<p>Tous les paradoxes du personnage Zweig sont parfaitement mis en &eacute;vidence dans cette biographie r&eacute;&eacute;dit&eacute;e.</p>

Les éditions Hermann publient à nouveau l’essai que Jean-Jacques Lafaye a consacré à Stefan Zweig en 1989. Dans l’avertissement de la première édition, l’auteur précisait qu’il avait voulu écrire à partir des données biographiques un texte qui ne soit ni roman, ni biographie mais l’écho de sa connivence avec Zweig.

Parti pris réussi. J-J. Lafaye en sympathie avec Zweig n’en est pas moins un critique lucide qui met en évidence les contradictions de l’homme et de l’écrivain et leur donne sens. En effet, l’image la plus forte, suggérée par son titre, à retenir de la lecture de l‘ouvrage est celle d’un Stefan Zweig en Janus. Côté pile : l’écrivain affable, civil et cultivé, le grand bourgeois. Côté face : l’écrivain hanté précocement par ses démons intérieurs, en proie à ses contradictions, ses déchirements, ses doutes et qui a vu, au cours de sa vie, le meilleur et le pire de ce que l’humanité peut produire.

Janus brillant

Quand Zweig naît à Vienne en 1881, l’avenir lui sourit. Ses parents sont fortunés. Son père, un industriel talentueux, réussit fort bien dans les affaires ; sa mère est l’héritière d’une famille de banquiers italiens ; tous deux juifs assimilés, riches sans ostentation et fort bien intégrés dans la société aristocratique viennoise d’alors. Le jeune Stefan reçoit une éducation soignée, apprend avec ses gouvernantes quatre langues : l’allemand, le français, l’anglais et l’italien. Il se passionne très tôt pour la littérature européenne, devient rapidement un lecteur avide et, dès l’adolescence, se plaît à composer des poèmes, persuadé que la littérature est la seule vie digne d’être vécue. Epris d’idéalisme, il croit au progrès, à la tolérance, au respect d’autrui, à la puissance spirituelle de l’art, au cosmopolitisme de la pensée et à sa capacité de maintenir la paix entre les peuples. Loin des contingences matérielles - il n’aura jamais à se soucier de "gagner sa vie" - il se veut le serviteur de l’idéal qu’il s’est forgé au gré de ses lectures. Il a toutes les bonnes raisons de croire en son étoile : son succès est précoce. Il n’a pas vingt ans quand déjà il est reconnu comme un espoir de la jeune littérature autrichienne grâce à la publication de ses poèmes rassemblés dans un premier volume, Les cordes d’argent.

Commence alors pour lui la vie qu’il va mener des années durant, vie partagée entre l’écriture à Vienne d’abord puis à Salzbourg et les voyages réguliers dans les différentes capitales européennes et mondiales, occasion toujours renouvelée pour lui de rencontrer les artistes qu’il apprécie, d’observer les gens, de lier des amitiés durables - Verhaeren à Bruxelles, à Paris, Rodin et plus tard Romain Rolland - de donner des conférences et de collectionner les succès féminins. Il se lie avec Friderike Maria von Winternitz, puis l’épouse. Elle sera son soutien indéfectible tout au long de sa vie. Il se tient à l’écart du champ politique, estimant que ce n’est pas le rôle d’un écrivain. C’est également l’époque à laquelle il enrichit sa collection de manuscrits, d’autographes, d’objets précieux ayant appartenu à des musiciens, des écrivains – Mozart, Beethoven en particulier, dont il acquiert le bureau. Il publie de nombreuses nouvelles, quelques pièces de théâtre, des essais sur des écrivains ou des personnages célèbres : Balzac, Dickens, Tolstoï, Verhaeren, Dostoïevski, Romain Rolland, Marceline Desbordes Valmore, Fouché… ou encore Montaigne   à lire comme autant de mises en abyme de sa parenté intellectuelle et sensible avec eux. Ou comme autant de moyens pour lui de chercher à comprendre ce qui est au cœur de la vie, les passions, les désirs plus ou moins troubles des gens qu’il côtoie et des écrivains qu’il fréquente ou qu’il lit.


Janus sombre

Le titre de son magistral essai sur Kleist, Hölderlin et Nietzsche, Le combat avec le démon (1937), suffirait sans doute à rendre compte des luttes que Zweig a dû mener en lui-même au fil des années. Le démon de l’angoisse, de la nostalgie, de la mort le taraude sans relâche au cœur de sa gloire même jusqu’à l’ultime et inexorable dépossession de soi. Ses œuvres sont le miroir de ses interrogations les plus secrètes sur le sens à donner à sa vie, sur la violence de ses états intérieurs. Lui, l’auteur à succès assoiffé de reconnaissance doute du bien-fondé de sa gloire littéraire ; brillant essayiste, il se voudrait grand romancier et dramaturge. Lui, l’homme habitué aux nombreuses conquêtes féminines, découvre avec Friderike la réalité de l’amour tout en supportant mal les contraintes de la vie conjugale. L’essentiel n’est pas là cependant. Quand la Première Guerre mondiale éclate, Zweig, qui cède dans un premier temps à un mouvement de nationalisme, découvre la réalité de la guerre, les morts, les blessés, les mutilés en nombre et son effroyable absurdité. Il comprend la faillite de ses idéaux de jeunesse tout en espérant encore la victoire de l’esprit comme son drame Jérémie (1916) le suggère. Dès lors, il vit constamment tiraillé entre son besoin d’harmonie intérieure et son désir de création à l’épreuve de la réalité politique. Malgré sa croyance presque forcenée dans le progrès humain, la violence des faits s’impose à lui : il constate avec désespoir le chaos dans lequel s’enfonce l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et les conséquences désastreuses de la défaite pour l’Autriche. À l’aube de ses quarante ans, il est intérieurement désabusé et pressent de grands dangers politiques dont il pense se prémunir par une activité littéraire et mondaine féconde et effrénée et par de nombreux voyages, comme s’il se fuyait lui-même. En 1933, quand Hitler prend le pouvoir, même s’il a brièvement l’illusion que cela va l’obliger à un changement de vie salutaire, sa descente aux enfers commence. Il est sous le choc quand il apprend l’autodafé de ses livres en Allemagne. Sa judéité en sourdine pendant des années le rattrape – aspect que met bien en lumière le second ouvrage de J-J. Lafaye, Stefan Zweig. Un aristocrate juif au cœur de l’Europe  .

L’année suivante, sa maison de Salzbourg est fouillée par la police. Commencent alors les années d’errance, d’exil et de liquidation de son passé. Il vend sa précieuse collection, sa maison ; il quitte l’Autriche, s’installe à Londres, divorce, découvre l’Amérique latine qu’il pense un temps préservée de l’horreur du temps. Lui, le citoyen du monde, qui a passé les frontières pendant des années avec sa carte de visite pour seule pièce d’identité, subit l’humiliation des queues pour obtenir des papiers d’immigration et l’interdiction d’emporter son manuscrit sur Balzac lorsqu’il s’embarque pour les Etats-Unis une dernière fois. Après Londres, c’est New York puis l’ultime résidence de Petrópolis au Brésil et la décision mûrement réfléchie du suicide.

Zweig laisse une œuvre abondante dont rend compte, souvent de façon très détaillée, J-J. Lafaye. Citons pour mémoire Lettre à mes amis de l’étranger  , quelques nouvelles : Amok, La lettre d’une inconnue, Brûlant secret, ses essais sur Stendhal, Casanova et Tolstoï, sur Freud, La guérison par l'esprit, sur Erasme, sur Montaigne et encore sur Marie-Antoinette. Ou encore Conscience contre violence. Ses dernières œuvres, Le joueur d’échecs et ses mémoires Le monde d’hier, disent encore mieux que toute autre le drame de sa vie.

L’essai de J-J. Lafaye, nourri par une abondante documentation qui ne nuit en rien au plaisir de la lecture, donne également à penser des questions essentielles et actuelles : quels peuvent être les rapports de l’écrivain à son temps ? Que peut l’esprit contre la barbarie ? La parole peut-elle être un rempart contre la violence ? Autant d’interrogations qui font sens encore aujourd’hui et qui donnent toute sa profondeur à l’ouvrage#nf#