Philosophie

Le Public et ses problèmes

Couverture ouvrage

John Dewey
Gallimard , 6,75 pages

John Dewey ou l'optimisme démocratique
[lundi 07 juin 2010]


Dewey, représentant du pragmatisme, propose une lecture alternative de la démocratie, mettant en avant les mécanismes de solidarité dans la perspective d'une grande communauté.

La publication récente chez Gallimard en "Folio Essais" de l'ouvrage de John Dewey, Le Public et ses problèmes remet sur le devant de la scène un des philosophes américains les plus connus de son époque et une figure marquante de la pensée pragmatiste, qui a développé en particulier une philosophie sociale dont les enseignements demeurent profondément actuels et dessinent de nouveaux rapports entre société et communauté.

Le pragmatisme est un mouvement philosophique qui demeure en France profondément méconnu. Si les travaux fondateurs de Jean Wahl   – ce remarquable passeur de tant de philosophies – avaient amené notre pays à mieux découvrir la pensée de ces Américains qui venaient d’inventer un nouveau langage philosophique proprement national et original, il demeurait devant une pensée aussi différente, dans ses principes comme dans la forme de son expression, une sorte d'indifférence polie.

Wahl avait caractérisé le pragmatisme comme une philosophie pluraliste du fait du dépassement incessant des oppositions classiques de la philosophie occidentale (sujet et objet, pensée et action, individu et société) qu’elle orchestrait. Bergson pouvait ainsi écrire à William James que sa philosophie était celle de l’avenir, tant elle partageait avec la sienne des présupposés communs, anti-essentialistes et vitalistes, refusant dans un même élan les lignes de partage de la métaphysique occidentale. Il consacra d'ailleurs un fort beau texte à James  .

Malheureusement, le dialogue avec la tradition pragmatiste s’avérera progressivement peu fécond, en raison d’un affaiblissement de cette dernière aux États-Unis, entraîné par la domination de la tradition analytique, autant que du désintérêt progressif en Europe pour un mouvement que l'on estimait daté et exotique.

Gilles Deleuze suscita certes un regain d’intérêt pour un aspect important de l’œuvre de C. S. Peirce, sa sémiotique, dont il tenta d’appliquer nombre de concepts au cinéma, dans L’image-mouvement et L’ image-temps en particulier, tandis que le signe étendait son empire sur l'ensemble des sciences humaines.

En 1992, la publication d’un "Que-sais-je ?" issu de la thèse de Pierre Gauchotte, La Théorie de la vérité dans le pragmatisme, permet au public français de disposer d’une synthèse plus moderne qui demeure la meilleure porte d'entrée pour découvrir le pragmatisme. On redécouvre ainsi dans ce petit ouvrage les figures passablement oubliées de John Dewey et Ferdinand Canning Schiller, dont l’œuvre porte en grande partie sur des problématiques de philosophie sociale. Le développement de cette discipline amène à en redécouvrir les sources, où la réflexion pragmatiste figure en bonne place parmi les mouvements fondateurs.

John Dewey (1859-1952) fut un philosophe très populaire, réunissant aux États-Unis comme à l' étranger des foules d'auditeurs, mais également très controversé, en raison de ses positions sur l'éducation. Les conservateurs américains l'accusent aujourd'hui encore d'avoir contribué à la dégradation du système scolaire de leur pays. L’œuvre de Dewey, d’un premier abord simple, développe néanmoins une vision originale de la démocratie, en profonde rupture avec d’autres modèles et d’autres tentatives de définitions antérieures.

Dewey vise en premier lieu à se distinguer de nombre de grands schémas de pensée de la philosophie politique classique. Ainsi, il ne se reconnaît dans aucune définition formelle de la démocratie, déterminée, selon l'héritage de Montesquieu, par les rapports entre les pouvoirs et le degré de contrôle mutuel des institutions.

Enfin, il n’ y pas non plus chez Dewey de survivance de l’hypothèse contractualiste et de la délégation de pouvoir qui en résulte entre, d'une part, le Prince et, d'autre part, le corps social. L’hypothèse de Dewey part d’une vision radicalement différente que l’on qualifiera de fonctionnaliste car, pour lui, la démocratie est déterminée par l'accomplissement par différents corps de certaines fonctions politiques en interaction dans un système évolutif.

Elle relève donc d'un ensemble d'interactions à la fois politiques et sociales, qui se superposent, pour créer un objet possédant la double caractéristique d'être un régime politique autant qu'une forme de société.

Il convient donc de dissiper l’ambiguïté du terme de "public", qui peut être considéré comme un ensemble de comportements et d’attitudes non assignables en un lieu ou un domaine précis, mais transversal aux individus et aux faits sociaux. Si certains objets sociaux, comme l’Etat, ou certains individus, comme les fonctionnaires, relèvent par essence du "public", ce dernier ne se réduit pas à la sphère de la puissance publique et englobe tout autant les citoyens dans leurs comportements quotidiens, pour autant que ces comportements sont des faits sociaux suscitant la computation d'un processus politique. Le public est assimilable également chez Dewey à l’ensemble social qui prend conscience de lui même en tant qu'acteur collectif global au sein d'une société donnée.

Cette définition permet donc de caractériser la démocratie de façon très originale dans le chapitre 3 qui constitue le cœur de l’ouvrage et sa partie la plus réussie.

Dewey fonde ainsi la nature des sociétés sur le pouvoir d’association, concept qui ne retrouve ni un contrat collectif librement consenti ni la transcription de règles déterminées à l'avance dans une société, à l'image d'un organisme et de ses cellules. Dewey se situe aux antipodes de l’individualisme, qui est pour lui le grand adversaire philosophique, celui-ci ayant réussi à faire croire qu’il était indissociable sociologiquement du concept de démocratie, alors qu'il n'en est qu'une conséquence parmi les possibles.

D’une certaine manière, Dewey emprunte au pessimisme tocquevillien ses analyses sur le dépérissement des démocraties vers l’individualisme et l’indifférenciation des valeurs. Mais c’est pour nous rappeler qu’il n’y a rien d’inéluctable à ce mouvement, puisque l’un des fondements des organisations sociales réside dans la faculté des hommes à s’associer et à moduler leurs formes d'association.

On constate ainsi une modélisation du "public" rigoureusement différente de celle de Habermas, car elle ne repose sur aucun des présupposés kantiens de la théorie du jugement. Là où Habermas met en avant le concept d'un espace public où s’effectue la mise en jeu de jugements politiques, dont les énoncés se retrouvent soumis à des processus de validation sur le modèle paradigmatique de la critique de la faculté de juger, Dewey fait plutôt appel à une temporalité.

Le processus de construction démocratique s’accomplit non seulement à travers la distribution de fonctions au sein du public, mais encore par une série d’interactions spécifiques, formant des processus dont l’ordonnancement est fondamental dans l’élaboration de la société démocratique. La démocratie doit donc être pensée en termes de devenir et non d'essence. Elle se caractérise précisément, non par un type de répartitions fixe des pouvoirs, mais dans l'accomplissement de processus entre des termes jouant le rôle de fonctions.


Les conséquences concrètes de la philosophie de Dewey sont de placer au centre de l'enjeu démocratique la notion d'enquête, dans la droite ligne de sa théorie logique et de l'empirisme radical de l'école pragmatiste. L' enquête est le protocole expérimental par lequel un sujet procède à la vérification de la vérité d'un fait et publie ce résultat. L'introduction de méthodes expérimentales permet à Dewey de resituer la science au cœur du Politique, et de rappeler que l'ère de la démocratie est aussi celle de la rationalisation des choix, se situant comme point de rencontre de la science et de l'éthique.

L' attitude intellectuelle de Dewey n'est certes pas celle selon laquelle des lois de la société seraient définies à la manière des sciences expérimentales, et devraient être découvertes par des outils appropriés. Sa critique du marxisme, par exemple, se situe au contraire dans une opposition à toute modalité d'explication sociale univoque et contre tout historicisme.

L'enjeu démocratique n'est donc pas de mettre la science au service de la seule explication, mais d'en faire le moyen privilégié de la constitution d'un public adapté à l'ère démocratique. A ce titre tous les processus d'information au sens large, c'est à dire la transmission de la compréhension des faits politiques et sociaux, créent le public. Le propre de la démocratie se situe donc au niveau de ce point de rencontre à la jonction du social et du politique, qui est cette capacité particulière de la démocratie à se poser comme régime où la société détient une place déterminante dans le processus de constitution du public comme ensemble.

Dès lors, l'éducation, la presse, les études scientifiques participent de cette construction progressive du public démocratique.
La participation est donc une notion centrale de la problématique de Dewey, mais cette participation est surdéterminée par un processus d'éducation de la conscience démocratique, d'où l'importance primordiale de l'éducation à laquelle l'auteur a consacré un pan important de son œuvre. Si cette conception n'est pas sans garder quelques traces de l'hégelianisme premier de son auteur, elle demeure foncièrement non-dialectique, reposant sur une vision pluraliste des processus sociaux qui  place fonctionnement transhistorique des sociétés, et non plus l'histoire, au cœur de sa problématique.

Dans la lignée des travaux de Ferdinand Tônnies, Dewey oppose alors les notions de société et de communauté, et définit nos sociétés contemporaines comme "grande Société", dans laquelle les moyens de communication, de transports, le progrès technologique moderne permettent une conscience collective accrue. Toutefois, l'auteur ne méconnaît pas le pessimisme et la mélancolie démocratique, le risque du triomphe de l'individualisme et de l'atomisation de la société en autant d'individualités isolées dans une société anomique. L'optimisme démocratique de Dewey n'est certes pas un angélisme mais il imagine la possibilité et la nécessité de trouver des remèdes à ce scénario individualiste, et il s'agit en conclusion de l'ouvrage de transformer la grande société en une grande communauté.

La problématique de Dewey est donc de rappeler que la démocratie en tant que modèle de société est traversée par une tension fondamentale entre l'individu et la communauté. Très éloignée du modèle républicain d'universalisme, en raison de son fonctionnalisme qui écarte l'égalitarisme abstrait, ce modèle n' en épouse pour autant pas les présupposés des modèles communautariens américains, et ne peut être conçu comme leur grand ancêtre en raison de l'extension du modèle communautaire à la société toute entière. La mise en avant de la grande communauté relève du dépassement de ces oppositions et la reconnaissance par Dewey des mérites et de l'efficacité du modèle communautaire – son programme social – revient à universaliser le modèle communautaire, en adaptant ses mécanismes à l'universalité de la société.

Concrètement, Dewey se réclamait du socialisme démocratique, tradition rare dans la philosophie américaine. Le retour de sa pensée sur le devant de la scène par ces publications trahit sans doute le souci de notre époque, qui est de penser prioritairement le rapport conflictuel majeur de notre système politique contemporain, entre individualisme et solidarité.

C'est certainement en lisant Dewey que l'on peut, dans un livre dont l'écriture pourra paraître à certains superficielle voire naïve mais qui requiert une attention spécifique comme toute lecture faussement aisée, découvrir des clés d'interprétation valables et alternatives au pessimisme démocratique et souligner les lignes de fracture de notre époque.

On peut tirer de cet ouvrage la conviction que les mécanismes de solidarité dans la perspective de la grande communauté doivent être les chantiers prioritaires du renouvellement de toute réflexion politique progressiste.

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- Irène Pereira, Peut-on être radical et pragmatique ?, par Simon Luck.

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1 commentaire

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Philope Senso

17/01/11 17:17
Une critique intéressante et enrichissante sur un mouvement philosophique et sur un auteur dont j'ignorais tout.

Votre critique explique bien le concept et les caractéristiques fondamentaux de cette pensée "pragmatique" de la démocratie. En soulignant les différences avec les définitions classiques de la chose publique, elle ouvre une nouvelle voie de réflexion sur de possibles nouvelles manières d'organisation et de gestion de la société. Ceci est le bienvenu à l'aube d'une période riche en débats et propositions politiques. Un projet de grande communauté à l'échelle nationale y aurait tout à fait sa place dans le cadre de la campagne présidentielle.

Merci en tout cas d'y avoir contribué modestement par votre critique sur un ouvrage méconnu, mais stimulant intellectuellement parlant.

Bien à vous,
Philope Senso
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