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Politique

Pourquoi pas le socialisme ?

Couverture ouvrage

Gerald Allan Cohen
L'Herne , 57 pages

Socialisme et camping
[lundi 05 juillet 2010]


Le socialisme est-il réalisable ? Et est-il souhaitable ? C'est à ces deux questions que Gerald Allan Cohen cherche à répondre dans cet essai.

 

On pouvait, jusqu'à ces dernières semaines, regretter que le travail de Gerald Allan Cohen soit relativement peu connu en France et n'ait, surtout, pas fait l'objet de traductions. Celui que Jane O'Gready présentait, au lendemain de sa mort dans les pages du Guardian, comme étant "sans doute le principal philosophe politique de la gauche", mériterait certainement un peu de la notoriété dont Amartya Sen, entre autres, bénéficie désormais de ce côté-ci de la Manche. L'oubli est cependant derrière nous avec la publication récente du dernier écrit de Gerald Cohen, Pourquoi pas le socialisme ?.

 

Capable de ferrailler avec John Rawls (à qui il reprochait les effets pervers de son "principe de différence") et Robert Nozick (dont il démontrera notamment les limites d'une réflexion reposant sur le supposé antagonisme entre la liberté et l'égalité), Gerald Cohen s'était avant tout signalé dans le monde intellectuel international comme l'un des plus intéressants épigones de Marx. En 1978, en publiant Karl Marx's Theory of History: A Defence, cet enfant d'ouvriers canadiens posait en effet les jalons d'une pensée ambitionnant de lire le philosophe allemand à la lumière de la philosophie analytique du XXe siècle.

 

Cohen connaîtra par la suite une trajectoire qui le verra rejoindre le corps enseignant du prestigieux All Souls College d’Oxford et se rapprocher, lors des dernières années de sa vie, d'une pensée empreinte de christianisme, intéressée par les attitudes individuelles et leur influence sur le changement social. Se campant alors volontiers en "ex-marxiste", le philosophe ne renoncera cependant pas à croire aux vertus de l'égalitarisme, principale matrice du socialisme. Et c'est finalement cette conviction qui porte le court essai que publient les Éditions de l'Herne dans la collection des "Cahiers anti-capitalistes". 

 

Au fil de cette soixantaine de "petites" pages, Gerald Cohen pose en effet deux questions pour le moins essentielles dans un monde que l'on dit gouverné par le marché : le socialisme est-il réalisable ? Et le cas échéant, est-il souhaitable ?

 

Pourquoi pas le socialisme ? est construit autour d'une expérience de pensée que l'on pourrait résumer ainsi : et si les principes "socialistes" qui régulent efficacement et de manière incontestée la vie du camping, étaient transposés au reste de la société... C'est en effet le camping, où prédominent un égalitarisme spontané et une orientation de tous vers la réalisation et la protection de l'intérêt commun, qui s'affirme en laboratoire idéal du socialisme.

 

Le passage par le camping permet tout d'abord à Gerald A. Cohen de revenir de manière éclairante sur les formes que peut prendre l'égalité dans cet espace restreint : l'égalité bourgeoise des chances (qui lève "les restrictions posées par les assignations juridiques et les préjugés sociaux ou religieux"), l'égalité de gauche libérale (qui s'attaque aux déterminismes sociaux et valorise avant tout le mérite et les choix individuels) et l'égalité socialiste des chances (qui ajoute à la prise en compte des différences sociales celle des "différences innées"). C'est cette dernière qui a la préférence de Gerald Cohen, dans la mesure où elle ne tolère que certaines inégalités ; des inégalités auxquelles l'autre grand principe socialiste du camping, le "principe communautaire" (réciprocité désintéressée, souci du bien commun, etc.), est par ailleurs censé faire un sort. 

 

Les principes régissant la vie idéale de la communauté des vacanciers ayant fait leur preuve, reste cependant à en tester la pertinence dans un monde où le marché a sa place. Car c'est dans ce cadre que les questions de la réalisation et du bien fondé du socialisme, en devenant plus incertaines, prennent tout leur sens. La "société de marché", pour reprendre les termes mêmes de Gerald Cohen, est en effet construite sur des fondations en tout point opposées à celles du camping, la cupidité et la peur. 

 

C'est peut-être à cet instant - celui de la transposition du camping au cadre national - que Pourquoi pas le socialisme ? peut susciter quelque déception chez certains lecteurs. A la question "le socialisme est-il souhaitable à l'échelle nationale?", G. A. Cohen se contente en effet de répondre que l' "amitié sociale générale" caractérisant la vie du camping est nécessaire, même a minima, dans les sociétés modernes : "Plus il y a de communauté dans la société, mieux c'est"... Pourquoi pas, en effet.

 

L'effort théorique devient cependant plus conséquent dès lors qu'est abordée la seconde question : le socialisme est-il réalisable dans une société de marché où règne avant tout l'égoïsme ?

À cette question somme toute classique sont en général avancés des arguments qui, tout aussi classiquement, mettent l'accent sur la mauvaise nature de l'Homme et espèrent ainsi épuiser  toute velléité socialiste. Pourtant, estime Cohen, là n'est pas le problème. La faisabilité du socialisme se heurte en effet, et avant tout, à "l'inadaptation de notre technologie organisationnelle". Pour le dire autrement, tout se passe comme si l'Homme, pourtant enclin à la générosité, s'était en effet laissé convaincre que l'égoïsme est un bien meilleur moteur de l'économie que la solidarité et s'était organisé en conséquence. 

Pour autant, il semble bien qu'existent des "stratégies" permettant d'instiller les soucis égalitaires et communautaires dans les rouages de l'économie, à condition bien évidemment que les individus soient suffisamment altruistes pour accepter de voir leurs intérêts quelque peu restreints. L'Etat providence, qui "prélève une provision importante sur le système du marché", semble le confirmer, tout comme le "socialisme de marché", que Cohen nous invite à réévaluer dans les dernières pages de cet essai en s'appuyant sur les propositions de son confrère Joe Roemer... et en affirmant, finalement, le caractère parfois inégalitaire de cette domestication du marché. Et Cohen de conclure que les socialistes ignorent "encore" comment appliquer à l'échelle d'une nation les principes vertueux régissant le camping.

 

 

Que l'ancien professeur d'Oxford ne réponde finalement pas aux deux questions qui ouvrent cet essai - ou pas totalement - n'est peut-être pas le plus important. Le plus important est certainement d'oser les poser, de rappeler leur légitimité intellectuelle alors même que certains pourraient penser qu'elles ont fait leur temps. Les poser, c'est en effet contribuer à déconstruire tous les discours sur l'efficacité, la "réforme" ou l'évaluation. Il ne s'agit jamais que d'euphémisations de la logique du marché, avancées sur le mode du "Cela va de soi" et du "bon sens". 

 

On peut enfin ajouter que son format, le ton et le style aéré adoptés par Cohen ainsi que les exemples mobilisés, ne font pas de cet essai une sorte de Socialisme pour les nuls mais un essai enlevé, mettant en valeur des points essentiels de la réflexion sur le socialisme et, plus encore, sur la justice sociale.

 

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2 commentaires

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sumkar

09/07/10 22:44
On ne peut que se réjouir de la traduction de cet essai amusant. Pour les lecteurs qui voudraient aller un peu plus loin que l'expérience de pensée qui y est présenté, je recommande avant tout sa collection d'articles Self-ownership, freedom and equality (Cambridge UP 1995). C'est, à mon avis, son meilleur livre.
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Franois Carmignola

17/09/17 06:33
L'association du mot "socialisme" au camping a ceci de rigolo que les deux acceptions du mot mis en oeuvre au XXème siècle firent un usage immodéré, et pour certains critiquable, de la technique dite des "camps". Tout cela bien sur à mille lieux de sentiments de peur et de désespérance associés bien sur au dommageable individualisme libéral.
Pour conclure ce qui ne sera jamais assez ironique: que les cent millions de morts misérables issues de ce mot infâme (so.ci.a.lis.me) puissent hanter pour toujours ceux qui l'invoquent.

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