Une étude basée sur des récits biographiques de migrantes, qui retrace leur parcours et leurs stratégies d'évolution personnelles et professionnelles.

La prise en compte de la variable de genre dans les études migratoires est récente. De plus, la féminisation croissante des flux migratoires reste invisible à la plupart des acteurs politiques ou associatifs. Cet ouvrage, basé sur des biographies de migrantes rencontrées en France, nous livre une perspective sur les migrations féminines en les articulant à la mondialisation du marché du travail. Les trajectoires professionnelles y sont suivies depuis le poste d'enseignante ou la situation de femme au foyer dans les pays de départ jusqu'au travail domestique ou la vente à la sauvette à Paris. Véritable apport à la sociologie de la mondialisation, l'étude décrit les rapports de genre, les processus d'ethnicisation et la hiérarchisation socioéconomique produits dans un marché du travail intégrant une mobilité parfois forcée et souvent précaire des travailleuses. Ces femmes y accumulent des savoirs-faire qui s'intègrent à des stratégies d'évolution personnelles et professionnelles. Selon l'auteure, les évolutions de la migration féminine vont jusqu'à former de nouvelles classes au niveau international. En effet, au fil de l'étude, les nouvelles entrepreneures cosmopolites se démarquent des femmes hobos ou encore du nouveau lumpenproletariat international constitué par la mondialisation des métiers dits du care work.

Avec minutie, l'auteure commence par éliminer la division arbitraire entre les migrations politiques et les migrations économiques ainsi que la vision qui consiste à cantonner les femmes dans la seconde catégorie. En effet, elle souligne le fait que les raisons politiques de l'émigration féminine sont trop souvent occultées par les raisons socioéconomiques auxquelles elles sont mélangées. Ainsi le montre l'exemple des femmes qui vivent en Chine et ne peuvent faire face aux amendes reçues pour leur nouvel enfant. Laurence Roulleau-Berger remet également en cause la détermination de l'émigration par des facteurs d'attraction ou de répulsion dans le pays de départ et celui d'arrivée  . En effet, les migrantes interrogées au cours de l'étude parcourent souvent plusieurs pays sans avoir de destination précise au départ - plurimigration transnationale - ou migrent d'un pays à un seul autre mais de façon circulaire - monomigraton internationale.

Le livre insiste parallèlement sur la plus forte précarisation des femmes parmi les populations migrantes et leur plus grande nécessité par rapport aux hommes de développer des stratégies de protection ou de survie dans leur mobilité. Cela sans oublier que la vulnérabilité au fil de la migration est souvent due à une insécurité sociale ou économique dans les pays de départ – par exemple l'absence de revenu propre ou des situations de violence intra-familiale. Un autre élément central de la perspective adoptée au fil de l'ouvrage est celui de la marge de manœuvre des migrantes dans leur autonomisation. En effet, Laurence Roulleau Berger considère que les migrantes peuvent développer une "autonomisation contrainte" dans des parcours migratoires isolés, effectués dans l'irrégularité administrative et menant à des emplois disqualifiés. Au contraire, les émigrées diplômées et de haut niveau socioéconomique développeraient une "autonomisation revendiquée" sans nécessairement accumuler les mêmes capacités d'autonomie que les premières.

L'étude développe aussi le concept de capital spatial. Celui-ci peut désigner les savoir-faire et le réseau accumulés à mesure de migrations circulaires ou de plurimigrations. Par exemple, l'accumulation d'un capital spatial dans une migration circulaire entre le Maroc et l'Arabie Saoudite peut permettre postérieurement une émigration en France. Cependant, la valeur de ce capital n'est pas fixe et varie selon le contexte. Ce capital peut aussi devenir nul à l'arrivée dans certains pays, dans le cas par exemple de l'invalidité de diplômes étrangers ou d'une méconnaissance de la langue. Il en est de même pour les différents types de savoirs accumulés dans des emplois disqualifiés qui ne sont pas reconnus d'un contexte à l'autre. Par exemple, l'expérience dans un atelier de couture n'est aucunement reconnue dans le secteur de la restauration ou des services à la personne. La précarité des emplois occupés par la majorité des migrantes leur impose donc de passer d'un métier à l'autre en restreignant les possibilités de mobilité ascendante. Celles qui migrent accompagnées de leur mari ou de leur concubin sacrifient souvent leur carrière à la mobilité de ce dernier et se trouvent dans la contrainte de cumuler les emplois précaires en plus de la double journée de travail. Á ces éléments il faut ajouter les discriminations sur le marché du travail et, souvent, la dépendance au secteur associatif pour la redéfinition des compétences professionnelle. 

Enfin, l'auteure revient sur le développement d'une classe aisée et cosmopolite de femmes entrepreneures pour qui la migration est l'opportunité de développer leur activité professionnelle et leur confort de vie. Parallèlement à cela, Laurence Roulleau-Berger constate l'apparition d'un nouveau lumpenproletariat international produit par la dégradation de la condition des femmes dans les pays de départ et le développement du travail du care en Europe occidentale - comme la garde d'enfants ou les services à la personne - en demande de main d'œuvre féminine et précaire. Ces formes de travail restent souvent invisibles et peu prises en compte par les études ou les politiques, notamment dans le cas du travail domestique à domicile. Dans le cas d'emploi dans le cadre de réseaux familiaux étendus, ces formes de travail peuvent donner lieu à une certaine confusion entre relations de service et liens d'intimité, et mener à une absence totale de reconnaissance ou de juste rémunération des tâches  . Enfin, les migrantes qui se retrouvent au ban de ces activités viendraient nourrir une troisième classe, celle des femmes hobos. Sans papiers et ayant coupé les liens avec leur pays de départ ou leurs réseaux dans les pays d'arrivée, elles oscillent entre déni d'existence et tentative de conquérir un statut. Leurs activités peuvent être multiples, incluant divers moyens de débrouille et de survie comme la vente à la sauvette ou la mendicité.

L'ouvrage reste cependant décevant sur la forme, notamment par son vocabulaire parfois hermétique. Les phrases, souvent trop longues et difficiles à suivre, répètent les mêmes termes à plusieurs reprises nuisant à la clarté et à la compréhension d'un phénomène déjà complexe. Aussi, certains concepts controversés comme celui d'"ethnicité"   ou celui de "classe" ne sont pas discutés ni définis précisément. Le concept d' "origine" ne l'est pas davantage, alors qu'il peut revêtir différentes significations, notamment lors de parcours migratoires dans plusieurs pays. Ce concept est souvent assorti d'une aire géographique vaste ou imprécise telle que l' "Afrique subsaharienne" ou l' "Europe centrale et orientale", qui regroupent des pays très divers et n'apportent pas réellement de données à une démonstration scientifique. Le lecteur peut aussi ressentir à certains passages le besoin de connaître - même sommairement - le protocole d'enquête, notamment le nombre de personnes interrogées lorsque l'auteure donne des chiffres concernant ses enquêtées.

Malgré ces dernières limites, cette étude garde le mérite de mettre en valeur les conséquences mondiales d'un phénomène en pleine explosion trop souvent ignoré#nf#