Si cet ouvrage stimulant de Gayatri Spivak est un classique des cultural studies, il se caractérise d'abord par son hermétisme.

La réputation de Gayatri Spivak comme auteur difficile d’accès n’a rien d’usurpée. Pour Colin McCabe, qui signe la préface de En d’autres mondes, en d’autres mots, elle vient avant tout de ce que la théoricienne du post-colonialisme mobilise des ressources provenant d’horizons très variés, psychanalyse, philosophie, théorie littéraire, ou encore gender studies. On conçoit bien qu’un tel travail n’ait en soi rien d’aisé, surtout dans la mesure où les auteurs et les pensées cités n’apparaissent pas comme de simples prête-noms, mais sont mobilisés ou critiqués avec une certaine profondeur. On ne peut donc pas reprocher à Spivak la difficulté de son matériau.

La variété de l’ouvrage s’exprime également dans les objets qu’il aborde. L’ouvrage consiste en un ensemble de quatorze textes portant pour la plupart sur la littérature, et pour quelques autres sur des questions de théorie philosophique et économique (la valeur chez Marx ; le féminisme et la théorie critique) ou sur le monde universitaire. Les écrivains qui font l’objet de l’analyse sont très divers : on trouve pêle-mêle Dante, Yeats, Woolf, Coleridge, Wordsworth et Mashaweta Devi, auteur indien dont Spivak a assuré la traduction anglaise. Les cadres de l’analyse, cependant, varient peu : Spivak use de la critique marxiste, féministe et psychanalytique pour déconstruire, dans ses différents textes, le statut de la femme et du subalterne. Elle s’attache à décrire la manière dont les différentes formes de domination, capitaliste, féministe et colonialiste sont entremêlées au point de ne pouvoir être séparées. Et propose alors, comme résistance, l’analyse déconstructiviste et la mise en scène du subalterne dans la littérature, ce subalterne dont elle a par ailleurs montré qu’il était caractérisé par son incapacité de prendre la parole  . Elle revendique par ailleurs, à propos des textes qu’elle évoque, le droit de ne pas excuser l’objectification de la femme au nom du statut de littérature classique, ou d’une esthétique prétendument universelle. Il faut lire les textes pour ce qu’ils signifient, au risque de reproduire à l’infini, dans le travail même de la critique littéraire, le statu quo qui est dénoncé.

A ce propos, figure parmi les passages les plus pertinents de l’ouvrage la critique du monde universitaire, de sa structure et de son fonctionnement. Ce monde aux prétentions désintéressées, nous dit Spivak, contribue paradoxalement à renforcer la domination contre laquelle il se définit souvent. L’auteur livre au passage un bel exemple d’auto-analyse : sa double marginalité, en tant que femme du Tiers-monde (née en Inde, elle y a commencé ses études universitaires avant de migrer aux Etats-Unis, où elle enseigne désormais). Cette position est à l’origine d’un certain regard, sans doute plus lucide, sur l’Université. Pour Spivak, ainsi, la division disciplinaire du travail intellectuel et le manque corrélatif de dialogue entre disciplines conduisent à l’ignorance d’objets parmi les plus urgents, et en particulier le subalterne  . C’est là, d’ailleurs, que le bât blesse : l’interdisciplinarité que pratique Spivak, si elle constitue une approche plus ouverte que celle de nombre de ses collègues, reste cantonnée à un petit nombre de perspectives assez peu empiriques. On cherche en vain, au milieu des références psychanalytiques ou littéraires, des travaux d’histoire, d’anthropologie, de sociologie ou d’économie qui éclaireraient pourtant, au moins, ses perspectives sur le subalterne. De quelle ouverture s’agit-il qui ignore ainsi les sciences sociales au profit des seules humanités ? Peut-on encore sérieusement, lorsque l’on étudie des réalités aussi complexes que celles-ci, s’en tenir à considérer le monde comme un texte et à voir partout des signes, plutôt que d’appréhender des acteurs, des pratiques, des relations et des représentations ?

Cette limite prend évidemment une importance plus grande à mesure que Spivak s’éloigne de la seule "Littérature" (première partie) pour rentrer dans "Le monde" (deuxième partie). Mais elle reste secondaire par rapport à ce qui apparaît comme le problème majeur du livre : son hermétisme. Il ne s’agit pas ici de critiquer l’ambition théorique de l’ouvrage, pas plus que son vocabulaire. On ne saurait en effet reprocher à un auteur de vouloir utiliser des termes précis, de désigner les réalités qu’il étudie par des expressions qui leur soient adaptées. Cela dit, l’auteur tient pour acquis, chez le lecteur, une connaissance approfondie des œuvres de Derrida, de Marx et de Lacan, à tous le moins. Plus généralement, l’hermétisme du texte provient de sa forme. Il s’agit d’un recueil d’articles, dans la grande tradition américaine, comprenant de nombreux textes de circonstances, qui ne sont jamais contextualisés : introduction à des actes de colloques citant sans cesse les autres textes de l’ouvrage sans en mentionner ni la teneur, ni même parfois la source, conférences dont on ignore le public, etc. La difficulté de Spivak n’est donc pas inhérente à sa pensée, mais plutôt le fait de son mode d’exposition. On cherchera par exemple en vain dans l’ouvrage une définition du subalterne, l’un des concepts pourtant central de sa pensée.

On répète à l’envi le statut de classique de cet ouvrage  , publié pour la première fois en 1986. Le fait est que pris séparément, les chapitres qui le composent constituent des travaux importants, et parfois très stimulants, dans chacun des champs qu’ils abordent. Il peut sembler paradoxal que ces textes s’affaiblissent ensemble, faute d’un travail d’édition qui aurait cherché à rendre plus visibles les fils rouges, plus explicites les moments d’écriture et de publication de chaque texte. La traduction, si elle est opportune, n’atteint donc pas son objectif de rendre disponible à tous la pensée d’un auteur important#nf#