Arts visuels

Design, Introduction à l'histoire d'une discipline

Couverture ouvrage

Alexandra Midal
Pocket , 202 pages

Design, encore toute une histoire ?
[dimanche 09 mai 2010]


Une nouvelle histoire du design, sans image ni objet :  proposition inédite ou lecture partielle ?

Les années 2000 ont été marquées par de nombreuses publications concernant le système disciplinaire et les découpes problématiques qu’il implique. L’anthropologie, la sociologie mais aussi l’architecture et l’histoire de l’art   se sont successivement demandées en quoi elles pouvaient être considérées comme des champs disciplinaires à part entière. Dans quelle mesure, en se situant si souvent à la croisée de pratiques si diverses, elles pouvaient encore avoir le statut de disciplines autonomes ? Grâce au récent travail d’Alexandra Midal, le design n’échappe pas à cette remise en question générale. Cette recherche fournit-elle pour autant de vrais éléments de réponse ?
   
Publié à la fin de l’année 2009, Design, Introduction à l’histoire d’une discipline ne se présente pas, a priori, sous la forme d’une énième histoire du design. Malgré ce que laissent craindre les premières pages de l’ouvrage, cette "histoire simple, courte et accessible du design", cette "histoire en format poche, facile et agréable à lire" se veut inédite. Ce ne sera pas du Raymond Guidot ni du Danielle Quarante, nous annonce l’auteur qui juge que ces théoriciens concentrent trop leur étude sur "la technique et l’innovation dans la création des objets industriels". Si ce postulat est d’ores et déjà contestable, on remarquera également qu’Anne Bony est ici esquivée alors qu’elle a, pour sa part, déjà beaucoup œuvré dans le domaine de la vulgarisation, dans le domaine du design agréable à lire. Mais, passons sur ce détail…

 

Une histoire politique du design
   
La publication d’Alexandra Midal est véritablement inédite dans la mesure où elle propose une histoire du design sans image et, quelque part, sans objet (position tellement difficile à tenir qu’on aura tout de même plaqué en couverture la photographie, bien convenue, d’un fauteuil d’Alvar Aalto). Si la démarche est difficile à assumer, tant le design est communément et historiquement associé à la production intensive d’artefacts, elle reste toutefois intéressante, enthousiasmante. Aussi théorique soit elle, on a envie de tenter l’aventure. En prenant le parti de "taire l’importance des échanges entre d’un côté, le design et les arts plastiques, le dialogue entre les avant-gardes et le design […], de l’autre, le design et l’architecture", Alexandra Midal prétend pouvoir revenir aux sources d’une discipline singulière. Son histoire, "politique" comme elle le répète à plusieurs reprises, tend à retrouver les bases d’une pratique "autoréférencielle et autonome".
   
Dès lors, son approche convoque des références qui, effectivement, n’ont pas souvent été soulevées pour expliquer l’émergence de cette pratique. Le texte s’ouvre par exemple sur les figures de Catharine Beecher et de Christine Frederick qui, à la fin du XIXe siècle, ont tenté de transposer, au sein de la sphère domestique, les principes du taylorisme nés dans le monde ouvrier. Celles-ci proposent, assez tôt dans l’histoire, d’apporter l’eau courante dans les cuisines, et, d’une manière plus générale, d’automatiser l’ensemble de la maison afin d’émanciper la femme qui y siège. Elles contribueraient ainsi à "faire aboutir la démocratie", ce qui, aux yeux d’Alexandra Midal, s’affirme très vite comme la visée première du design.
   
Dans cette quête particulière, l’auteur revient également sur des détails que l’on pourrait avoir oubliés ou n’avoir même jamais rencontrés. Elle rappelle notamment que le premier usage du terme "design" est attribué au "pugnace Henri Cole" (comprenons Sir Henry Cole) et remonterait à l’année 1849. Cette éminence grise du Prince Albert, coorganisateur de la première Exposition Universelle, est lui aussi une de ces figures négligées par la plupart des histoires du design, un de ces personnages qui, au côté d’un certain docteur Cazalis, rédacteur de plusieurs traités d’aménagement intérieur, au côté du critique John Gloag qui met en avant le concept de "good design" ou encore d’Edgar Kaufmann Jr., conservateur au MoMA, recouvrent dans cet ouvrage une vraie proéminence.
   
Dans son exploration du système disciplinaire, Alexandra Midal revient sur d’importantes questions de terminologie. Elle constate qu’à partir de la fin des années 1960, ont lieu de plus en plus de "querelles sémantiques concernant l’appellation de l’activité du designer" et que "loin d’être un détail, la recherche du nom adéquat accompagne la montée en puissance de l’autonomie du design". Ainsi, alors que les Allemands adoptent le terme de Gestaltung, les Italiens celui de Progettazione, les Français hésitent encore entre l’expression "esthétique industrielle" avancée par Jacques Viénot et le "tout design" anglo-saxon.

Il y a bien crise, crise des pratiques traditionnelles corrélée à une crise générale du langage. Sur ce point, l’analyse d’Alexandra Midal est particulièrement intéressante. Après un cheminement plutôt sinueux, après un parcours saccadé qui, en un tournemain, nous fait passer par exemple de la question du retour à l’artisanat chez William Morris à celle du streamline chez Raymond Loewy, l’ouvrage se clôt sur de vraies questions disciplinaires. Deux mots au goût du jour, interdisciplinarité et transdisciplinarité, sont ainsi questionnés en profondeur.
   
Toutefois, on remarquera que la question de l’enseignement du design (et des institutions associées) est complètement négligée dans cet ouvrage. Une discipline est tant une découpe, une organisation des savoirs et savoir-faire, qu’une pensée pédagogique, un système de transmission. À ce titre, il aurait été intéressant de trouver analysé, dans ce déroulé historique, un certain nombre d’écoles. Les organisations disciplinaires de structures aussi fondamentales que le Bauhaus ou l’école d’Ulm auraient mérité d’être détaillées.

 

Gloubi-boulga, sur place ou à emporter ?
   
Certes, il faut reconnaître que nous n’avons affaire ici qu’à une "introduction". Dans les dernières pages, Alexandra Midal explique en effet que "cet ouvrage peut paraître incomplet eu égard à la richesse du design et à ses histoires nationales", et qu’elle a simplement tenté de "synthétiser et de préciser les enjeux et les idées essentielles trop souvent négligées, et non de peindre l’ensemble du panorama ou de dresser l’inventaire exhaustif de toute la production du design". Cela n’excuse pas tout pour autant.

Force nous est de constater en effet que les sources étudiées ne sont malheureusement pas toujours de première main. Les citations sont parfois si longues que l’on ne sait plus vraiment qui l’on est en train de lire et, cela ne facilite pas non plus la lecture, le texte présente de stupéfiantes incorrections tant orthographiques qu'historiques. Ainsi, la célèbre opération Tea and Coffee Piazza d'Alessi (1979-1983) aurait mené à l'édition de séries limitées signées par un certain "Michael Graved" (comprendre Graves) ou encore par Ralph Erskine et Bruno Reichlin (qui refusèrent précisément de participer à l'aventure ). Hans Hollein, pilier autrichien de l'opération, n'est quant à lui pas même mentionné. Ce genre de joyeux gloubi-boulga (local) ne va pas sans nuire à la qualité (globale) de l'ouvrage.

En bref, Design, introduction à l’histoire d’une discipline est une histoire du design qui tient dans une poche, c’est déjà ça. Emportons-la donc avec nous le temps d’une virée en métro et lisons-la vite, aussi vite qu’elle a été écrite.
   
 

 

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