Géographie

L'urbanisme d'après crise

Couverture ouvrage

Alain Bourdin
L'Aube , 140 pages

Pour un urbanisme de régulation
[vendredi 16 juillet 2010]


Critiquant vigoureusement l’urbanisme actuel et ses déficiences pour construire la ville d’après crise, Alain Bourdin nous offre dans cet essai des pistes pour concevoir de nouvelles manières de faire la ville. Une vision globale et stimulante.

Alors que la crise a frappé un large spectre des secteurs de la production, l’urbanisme n’échappe pas à la règle et la faillite de la société d’aménagement Dubaï World en constitue un exemple fort. Ainsi, cette crise, en mettant à jour les limites de nos manières de faire la ville nous a révélé que nous arrivions à la fin d’un cycle de la production urbaine.

Dans ce contexte, comment repenser l’urbanisme, englué dans un système libéral, où des modèles de villes sont apparus comme exemplaires et vertueux ? Comment extraire l’urbanisme du néo-libéralisme et lui permettre de faire face aux incertitudes ?

 

Ces questionnements servent de point de départ à cet essai qui interroge l’actuel aménagement urbain et vise à penser les fondements de l’urbanisme d’après crise. Cette crise constitue en effet une occasion de redéfinir, de réorienter l’urbanisme ainsi que ses champs d’action et de réflexion. L’auteur se propose alors d’y réfléchir non pas en produisant de nouvelles certitudes mais "au contraire en commençant par fabriquer des ignorances, car celles-ci se construisent, se conquièrent tout autant que la vérité scientifique (…) il faut construire l’inconnu, le transformer en question, en énigme".

 

Des croyances instituées…

 

L’auteur retrace alors rapidement les préceptes de l’urbanisme tel qu’il est devenu au seuil du XXIème siècle. Avec des modèles de production de plus en plus similaires, avec des projets urbains financés par quelques groupes d’investisseurs, avec l’émergence de stars de l’architecture et d’aménageurs mondialisés, cet urbanisme s’est rapidement répandu sur le globe. Lié au libéralisme économique, à l’image et à l’évènementiel, l’urbanisme serait devenu pour l’auteur, porteur de dogmes et de méthodes pour faire la "bonne ville", instaurant de fait certaines pratiques comme immuables.

Orienté par l’hypothèse que derrière les croyances les plus établies de l’urbanisme libéral se cachent les énigmes sur lesquelles construire l’urbanisme d’après crise, Alain Bourdin travaille dans une première partie à déconstruire les dogmes pour concevoir de nouvelles manières de faire la ville. Tout d’abord, il détaille le flou qui entoure de nombreux concepts développés ces dernières années et sur lesquels les gestionnaires urbains s’appuient comme sur des vérités indétrônables pour développer leurs villes. L’influence universelle de quelques concepts phares serait advenue au fur et à mesure que la sphère initialement composée de stricts urbanistes et de politiques s’est élargie à de multiples acteurs et décisionnaires afin de décider ce qu’était une "bonne ville". La volonté de trouver un vocabulaire commun et partageable, louable en soi, a favorisé l’émergence de concepts flous, de "mots valises" qui deviennent si importants qu’ils structurent l’urbanisme d’aujourd’hui. C’est selon l’auteur à ce niveau qu’il existe un danger pour l’urbanisme. À travers divers exemples que ce soit "l’étalement urbain" ou la "mixité sociale", mots légitimant toutes sortes d’opérations urbaines, il montre que la réflexion urbaine s’appauvrit, qu’elle ne cherche plus à explorer l’ensemble des possibilités ainsi que les alternatives au modèle devenu croyance. Il semble qu’obnubilé par le vice de l’étalement urbain ou par les vertus de la mixité sociale, personne ne cherche plus à comprendre s’il peut exister des qualités à une faible densité ou à remettre en question la cohabitation. Car "les mots valises permettent de communiquer et de réduire les situations urbaines à un nombre très limité de dimensions".

L’auteur évoque ensuite les dimensions de l’évènement et de l’innovation qui font aujourd’hui partie intégrante de l’urbanisme mais n’en constituent pas moins des croyances limitant toute réflexion approfondie. En effet, au sein de la dynamique de concurrence qui anime le développement des villes et dans la volonté de développement local, les évènements ont pris une part de plus en plus importante dans les villes, qu’il s’agisse des foires internationales, des Jeux olympiques ou de simples fêtes de voisins. L’architecture devient également à sa manière évènement, on attire les vedettes pour créer du grandiose avec la volonté de changer l’image de la ville. Au nom de la compétitivité, l’aménagement "iconique" devient ainsi un réflexe voire un but dans l’urbanisme, tandis que l’on aurait oublié de réfléchir aux différentes manières d’améliorer le développement local ainsi que la vie urbaine. Si la concurrence peut avoir des effets positifs, l’auteur reproche à l’urbanisme libéral de ne pas s’interroger sur la notion même de compétitivité. Qu’est-ce qu’une ville qui fonctionne ? Sur quelles bases définir la compétitivité ? Comment "faire société" en dehors de l’organisation d’évènements rassembleurs ? L’auteur incite donc à questionner les notions d’innovation, de ville créative, de compétitivité qui constituent les leviers de nombreuses politiques urbaines. Croyant pouvoir sur simple volonté et à l’aide de quelques politiques créer un milieu effervescent, les urbanistes oublieraient certaines réalités contextuelles. Alain Bourdin rappelle que les espaces innovants sont souvent le fruit d’une longue histoire et de hasards. Mais l’influence de certaines croyances, notamment celle de ville créative remise en cause par l’auteur, incite les acteurs à l’oublier.

… aux énigmes de la ville à venir

 

La propagation de ces croyances dans l’urbanisme libéral conduit également à instaurer une méthode de référence pour faire la ville. Celle-ci, transmise à travers les réussites d’opérations phares, serait alors basée sur des passages obligatoires : la concertation, le projet et la durabilité. Or ces notions, loin d’être parfaites et transférables, doivent s’élargir, s’ouvrir à la propre complexité qu’elles tendent à simplifier, construire finalement les énigmes de l’urbanisme à venir. Car pour Alain Bourdin, l’idée que la ville se gère "à coups de mesures et de critères, fondés sur des vérités positives, établis une fois pour toutes" va à l’encontre de la science qui transforme sans cesse les certitudes en incertitudes "pour en tirer de nouvelles questions, donc de nouvelles connaissances".

Tout d’abord, la ville négociée au prisme de la concertation doit faire selon l’auteur l’objet d’études différentielles car selon les contextes, les acteurs ne sont plus les mêmes, les enjeux ne concernent pas les mêmes acteurs, tandis qu’il existe de multiples échelles à prendre en compte. Dans un contexte instable, où la multiterritorialité est courante, Alain Bourdin préconise alors de prendre en compte toute la complexité des modes de vie, des usages à venir et des différents contextes dans les processus de négociation.

Quant à la notion de projet, elle a émergé afin de lier les travaux des différents acteurs toujours plus nombreux dans l’aménagement, mais celle-ci peut également référer à un projet politique, stratégique ou créatif. Or nous assistons aujourd’hui à la généralisation du terme dans des opérations urbaines, qui sont bien souvent d’envergure et d’objectifs différents. En outre, ce terme masque "les éventuelles contradictions entre l’œuvre, la stratégie et la méthode" et réduit toute la complexité en une notion abstraite, qui sert de fer de lance dans bien des opérations urbaines.

L’auteur nous rappelle enfin que le développement durable, en tant que vision stratégique de conciliation entre des objectifs inconciliables, se démarque de la recherche d’une qualité environnementale qui couvre d’autres champs, plus techniques. Mais les deux visions tendent à se mêler dans la construction d’une "ville durable" qui répondrait à une liste de prescriptions ordonnées et contraignantes. De fait, une fois encore, la complexité est réduite et les objectifs de durabilité voilent certaines questions sociales et économiques qu’il serait urgent de questionner avant que le terme de "ville durable" ne remplace celui de "ville".

 

Pour une régulation de l’urbanisme

 

Après avoir révélé l’obsolescence et l’imprécision de certains concepts clés de l’urbanisme libéral, Alain Bourdin s’attache dans la seconde partie à offrir des pistes d’action autant que de réflexion sur ce que doivent devenir les manières de concevoir et de faire la ville. L’auteur ne prône pas pour autant un abandon des préceptes et des méthodes de l’urbanisme libéral, mais plutôt une extraction des croyances évoquées précédemment pour pouvoir affronter l’incertitude et adapter les domaines d’interventions de l’urbanisme à la ville à venir. L’urbanisme à venir doit alors selon l’auteur en passer par une triple recomposition ; modification de son périmètre d’action, développement d’une attention plus forte portée à la "cohésion sociale" ainsi qu’un renouvellement du rôle de la programmation urbaine.

Suite à la focalisation de l’urbanisme sur le projet ou sur la forme, l’auteur estime que l’urbanisme doit redéfinir son périmètre d’expertise et d’action. Car l’urbanisme actuel maitrise le contenant et les formes mais n’a guère de prise sur le contenu, il doit alors se développer un nouveau rapport "entre les supports et les dynamiques urbaines". Il s’agit d’"offrir une offre urbaine plutôt qu’un cadre urbain", mais une offre urbaine qui aille au-delà de besoins solvables, c’est-à-dire prendre en compte par exemple les besoins des SDF ou des besoins publics difficilement quantifiables comme la qualité de vie ou la sécurité. Il faut pénétrer l’univers des attentes sociales et non orienter la demande sur quelques modèles existants ou faire émerger des "préférences sous contrainte".

Constatant l’éclatement des grands groupes sociétaux ainsi que l’avènement d’une métropole d’individus, isolés et insérés dans des réseaux multiples et divers, l’auteur évoque la cohésion sociale. Alain Bourdin, qui n’en est pas à son coup d’essai, ne cède pas aux sirènes de la nostalgie. Il rappelle que le retour à la communauté village est impossible et n’aurait plus aucun sens aujourd’hui, car "vivre ensemble n’a plus que des rapports très limités avec la proximité physique". Mais la cohésion sociale ne doit pas disparaître pour autant des principes de l’urbanisme car il est en mesure de créer des dispositifs et des lieux favorables à la cohésion sociale. Il s’agirait alors de créer des lieux de possibles rencontres entre des gens différents plutôt que de leur imposer une proximité physique, car la cohésion sociale doit passer selon l’auteur par la "connaissance des autres, leur reconnaissance et la participation à un projet commun, même limité". Cette cohésion pourrait notamment prendre appui sur l’existence de droits urbains pour tous, droit à l’accueil, à la mobilité, à l’accès, à un environnement satisfaisant, à la sécurité, qui guideraient la construction de la ville.

Au vu de la multiplicité des échelles d’action de l’aménagement, des contextes à prendre en compte ainsi que des mutations sociales à l’œuvre, Alain Bourdin estime à juste titre que la programmation urbaine aura une place centrale à jouer pour le renouveau de l’urbanisme. En effet, "l’urbanisme à venir organisera et fera fonctionner des dispositifs fondés sur des orientations stratégiques, qui devront assurer la compétitivité des systèmes urbains et leur cohésion sociale à travers une offre urbaine flexible". La programmation urbaine devra alors s’adapter à l’échelle urbaine et ne plus rester spécialisée sur des équipements spécifiques. Il conviendra alors de prendre en compte l’avenir des habitants de la ville, s’intéresser à la population urbaine dans sa diversité et sa multitude, prévoir les incertitudes du peuplement et des pratiques sociales. La programmation doit interroger les modes de vies émergents mais aussi réinterroger ceux qui sont bien assis et que l’on ne questionne plus car "évidents".

 

Réaliste et pragmatique, Alain Bourdin rappelle que les utopies de "redensification" ou de "durabilité urbaine" n’arrêteront pas les processus d’individualisation et d’étalement. Selon lui, la réalité d’un ordre urbanistique basé sur des valeurs normatives telles que le développement durable ou l’innovation s’effritera. Cet essai constitue alors une véritable plaidoirie pour la mise en œuvre d’un urbanisme de régulation basé sur une offre urbaine efficace, portée par une attention forte aux services et aux pratiques ainsi que sur l’intégration du projet de "cohésion sociale". Attentif également à la menace d’un technicisme rampant qui plane sur l’urbanisme, l’auteur prêche pour un renouvellement de la recherche urbaine et une revalorisation des instituts d’urbanisme.

Particulièrement critique de l’urbanisme libéral, Alain Bourdin pense ainsi à travers cet essai les grandes lignes d’une restructuration de l’urbanisme. Il parvient à prendre en compte les mutations sociales, la multiplicité des acteurs de la ville, l’incertitude du monde à venir, le tout dans une vision globale et stimulante pour les acteurs de la ville comme pour les chercheurs.

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