Cette semaine, Télérama fête ses 60 ans. C’est l’occasion d’un petit check-up pour voir comment se porte et comment va Télérama.


En apparence, l’hebdomadaire télé, qui déteste la télé, va bien. Il y a un côté lapin Duracell chez Télérama, insubmersible, même quand le trio BNP (Bergé-Niel-Pigasse) qui vient de le racheter risque de le vendre par appartements.


Mais bon, jusque là tout va bien. Il suffit pour s’en convaincre de commencer par sa fin, la chronique de François Gorin. Bon, comme moi, vous ne l’avez jamais lue. Passées deux lignes, cette chronique vous assomme. Ce n’est pas grave. Continuons.


Sautons quelques pages, toujours à partir de la fin. Voici les fameuses annonces de recherches d’emploi et de marché public de Télérama. Là, vous vous rendez immédiatement compte que le journal est fleurissant et qu’il a encore toute son utilité publique : Télérama aide au recrutement des fonctionnaires territoriaux de la culture et veille aux règles des marchés publics. Grâce à Télérama, pas d’avions affrétés sur fonds publics dans les EPIC  et les CDN  , meme par temps de RGPP  ; pas de Mme Bettencourt dans les musées de province, ni de "cigares de fonction" dans la culture. Grâce à Télérama, l’art reste bien sous tutelle.


Tout va bien, donc, chez Télérama. Les instits de la CAMIF  et les profs du SNES  en raffolent, même quand ils ne supportent plus leurs élèves, avec leurs SMS, leurs tweets, leurs blogs et leurs profils FaceBook sur lesquels ils se font insulter (les profs, pas les élèves). Pas de soucis, Télérama aussi déteste les textos, les SMS et les profils FaceBook. Tout va bien, chez Télérama. Les journalistes de cette rédaction, aussi pléthorique que les syndicats SUD à Radio France, se croient encore de gauche. Bien sûr, ils ont de plus en plus d’affinités objectives avec Alain Finkielkraut et Marc Fumaroli, mais ils ne l’avouent pas. Chez Télérama on est droitier contrarié, et on lit Eric Zemmour, comme un jeune gay lit Têtu : en cachette.


Le problème de Télérama c’est ça, le journal est devenu à la fois ringard et réac' sans s’en apercevoir. Alors, tel Bob Morane contre tout chacal, Télérama se veut bravache ; comme Robin Hood, Télérama se raccroche aux branches et scie bien sûr chaque jour un peu plus le tronc sur lequel il est assis. 


Prenez les Etats-Unis. Télérama déteste l’Amérique. L’anti-américanisme pour Télérama c’est détester les US un peu plus qu’ils ne le méritent. Alors, à Télérama, on croit tout ce qu’a prédit Emmanuel Todd. On le prend comme boussole, sans se rendre compte qu’il indique le Sud. Et on déteste l’Amérique. Sauf qu’on ne parle que de ça (Nan Goldin, John Travolta, Bob Wilson, Merce Cunningham, MTV, FaceBook, Toy Story, Les Sopranos pour ne prendre que ceux dont on parle dans ce numéro anniversaire). Et pour se consoler, on prétend défendre les indépendants de tous poils. On pense que les indépendants sont contre le système, que la contre-culture est contre l’entertainment – alors qu’ils sont LE système culturel américain, son centre et non pas sa périphérie.


Autre exemple : le peuple. Chez Télérama, on adore (A-DO-RE) le peuple. Car on est de gauche. Mais la réalité, c’est qu’il y a longtemps que Télérama a cessé de comprendre quoi que ce soit aux pratiques culturelles des Français et en particulier des classes populaires. A chaque page, le catéchisme élitiste suinte comme un vilain. On est condescendant, paternaliste. On se croit encore "catho de gauche" parce qu’on défend l’art et essai, quand on est simplement devenu un évangéliste de l’Etat culturel.


Prenons maintenant les jeunes. Là, Télérama est carrément à côté de ses Converse. Les jeunes, on a oublié ce que c'était à Télérama depuis les années 1980, lorsque les propres enfants des journalistes lisaient les Inrockuptibles. Maintenant, même ceux-là ont passé la quarantaine, et le journaliste moyen de Télérama dit qu’il connaît les jeunes, mais les jeunes il leur court après toute la journée, en chaussures Nike. Et il n'est pas prêt de les rattraper.


Un autre exemple, Nicolas Sarkozy. Chez Télérama, évidemment, on déteste Sarko. Ca fait partie des gènes de la maison. D’ailleurs, à Télérama, on se demande si l’élection de 2007 n’a pas été entièrement pipée : personne, absolument personne dans la rédaction n’a un seul ami, une seule connaissance, et n’a jamais croisé quelqu’un qui a voté Sarko. Alors, on joue avec Sarkozy comme aux auto-tamponneuses : on se fait peur mais ça ne prête pas à conséquence. D’ailleurs, à y regarder de plus près, Télérama a sur la "diversité culturelle", Internet et Hadopi, l’identité nationale et l’ "humble discrétion" des minorités des positions ambiguës. La différence entre Sarkozy et Télérama équivaut à la différence entre une ligne droite et une ligne courbe. Ca ne fait pas une ligne de gauche.


Et puis bien sur, il y a le Web. Chez Télérama, on n’a toujours pas compris ce qu’était la toile (comme ils la nomment encore avec 15 ans de retard). La participation des Internautes, la contextualisation de Google, les réseaux sociaux, l’agrégation des contenus, les échanges peer to peer, la culture du partage, la culture de la mobilité : pas vu, pas pris. Chez Télérama, on perçoit tout cela comme une menace, alors qu’on devrait y voir des opportunités. Télérama a zappé le basculement complet de la critique de livres et de cinéma sur le Web et continue de faire de la critique à la papa, sinon à la papi. On parle encore de nouvelles technologies, quand elles ont déjà plus de trente ans. La Wii, la PS3, l’X-Box 360, Télérama connaît pas. Le coup des Lapin Crétins, c’est pas à Télérama qu’on va le leur faire. D’ailleurs, ils ne savent pas qui sont ces crétins de lapins. Bref, la culture qui vient, Télérama a décidé de la refuser en bloc. Et quitte à être en retard, autant l’être complètement.


On pourrait multiplier les exemples : les banlieues et la diversité culturelle réelle, Télérama ne sait pas en parler et suit sa pente du politiquement correct bébête ; la mondialisation de la culture et les pays émergents, Télérama est passé à côté du sujet ; Japan-Expo, il faut pas parler anglais ; la vie des idées, Télérama a cessé de la décrypter depuis les nouveaux philosophes ; la langue française et la francophonie, Télérama parle comme Alain Joyandet, le jet privé à 116.500 euros en moins ; la culture gay et la culture arabe : chez Télérama on est "contre", par principe, pour ne pas verser dans le communautarisme ; l’argent et la culture, Télérama a une position sectaire, que même Proudhon trouverait archaïque : détester le privé et se vautrer dans le public, pour  maintenir, quoi qu’il en coûte, une ligne Maginot entre le public et le privé, entre l’art et le divertissement, entre la culture d'hier et la culture de demain.


Sur tous ces sujets, Télérama tente de rattraper le train mais c’est comme interviewer Emmanuel Mounier à propos d’Internet, Bernanos sur Twitter ou Marc Fumaroli sur l’iPad, on risque de passer à coté du sujet. Et faute de vrais reportages de terrain, fautes d’enquêtes dignes de ce nom, faute d’aller voir le monde de près, Télérama tourne en rond. "Météo, Promo, Dodo", Télérama se moque de la culture Canal +, mais il tourne en boucle depuis tellement longtemps que s’il existait un audimat pour ses articles, il frôlerait l’encéphalogramme plat.


En fait, si vous enlevez les programmes de télévision de Télérama, l’hebdo a moins de lecteurs que le supplément littéraire de Libération. D’ailleurs, c’est un peu pareil. Hier prescripteur essentiel pour tout achat de disque, de livre ou de DVD, aujourd’hui Télérama ne prescrit plus rien. C’est le Web qui s’en charge. La dé-intermédiation est un gros mot à Télérama. Mais quelle est la dernière fois où vous êtes allés voir un film après avoir lu une critique de Télérama ? Quelle est la dernière fois où vous avez acheté un livre après que Télérama en ait parlé ? Philippe Labro, L’étudiant étranger, peut-être…

Télérama ne fait plus guère la pluie et rarement le beau-temps de la recommandation. On en tourne encore les pages, mais on a cessé de le lire.


En chemin, Télérama a oublié que dans notre époque, selon la belle formule de Jean-Pierre Foucault : "l’avenir n’est plus aux positions, mais aux trajectoires". Pardon, je me trompe, la citation est de Michel Foucault.


S’ils payaient leur place au théâtre et au cinéma comme les Français, s’ils achetaient les livres eux-mêmes et les CD dont ils parlent, les critiques de Télérama ne recommanderaient même plus à leurs petits-enfants ce qu’ils recommandent à leurs lecteurs.


Les lecteurs, justement, parlons en. Me voici au début du magazine à lire le courrier des lecteurs. Là, c’est Télérama à l’état brut. Minutieusement sélectionnées, leurs lettres scrogneugneuses sentent le renfermé. Dans ces pages, la culture Télérama devient celle d’une France rikiki qui a peur de la mondialisation, et qui préfère se recroqueviller sur sa distinction et sur sa langue châtiée, une France étriquée qui s’affole devant la "vulgarité" des masses, l’abrutissement de la télévision et la "perversion" du marché. A ces lecteurs déboussolés face au monde qui vient et à la culture de demain, Télérama offre encore une tribune, peut-être un agenda, mais certainement pas une vision. Nous savons désormais que les journaux sont mortels.


Allez, bon anniversaire quand même Télérama. Joyeux 60 ans. Et tenez, pour une fois, soyons de gauche, réclamons la retraite à 60 ans. Et après tout, même quand on s’en moque gentiment, même quand elle n’est plus du tout dans le coup, on aime toujours beaucoup sa grand-mère.


Ah… j’allais oublier. Il y a le T-shirt. Je ne sais pas vous, mais moi, avec mon Télérama cette semaine, j’ai reçu un T-shirt. Blanc avec en rouge écrit "60 ans". Alors j’ai essayé de le refiler à mon neveu de 13 ans. Devinez quoi : il n’en n’a pas voulu. Même pas pour dormir la nuit, tout seul, dans le noir. Il en avait trop honte. C’est trop "square", c’est pas "cool", il m’a dit.


Télérama, c'est exactement ça, n'est plus un journal cool.

 

 

* Une version courte de cette chronique a été diffusée sur France Culture en direct dimanche 4 juillet dans l'émission de Frédéric Martel, "Masse Critique".