Cinéma

Le cinéma nous rend-il meilleur ?

Couverture ouvrage

Stanley Cavell
Bayard , 286 pages

Quand le cinéma ne tue pas...
[vendredi 28 mai 2010]


Réédition d’un classique qui propose d’envisager le cinéma dans une perspective philosophique. C’est, hélas, en occultant totalement les problèmes de forme, que Cavell explore la dimension éthique de la "comédie de remariage".  

Dans ce classique des écrits sur le cinéma, Stanley Cavell met en lumière un lien possible entre philosophie et cinéma. L’énonciation à la première personne témoigne de l’implication de l’auteur en orientant le livre vers l’essai subjectif, tout en servant parfois d’alibi à certains passages flous, imprécis, qui laissent le lecteur à la marge du propos. Cavell donne parfois l’impression de s’engager dans une réflexion à ce point personnelle, qu’elle néglige souvent d’expliciter son cheminement.
 
L’hypothèse initiale est passionnante, pourtant : prenant le contrepied des discours diabolisants sur le cinéma, l’auteur s’attache au contraire à démontrer comment le cinéma peut impulser un questionnement moral. Aux antipodes d’un ouvrage tel que L’image peut-elle tuer ? de Marie-José Mondzain  , Stanley Cavell tend à interroger la faculté éthique du cinéma en se demandant dans quelle mesure ce dernier peut entraîner le spectateur sur la voie du perfectionnisme, tel que le comprend par exemple un auteur comme Emerson. Egalement présent dans la philosophie nietzschéenne, le perfectionnisme invite l’homme à un dépassement de soi, non pour une "augmentation de culture" mais par une "transformation de l’existence"  . Ainsi, aux yeux de Stanley Cavell, un film comme Bringing up Baby (réalisé par Howard Hawks en 1938), par exemple, permet d’éclairer des problématiques à la fois éthiques et ontologiques. Déjà mûrs, les couples traversant les films du remariage sont confrontés au problème d’une identité en devenir. Les mutations qui affectent continuellement les individus et l’érosion lente de la passion initiale remettent ainsi en cause la viabilité des couples. A travers leur crise, ces derniers permettent donc d’appréhender l’essence de l’homme sous un jour problématique. Le "laboratoire du cinéma"   révèle en effet la difficulté d’un être-ensemble, de composer avec l’altérité, comme le relève Stanley Cavell en affirmant : "lorsqu’on se confronte moralement à autrui, on risque son identité  .
 
Les films qui composent le corpus de l’auteur reposent tous sur une structure semblable : deux époux, confrontés à la mort possible de leurs sentiments, s’attachent à dépasser leur crise conjugale afin de conquérir un "moi au-delà"  . Pour les besoins de l’analyse, Stanley Cavell forge donc le concept de "genre du remariage". Toutefois, cette notion paraît contestable. De fait, elle se fonde sur une appréhension subjective de l’auteur : pour le cinéphile, en revanche, le "genre du remariage" demeure une expression nébuleuse qui ne trouve aucune légitimité dans un usage collectif.
 
En effet, la typologie générique vise habituellement à déceler des similitudes entre des films singuliers, à mettre en évidence un faisceau de résonances afin de les inscrire dans une catégorie plus large. Il s’agit d’ordonner le divers et l’hétérogène de la production cinématographique pour dégager une métastructure et parvenir à une meilleure lisibilité de cette production. Comme toute tentative catégorielle, l’analyse générique correspond à un processus intellectuel qui lui confère une coloration abstraite. Pour ne pas se perdre dans un brouillard abscons, l’étude générique dont donc expliciter ses choix, mettre en lumière les traits communs qui justifient ses rapprochements. Or, Stanley Cavell ne propose à aucun moment une définition claire et évidente de ce qu’il nomme le "genre du remariage".
 
Ponctuellement, il est vrai, l’auteur relève entre des films des ressemblances diégétiques, une trame narrative récurrente, mais sans jamais mettre en évidence des choix scénographiques, des parti-pris esthétiques similaires. En dernière instance, la logique générique de Stanley Cavell repose sur un usage profondément subjectif du cinéma. L’auteur ne parvient pas toujours à guider le lecteur dans les méandres de sa propre réflexion : à maintes reprises, l’assentiment ou la compréhension de cette dernière semblent d’ailleurs secondaires. Traçant un parallèle entre Bringing up Baby et North by Northwest (Alfred Hitchcock, 1959), l’auteur admet par exemple : "Je ne vous demande pas d’accepter de but en blanc ce lien entre les deux films"  . Ainsi, il donne assez régulièrement l’impression de se contenter d’asséner ses propres vérités, sans se donner la peine de les légitimer.
 
Apparemment fondés sur la thèse d’une relation entre esthétique et interrogations éthiques, les essais de Cavell ne sont certes pas dénués d’intérêt, mais, en dernière instance, il est dommage que le cinéma n’y soit finalement utilisé que comme un prétexte à la réflexion, sans être appréhendé dans ce qui constitue sa spécificité. Les films, tels que les analyse l’auteur, semblent décliner un univers sans images. Stanley Cavell ne retient d’eux que des intrigues, un texte pouvant être étudié, comme pourrait l’être une œuvre littéraire. La mise en scène, le montage, la scénographie, la lumière, le son, la musique, etc., sont complètement occultés.
 
Evoquant la "pensée du cinéma", Cavell affirme : "Je trouve dans les films des aliments pour la pensée, je vais chercher du renfort pour réfléchir ce sur quoi, à mon sens, ces films réfléchissent"  . C’est sans doute à juste titre qu’il souligne la puissance réflexive des films. Mais pour la prouver, il laisse de côté l’essence du langage cinématographique. Le cinéma n’est plus qu’un accessoire dans l’étude philosophique et perd son autonomie, sa force expressive et esthétique. En définitive, Stanley Cavell échoue à montrer comment le cinéma peut rendre le spectateur meilleur ; il se contente de l’affirmer, sans avoir recours à une analyse formelle pourtant indispensable à la compréhension de cet art.

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