaces "de réflexions et d’actions entre le vide et le plein, entre une ville nue et une ville dense qui, à l’occasion, danse. Et défile, écrit, se masque, se théâtralise, se peint".

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