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Histoire

Maurice et Jeannette : Biographie du couple Thorez

Couverture ouvrage

Annette Wieviorka
Fayard , 685 pages

Le stalinisme résiste-t-il à la biographie historique ?
[samedi 05 juin 2010]


En quelques 640 pages, Annette Wieviorka travaille la biographie croisée du couple Thorez, et nous plonge, au rythme d’une écriture classique, dans les arcanes du stalinisme français.

La réception du fonds Thorez-Vermeersch aux archives nationales est à l’origine de ce livre. C’est à un heureux effet d’aubaine archivistique que nous devons cette biographie croisée du couple Thorez-Vermeersch, inscrite dans le cadre classique des biographies parues aux éditions Fayard.

Certes croisée, la biographie ne déroge pas aux règles usuelles : au récit chronologique et serré des enfances de Maurice et Jeannette, succèdent "l’histoire" de leur rencontre, puis la chronique d’un couple stalinien jusqu’à la mort de Maurice Thorez en 1964. Le choix de la biographie croisée retient cependant l’attention. Annette Wieviorka conte certes un coup de foudre (3 février 1934), mais aussi et surtout la manière dont ce couple vit dans l’ombre portée du mouvement communiste, que Maurice Thorez, le fils du peuple, incarne en France de 1930 à 1964. La progressive affirmation politique de Jeannette Vermeersch dans les années 1950, sur fond de guerre froide, le rôle de relais qu’elle joue pour un Maurice Thorez affaibli, se marque clairement dans les derniers chapitres. Tous deux furent des révolutionnaires professionnels, avant que de symboliser, comme cadres, le communisme français. Annette Wievorka scrute scrupuleusement ce parcours.

Du bon usage de l’imagination en histoire

Les sources, les archives donnent souvent la part belle à Maurice Thorez. Sous la plume d’Annette Wieviorka, on retrouve le récit subjectif de sa désertion, de sa guerre moscovite mais aussi quelques trop courtes pages sur le Front populaire, ou, à l’aube d’une carrière communiste, l’évocation de son gauchisme au tout début des années 1920. Peu de choses toutefois sur l’appréhension des purges à Moscou par Maurice Thorez. Et avouons-le, rien de neuf sur ces aspects, dès longtemps défrichés par les historiens du mouvement communiste. Le cadre strictement chronologique du récit biographique borne trop souvent ces épisodes, mais il faut y voir un tribut –inévitable ?- aux canons d’un genre et d’une collection. La richesse de cette approche se niche plus souvent dans les détails : ainsi du choix du chapeau plus que de la casquette par Thorez, dirigeant politique de premier plan à partir du Front Populaire. La casquette, emblème prolétarien, s’efface devant le chapeau gage de notabilisation, de respectabilité. De même, les conceptions de Jeannette sur la contraception (nourrie d’une enfance ouvrière dans le Nord Pas de Calais) structurées par un fort natalisme contrastent fortement dans  le débat sur le malthusianisme au sein du Parti avec des propositions plus en phase sur l’avortement, la sexualité. Toute la rigidité de Jeannette Vermeersch, pour qui il n’est pas d’épithète plus politiquement stigmatisant que ‘‘jouisseur’’ s’apprécie ici. Les pages se font ainsi plus originales quand la plume de l’historienne traque le hiatus de l’intime avec la morale ouvrière : l’imagination de la chercheuse supplée au déficit d’archives. Ainsi, p 621, à propos de Maurice Thorez vieillissant : "je l’imagine tiraillé entre le bonheur des longs mois de vie paisible et luxueuse à Bazainville, et au Cannet ou sur les bords de la mer Noire, la fierté de se voir reconnu comme un grand chef politique en France et dans le mouvement communiste…".

Une biographie en tension

Ce recours à l’imagination historique pourrait se lire comme l’expression d’une mise en scène de l’historienne face aux archives, à la manière d’une écriture de l’intime tentée par Arlette Farge pour l’époque moderne. Ce serait oublier la matière de l’ouvrage. L’autobiographie constitue un genre en soi pour le mouvement communiste, qu’illustrent de manière exemplaire les éditions successives de Fils du Peuple, l’autobiographie de Maurice Thorez. Dans sa biographie publiée aux Presses de Sciences-Po en 2000, Stéphane Sirot analysait la part du collectif dans ces écritures successives ; son livre s’éloignait alors du genre biographique, à rebours de la psychologisation assumée par Philippe Robrieux, premier biographe de Thorez en 1975. Annette Wieviorka s’éloigne du second, emprunte peu au premier. L’écriture de cette biographie croisée s’entend en tension.

En tension entre Maurice et Jeannette contant, par leur enfance, deux manières d’être au communisme -l’une est plus autodidacte et réfléchie (Maurice), l’autre plus impulsive- que leur couple subsume jusqu’à incarner le communisme français après guerre. En tension également avec la littérature sur le sujet : Annette Wieviorka sollicite historiens et romanciers pour restituer au plus proche l’appréhension des lieux, des événements. Mobilisées, ces sources inscrivent Maurice et Jeannette dans un récit du communisme dont, souvent, Maurice peut constituer un surplomb, lui qui annote les premiers travaux d’Annie Kriegel sur la naissance du communisme. A ce jeu, on peine au fil de la biographie à cerner la singularité du "Je" thorézien, problématique classique de l’autobiographie communiste. Ouvrant le champ des possibles, l’imagination de l’auteure témoigne en creux du mutisme des sources ; son érudition trouve dans les deux dernières décennies de cette vie de couple matière à conforter cette recherche. Devant les peintres (Picasso notamment), les écrivains (Aragon, Jean-Richard Bloch), Maurice Thorez n’est plus exactement stalinien : l’individu perce ; devant les aléas familiaux Jeannette Vermeersch éprouve la difficulté à maintenir le monisme d’un engagement exemplaire ("Tous les communistes ne forment qu’une famille"). Ces courtes incises en regard de l’ouvrage impliquent que le stalinisme résiste à la biographie historique dans son acception la plus classique.

Parcourir Maurice et Jeannette ce n’est pas exactement lire une introduction à l’histoire du mouvement communiste français ; ce n’en est pas non plus l’inverse symétrique puisque cette biographie croisée travaille nécessairement la chair du politique. L’ouvrage éprouve la résistance du stalinisme à la biographie. En soi, l’approche complète néanmoins avec bonheur les travaux précédents de Philippe Robrieux et Stéphane Sirot. Tous indiquent que l’autobiographique Fils du peuple ne peut évidemment plus dicter la visite du monument Thorez..

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