<p>Une analyse tr&egrave;s r&eacute;ussie d'un des plus grands mythes politiques nationaux de l'histoire contemporaine fran&ccedil;aise.</p>

Dans un ouvrage lumineux publié au milieu des années 1980, l’historien Raoul Girardet proposait une grille de lecture des Mythes et mythologies politiques français  . Il y réservait une place de choix au général de Gaulle : quoi de plus naturel en effet que de faire figurer l’homme du 18 juin au rang des "mythes" qui ont fait –et font- la France ? Ancien résistant mais défenseur passionné de la cause de l’Algérie française, Raoul Girardet résumait pourtant à lui seul les ambiguïtés du rapport des Français à de Gaulle. Ce dernier joua autant, de son vivant, un rôle de rassembleur que de diviseur : Jean Daniel écrivit, en un raccourci saisissant, que de Gaulle   fut la “grande passion” de ses contemporains. Se souvient-on par exemple qu’au lendemain de la rebaptisation officielle de la place de l’Etoile en place Charles de Gaulle, en décembre 1970, “les autorités furent réduites à faire protéger les nouveaux écriteaux par un fort contingent d’officiers de police”, par crainte des atteintes que menaçaient de leur infliger d’anciens partisans de l’Algérie française   ? C’est aujourd’hui l’existence d’une place David Ben Gourion qui provoque les mêmes passions à Paris : autres temps, mais mœurs identiques… Après sa mort en novembre 1970, puis avec l’arrivée au pouvoir de la gauche en mai 1981, la figure du général de Gaulle se délesta d’une partie de sa charge “radioactive”  . C’est ce début de refroidissement du mythe gaullien qui permit à Raoul Girardet d’en analyser magistralement les ressorts. En de Gaulle convergeaient en effet quatre figures de l’héroïsme, le général victorieux, le prophète, le législateur et le serviteur désintéressé de la patrie. On pouvait être tenté d’y adjoindre le martyr – ingratitude des Français oblige, lors du référendum d’avril 1969. Être à la fois Alexandre, Moïse, Solon, Cincinnatus et Jésus : là se trouvait le secret de la fascination exercée par de Gaulle sur les Français, dans la vie comme dans la mort. Seul Napoléon avait auparavant offert l’exemple d’un “charisme” aussi complexe.

De Gaulle, encore ?

Professeur à l’Université d’Oxford, l’historien Sudhir Hazareesingh travaille sur la mémoire et ses usages politiques depuis plusieurs années. Sa qualité de spécialiste du souvenir napoléonien   le qualifiait mieux que quiconque pour reprendre les pistes ouvertes par Raoul Girardet et s’intéresser au mythe gaullien. Soulignons d’emblée qu’il le fait dans un style éblouissant, d’autant plus remarquable que l’ouvrage est écrit directement en français . Pourquoi choisir de travailler sur de Gaulle et sa trace dans la France contemporaine, quand on est un historien britannique ? L’auteur s’en explique en ouverture du livre en rendant hommage à son père Kissooningh Hazareesingh, auteur d’une Histoire des Indiens à l’île Maurice, “fervent gaulliste"  et ami de Maurice Druon. La démarche de Sudhir Hazareesingh n’est au demeurant pas si isolée qu’il pourrait y paraître à première vue ; plusieurs politistes ou historiens anglo-saxons se sont en effet interrogés sur l’œuvre et le legs du “plus grand des Français”, au premier rang desquels Stanley Hoffmann, Julian Jackson et Andrew Knapp. En outre, l’intérêt pour le rôle du général de Gaulle entre 1940 et 1944 ou ses vues en matière institutionnelle n’a pas faibli ces dernières années dans des pays aussi différents que l’Italie , la Pologne ou la Russie. Le livre de Sudhir Hazareesingh prend pourtant et d’emblée place au premier rang de l’historiographie gaullienne la plus récente, qu’un double anniversaire – les 70 ans de l’appel du 18 juin et les 40 ans de la mort du général de Gaulle – est déjà venu enrichir d’une pléthore de titres.

Né un 18 juin

En six chapitres nerveux, l’historien britannique s’efforce de “comprendre ce qu’a pu représenter de Gaulle dans l’imaginaire collectif" . Outre des sources classiques comme les archives de la présidence de la République, il fonde notamment ses analyses sur des lettres adressées à de Gaulle pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans les années 1950 ou après l’échec du référendum du 27 avril 1969. Ces correspondances conservées à la Fondation Charles de Gaulle lui permettent, avec d’autres fonds, de cerner au plus près "la culture populaire gaullienne" . A rebours des approches heureusement démystificatrices proposées par exemple par Nicolas Mariot pour comprendre la ferveur qui caractérisait les voyages du chef de l’Etat en province entre 1959 et 1969 , Sudhir Hazareesingh choisit de prendre au sérieux l’attachement des Français au mythe gaullien, même s’il souligne la “contribution des pouvoirs publics"  à son essor. Il ne fait pas de doute qu’à la Libération, de très nombreux Français éprouvaient de la reconnaissance vis-à-vis de De Gaulle. En bataillant sur le terrain de la légitimité contre les autorités de Vichy et plus encore en assurant à la France une place parmi les vainqueurs du 8 mai 1945, il avait permis au pays de recouvrer sa fierté.

Mais le rétablissement français s’était opéré au prix de l’érection d’un premier mythe, pendant la Guerre et à la Libération : celui d’une nation qui, à défaut d’avoir été unanimement résistante, aurait partagé sentimentalement le combat des Français Libres et de leur chef. La certitude d’avoir "exprim[é] le sentiment collectif de la nation"  en refusant la défaite dès le 18 juin 1940 fondait ainsi la légitimité de De Gaulle à ses propres yeux, comme à ceux de ses fidèles. On peut écrire qu’elle la fondait définitivement et que c’est muni de cette orgueilleuse certitude que de Gaulle pourrait contester le régime de la IVème République à partir de 1947. Le lien entre la geste originelle du 18 juin 1940 et l’attitude de De Gaulle après la Libération a, en ce sens, rarement été posé en termes aussi éclairants que sous la plume de Sudhir Hazareesingh : “quelle que soit la légitimité démocratique des institutions politiques, la sienne est supérieure, car elle repose sur un rapport direct, personnel, quasi ontologique, avec le peuple, fixé à partir du 18 juin 1940" . Après la Libération, de Gaulle et les gaullistes manifesteraient du reste un attachement tout particulier aux célébrations du 18 juin. Loin de toute logique festive, elles se caractériseraient jusqu’à nos jours par leur austère grandeur, même si leur statut put varier avec le temps, d’un "rite d’opposition sous la IVème République" à une "cérémonie d’Etat sous la Vème"  .

Les Mémoires au service du mythe

Convaincu d’être investi de la légitimité du prophète, du général victorieux et du législateur – n’avait-il pas rétabli l’ordre républicain en France ? –, de Gaulle fixa pour longtemps les dimensions de son propre mythe dans ses Mémoires. Le premier tome parut en 1954. Il connut "un des plus forts tirages depuis la Libération (avec Les Mains sales de Jean-Paul Sartre  ". En consacrant à ces Mémoires de guerre un chapitre, Sudhir Hazareesingh nous rappelle qu’il n’est de bon historien que sacrilège. Il souligne de fait la dimension “hautement conjoncturelle"   de l’œuvre gaullienne, que les lycéens de France devraient étudier en lettres l’an prochain. Regrettant peut-être d’avoir compromis dans une aventure simili-partisane – celle du RPF – une partie de son crédit auprès des Français, de Gaulle entendait alors se rétablir autant qu’écrire pour la postérité. Se présenter en “unique pivot de la Résistance" , comme il le faisait, revenait à refuser par exemple aux dirigeants de la IVème République issus de la Résistance intérieure – Georges Bidault, Guy Mollet, Christian Pineau, Maurice Bourgès-Maunoury, Joseph Laniel – comme de la France Libre – Pierre Mendès France, René Pleven – la légitimité exceptionnelle qui était la sienne. Le récit des conflits qui l’avaient opposé à Churchill dès 1940, puis après 1941 à Franklin D. Roosevelt, apparaissait aux Français de 1954 comme une dénonciation en creux de l’influence américaine sur la politique française à cette époque. Les Mémoires de guerre, dont toute dimension affective ou personnelle est absente, donnaient dès lors à voir une double distance. De Gaulle y apparaissait d’abord comme un être exceptionnel, jeté hors de toutes les séries, dont la hauteur de vue et la détermination tranchaient avec le personnel politique de la IVème République. La majesté glaçante de son style ainsi que le portrait qu’il dressait de lui-même nourrissaient ensuite le feu du mythe gaullien d’un bois de mystère et de silence paradoxal pour le lecteur. L’impression s’imposait d’un de Gaulle-Cincinnatus, dont les qualités exceptionnelles pouvaient encore être mises au service de la France. L’occasion se présenterait quelques quatre ans plus tard…

La France à Colombey

Sous la Vème République, le mythe gaullien s’enrichit peut-être d'un nouveau registre : celui du père de la Nation. L’âge comme l’autorité semblaient y vouer le général de Gaulle. Le courrier adressé à l’Elysée ou à Colombey-les-Deux-Eglises par ses admirateurs comme par ses opposants témoigne de la prégnance de ce lien filial avec les Français, que de Gaulle y soit décrit en père vertueux ou abusif. Il n’est pas certain toutefois que cette dimension ait rien d’originale ; une comparaison avec les lettres reçues par le maréchal Pétain entre 1940 et 1944 suffirait sans doute à l’illustrer. Aucun mythe politique n’a au contraire, au XXème siècle, donné naissance à un haut lieu aussi emblématique que Colombey-les-Deux-Eglises. Ce village de Haute-Marne s’offre comme une synthèse du lien entre de Gaulle et les Français. Il résume sur son sol les multiples dimensions de la mémoire gaullienne et en traduit les évolutions. La masse écrasante de la croix de Lorraine traduit depuis juin 1972 l’exceptionnalité de De Gaulle dans l’histoire nationale ; la simplicité de sa sépulture renvoie au silence et au mystère qu’il entretint autour de lui pendant toute son existence ; l’ouverture de la Boisserie au public depuis 1979 témoigne que le mythe a su se mordorer de couleurs intimistes sans perdre de son pouvoir de fascination. Depuis lors, il s’est du reste enrichi de mille anecdotes dues à la plume de proches ou de membres de la famille de Gaulle, sans que l’ancien chef de la France Libre y perde son aura héroïque. Colombey-les-Deux-Eglises fut certes, et pendant longtemps, le lieu d’une mémoire particulière pour les forces politiques se réclamant du gaullisme. Mais cette dimension n’a pas empêché que s’y développe un tourisme mémoriel moins situé politiquement, avec son lot de bibelots et de cartes postales. Les hauts lieux de la mémoire mitterrandienne comme la roche de Solutré ou le cimetière de Jarnac n’ont, depuis, pas connu la même ferveur.

Le Général indivis

Enfin, Sudhir Hazareesingh montre avec talent que la gauche a commencé à s’approprier le mythe gaullien dans la seconde moitié des années 1970. Ce sont peut-être les communistes qui en prirent l’initiative en baptisant des places ou des avenues du nom de Charles de Gaulle. Leur geste se voulait embarrassant pour le président Giscard d’Estaing, identifié par eux aux milieux d’affaires qui, après juin 1940, s’étaient accommodés sans beaucoup de difficultés du régime de Vichy. Après l’alternance de 1981, la figure du général de Gaulle se dépouilla du soupçon de bonapartisme que la gauche modérée lui avait dès longtemps accolé : le pourfendeur le plus illustre des institutions de la Vème République n’avait-il pas fini lui-même par les accepter ? Dans ce contexte, l’année 1990 vit la consécration d’une mémoire gaullienne apaisée. L’ "année de Gaulle" succédait à celle du bicentenaire, soulignant comme au besoin que nul ne songeait plus guère à contester à l’homme du 18 juin son brevet de républicanisme. La révélation du passé de François Mitterrand à Vichy et l’atmosphère délétère qui caractérisa la fin de son second septennat contribuèrent à alimenter un peu plus la nostalgie gaullienne, y compris chez des intellectuels jusque-là classés à gauche. Sudhir Hazarresingh conclut sa très belle étude en remarquant que le mythe gaullien reste d’autant plus présent dans la France contemporaine qu’il semble réconcilier des dimensions jusque-là antagonistes de l’histoire nationale : goût pour la liberté et souci de l’ordre, nostalgie d’un pouvoir fort et attachement à la démocratie. Aidé il est vrai par un nom qui se prête à la métonymie, De Gaulle vaudrait désormais dans la mémoire collective comme un “Symbole"  de la Nation elle-même. L’auteur n’apporte qu’un bémol amusé à ce constat, pour noter que le mythe gaullien, s’il a fasciné autant de femmes que d’hommes, reste marqué par une conception très traditionnelle et masculine de l’action politique…#nf#