Cet ouvrage constitue un apport réel à l'histoire des migrations estudiantines, tout en conduisant les historiens du droit à s'interroger sur leurs sources et leur méthode. 

Les historiens et les historiennes du droit ont mis depuis longtemps en évidence la tension permanente qui existe entre savoir et pouvoir au sein des universités entre le XVIè siècle et l’époque contemporaine. Cet ouvrage, fruit d’un colloque international qui a eu lieu en 2007, aborde cette problématique sous un angle particulier (celui d’une minorité estudiantine hors de ses "frontières") et dans une perspective comparatiste. Ces "étudiants de l’exil" sont essentiellement des jeunes gens qui ont dû partir de leur patrie vers des territoires étrangers pour des raisons religieuses et/ou politiques. Dans cette configuration, l’article traitant du Centre d’études juridiques de Rabat fait sans doute exception. Les protégés demeurent sur leur terre, mais au sein d’un système universitaire qui n’est pas traditionnellement le leur. Il s’agit d’un exil intérieur plutôt que géographique.

 

Les dix-sept contributions peuvent être articulées autour de trois thèmes : l’Université comme lieu d’accueil ou de rejet ; les stratégies des étudiants pour s’adapter à la vie universitaire et aux conditions matérielles qu’elle implique ; l’apport de l’Université dans la formation identitaire des individus et la modernisation des nations. L’Université est en effet au cœur d’une logique contradictoire en apparaissant comme un lieu de rejet ou, au contraire, de solidarité quels que soient l’époque ou le lieu. Ce rejet est lié à des causes religieuses, comme le montre Willem Frijhoff, mêlées parfois à des questions de genre (Natalia Tikhonov-Sigrist). Il est également motivé par des raisons politiques (Claudie Weill) ou économiques. Ce dernier cas est parfaitement illustré par l’étude de Pierre Moulinier sur la concurrence engendrée par les étudiants en médecine étrangers installés à Paris au XIXè siècle. On retrouve les mêmes motivations politiques (André Cabanis, Caroline Barrera) et/ou religieuses (Hilde De Ridder-Symoens, Guy Astoul et Thomas O’Connor) à l’origine des phénomènes de solidarité. Face aux manifestations de rejet, les étudiants ne doivent pas être envisagés uniquement dans une position victimaire. Ils sont à l’origine de véritables stratégies, soit pour répondre aux difficultés matérielles ou psychologiques qu’ils rencontrent (Mohammed Dhifallah), soit par utilitarisme et stratégie de carrière (Laurence Brockliss). Enfin, l’Université d’accueil peut également devenir un lieu d’organisation, de construction d’un contre-pouvoir (Guy Pervillé), de formation d’une identité nationale (Patrick Ferté) et d’apprentissage de valeurs ou de techniques qui serviront à moderniser (Jean-François Berdah) ou à libérer le territoire d’origine (Pierre Vermeren). La présence de ces étudiants de l’exil exerce également une influence inverse dans le sens où elle amène l’Université – voire le pays - d’accueil à s’adapter et à se transformer (Victor Karady).


Outre son apport réel à la connaissance de l’histoire des migrations estudiantines, cet ouvrage présente un double intérêt : il fait le point sur l’état de la recherche européenne en la matière, comme le prouve l’abondante bibliographie - une soixantaine de pages - réalisé par Patrick Ferté, et propose d’approfondir ou de s’engager dans un certain nombre de pistes de recherches telles que la catégorisation des différents "publics" au sein de l’Université ou la réflexion sur les notions d’ "exil" et de "diaspora" appliquées aux étudiants et à leur peregrinatio academica (Caroline Barrera). Chaque chercheur pourra évidemment en découvrir de nouvelles en fonction de ses intérêts propres, comme la mise en perspective des conditions difficiles des étudiants "de l’exil" avec celles de leurs condisciples "autochtones" ou la comparaison, en terme de déracinement, entre les différentes catégories d’étudiants nés sur la rive sud de la Méditerranée.
 

Si les contributions rassemblées dans cet ouvrage concernent essentiellement la discipline historique stricto sensu, elles constituent une source de réflexion pour les historiens du droit sur la façon d’appréhender leur propre matière. Les études sur le milieu estudiantin semblent quelque peu délaissées par ces spécialistes. Comment l’expliquer ? Ne représenteraient-elles qu’un intérêt mineur pour la compréhension de cette discipline ? Il existe, au contraire, un intérêt majeur à s’y consacrer en usant d’une méthode historique du droit qui mêlerait fond et forme, associerait théorie, discours et pratique et appréhenderait l’objet sous l’angle comparatiste. Si les historiens se sont surtout interrogés sur la nature des migrations, leurs motivations et leurs conséquences religieuses et politiques, les historiens du droit pourraient s’attacher davantage à comprendre comment la formation des étudiants "de l’exil" dans les universités métropolitaines ou étrangères, leur apprentissage juridique et leurs lectures, ont des conséquences sur la circulation des savoirs juridiques (entre pays européens, entre Orient et Occident) ainsi que sur la redéfinition et l’identité historiques, politiques et sociales des droits.
 
 
Partir des hommes pour arriver au fond du droit : la méthode n’est certes pas très diffusée chez les juristes, mais elle ouvre de nouvelles perspectives. Quelques historiens du droit s’y sont essayés ou s’y essayent avec succès en s’attachant à l’étude des acteurs du droit (individualités, écoles ou groupes de juristes) du Moyen-Âge jusqu’à la période contemporaine. On pourra citer pour les recherches en cours ou en voie de finalisation sur le XIXè-XXè siècles, le groupe CEDRE (dirigé par Jean-Louis Halpérin assisté de Frédéric Audren et Catherine Fillon) sur les professeurs de droit, le travail réalisé par Jean-Claude Farcy sur la justice (en particulier sa base de données des magistrats, un outil très précieux pour les chercheurs) et, pour les juristes coloniaux, les recherches et instruments en cours de réalisation au Centre d’Histoire Judiciaire (CNRS-Lille2), comme le Dictionnaire des juristes ultramarins (XVIè-XXè siècles) ou les bases de données sur les magistrats français en Tunisie et sur les revues de droit colonial.
 
 
Etudiants de l’exil. Migrations internationales et universités refuges (XVIè-XXè siècles), est donc un ouvrage de rencontres, d’émulation et de réflexions comparatistes tant pour l’histoire que pour d’autres disciplines#nf#