<p>En Europe centrale et orientale, la construction identitaire au travers de la langue et son utilisation &agrave; des fins politique sont monnaie courante. L'&eacute;tude fouill&eacute;e de Patrick S&eacute;riot &agrave; ce sujet vient aider le lecteur &agrave; mieux comprendre un syst&egrave;me bien complexe.</p>

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On a beaucoup écrit sur l’histoire politique et économique de l’Europe centrale et orientale, et encore plus récemment sur les problèmes géopolitiques liés à l’effondrement du bloc soviétique dans ces régions. Ces perspectives passionnantes   décrivant les rapports de force dans les régions d’Europe centrale et orientale et s’appuyant bien souvent sur une histoire géographico-politique fouillée, manquent pourtant un phénomène essentiel dans la compréhension de ces lieux de tension, le discours sur la langue et la nation ou encore "le rapport à la langue, fondement supposé de la communauté"  . Si les rapports entre Etats dans ces deux Europe sont parfois si complexes, et si leurs frontières sont si difficilement délimitables, ce n’est pas toujours en raison d’intérêts territoriaux ou d’accès aux ressources naturelles (bien souvent il en est ainsi), mais cela passe aussi par l’idée d’une défense identitaire du propre s’articulant autour d’une définition de la langue et de la nation foncièrement distincte des acquis que l’on peut trouver en France par exemple  .

 

C’est tout l’intérêt du nouveau livre de Patrick Sériot, titulaire de la chaire de linguistique slave à l’Université de Lausanne, qui présente un recueil de différents articles consacrés aux rapports conflictuels entre langue et identité, que d’analyser quelques exemples de difficultés liées aux territoires et à la définition de soi par le prisme du rapport à la langue : où commence le même et où finit l’autre ? Au cours d’un voyage vers cette autre Europe, vers cette curieuse altérité, le lecteur apprend à mieux comprendre la logique de ce discours étranger, opposé aux Lumières et à la raison connaissante, dont la souffrance ne laisse pas indifférent, et permet un peu de dénouer les intrications infinies de ces discours identitaires.

La linguistique en Union soviétique

On peut trouver un point de départ illustratif dans le discours tenu sur la langue en Union soviétique. Précisons pour commencer que l’URSS représente le cas singulier, rarement mentionné hors des cercles de spécialistes, d’une édification linguistique menée à large échelle (que ce soit à travers l’alphabétisation de certains peuples caucasiens, ou les premières recherches ethno-linguistiques menées au Caucase), c’est-à-dire d’une politique linguistique, soigneusement élaborée, au sens le plus large. Dans l’article qui vient ouvrir le recueil, Patrick Sériot s’interroge sur ce que l’étude du discours sur la langue en Union soviétique (à partir d’un corpus choisi qui est celui des signatures des grandes revues dans lesquelles apparaissent des formules grandiloquentes prétendant parler au nom de cet objet dogmatiquement constitué qu’est celui de la linguistique soviétique) peut apporter à notre connaissance de ce pays, et comment ce discours théorique peut s’expliquer par des conditions spécifiques de production. Ce qui intéresse le lecteur ici, c’est de pouvoir apprécier les différences radicales d’approche de l’objet langue dans la linguistique soviétique d’après les années 50. Ici Patrick Sériot situe le point de rupture à partir de l’intervention de Staline, qui vient renverser les thèses dominantes (celles de Nikolaj Marr) sur la détermination de la langue par la superstructure en juin 1950.

Pourtant, cette linguistique n’est pas le modèle théorique dominant dans les sciences humaines russes, dominées par un matérialisme dialectique profondément évolutionniste, qui, comme nous le rappelle Patrick Sériot refuse l’idée de coupure épistémologique ou de rupture dans l’évolution de la langue affichant un continuisme basé sur l’idée de progrès et de perfectionnement de la langue  . Nous sommes ici bien loin de ce que l’on pouvait voir en France sous les auspices de la coupure épistémologique d’un Althusser, ou des épistémès foucaldiennes.
Un autre élément dominant et important dans cette approche de la linguistique est la vision de la langue comme substance. La langue vient désigner, nommer, un réel structuré en soi. La langue vue sous les yeux scrupuleux de ce dogme triomphant apparaît comme une substance dont le sens reste fixé et prédéterminé hors de tout usage. Le réel et la langue évoluent donc conjointement, vers un progrès, un perfectionnement, en vertu du sacro-saint dogme marxiste du matérialisme dialectique. Patrick Sériot insiste sur le fait que cette vision de la langue, est dominante à une époque où au même moment triomphent les idées de Saussure en Europe occidentale : "L’anti-saussurisme, au nom du matérialisme dialectique qui […] pose que la langue est une substance réelle , et que les relations entre les éléments ne sont que secondaires par rapport à ces éléments qui sont, eux, premiers"  . Cette linguistique dominante-là refuse, nous dit Patrick Sériot, que la langue comme objet de connaissance soit construite à l’intérieure d’une théorie ("le point de vue crée l’objet" dit Saussure), mais affirme une approche empirique dans laquelle la langue se donne en toute transparence. De plus, le refus de la relation entre les termes comme détermination de la valeur, ramène ce discours sur la langue vers une conception figée et continuiste selon laquelle les langues évoluent bien sûr, tout en conservant un noyau stable.

Attiser les conflits : une politique linguistique essentialiste

Lorsque l’on regarde la force de ce discours essentialiste officiel sur la langue, on ne peut qu’être effrayé devant les applications politiques qui en sont faites. Au travers de nombreux exemples passionnants, notamment celui du macédonien (un exemple clé de la difficulté de dire où passe la frontière entre le même et l’autre), le lecteur se rend bien compte que l’exploitation politique d’une théorie linguistique fondée sur le lien identitaire entre langue et pensée (et non entre langue et usage comme chez Wittgenstein) attise les conflits et manifeste un refus de l’altérité. L’auteur observe que l’attachement au caractère national dans la langue (beaucoup étudié en Russie), s’il ne fait pas l’objet de recherche en France, renvoie en dernière instance à une vision conflictuelle de la nation issues de deux paradigmes différents. Deux traditions différentes ici s’opposent : d’un côté la vision française jacobine, dans laquelle la nation est fondée politiquement, l’Etat donnant naissance à la nation (ou le peuple souverain proclamant l’existence de la nation), alors que dans la tradition allemande, ce sont les intellectuels romantiques qui lui ont donné une sorte de permanence, s’appuyant sur une communauté de langue et de culture dans laquelle la Nation précède l’Etat. Si dans le modèle allemand la langue est déjà donnée, comme au commencement de la Nation, dans la conception contractualiste des Lumières et de la Révolution, c’est le contraire qui prédomine : la langue est le moyen de l’unification politique  . A partir de ces deux paradigmes nous comprenons mieux ce qui diffère entre les deux modèles d’Etat-nation.

Le cas du macédonien

Nous allons donc en quelques mots illustrer les problématiques vues plus haut au travers de l’exemple donné par l’auteur du cas du macédonien. Si la mise en place d’une discussion à propos du nom d’une nation (est-elle une catégorie ou un objet naturel ?) illustre des filiations intellectuelles différentes, il en est de même lorsque se discute le nom d’une langue (le serbe et le croate sont-ils deux langues différentes ? Ou simplement le résultat d’une construction politique essentialiste ?). Objet éternel de revendications territoriales de la part de ses voisins (Serbie, Bulgarie, Grèce), la Macédoine peut être vue sous plusieurs angles, selon l’argument linguistique utilisé pour justifier l’irrédentisme. Dans un effort commun, les Bulgares peuvent prétendre que le macédonien est une variante du bulgare, alors que les Serbes pensent que le macédonien est un dialecte serbe, attisant ainsi des conflits aux conséquences désastreuses. Ce qui pose problème ici dans la stratégie argumentative, nous indique Patrick Sériot, c’est la constante confusion entre langue et nation. Si le macédonien est du bulgare, alors les Macédoniens appartiennent à la nation bulgare. Le même conflit se produit autour du tracé des cartes, au travers duquel chaque nation cherche à revendiquer sa légitimité sur un territoire au travers de la linguistique. Dans le cas du macédonien plus on l’éloigne du bulgare mieux on empêche la Bulgarie de revendiquer ce territoire, ce qui place la linguistique au cœur du politique. Toutes ces différentes stratégies prétendent se servir de la langue à des fins politiques, et c’est précisément cette volonté de dresser les uns contre les autres qui choque. Discuter les origines du macédonien n’a rien en soi de regrettable nous dit l’auteur, mais utiliser la linguistique pour s’emparer d’un territoire outrepasse les devoirs du linguiste.
Ici, en conclusion, et pour remettre un peu d’équilibre dans une politique parfois dictée par des arguments linguistiques relevant d’une fixation de la langue comme chose, Patrick Sériot rappelle la position de Meillet : "ce n’est pas à la linguistique de conforter ou de récuser les frontières identitaires. Autrement dit, le nom des langues n’est pas un problème de linguistes"  #nf#