Société

Le principe de la chimère. Une anthropologie de la mémoire

Couverture ouvrage

Carlo Severi
Rue d'Ulm/Musée du Quai Branly , 372 pages

Pour une anthropologie de la mémoire
[mardi 04 dcembre 2007]
L'anthropologue Carlo Severi ouvre un fabuleux chantier de recherche : celui de l'anthropologie de la mémoire.

Une question est à la base du projet intellectuel de l'anthropologue Carlo Severi: comment produire de la mémoire sans usage de l'écriture ? Autrement dit, il s'agit d'explorer les techniques sociales de mémorisation des sociétés dites "orales". A travers quatre chapitres - fondés sur dix années de recherche - l'auteur pose les bases d'un nouveau champ dans la discipline anthropologique, et propose de bâtir un nouveau point de vue sur cet objet mystérieux qu'est la mémoire sociale.

La transmission des savoirs sociaux est éminemment fragile dans les traditions orales. Mais c'est précisément cette fragilité qui semble retenir l'attention de Carlo Severi. Il s'emploie ici à penser de manière positive ces sociétés habituellement définies par le manque (elles sont dites "sans" écriture). Tout au long du livre, les différents terrains abordés - des Kuna du Darien au Panama aux Iatmul de Papouasie-Nouvelle-Guinée - montrent comment les pensées individuelles deviennent des savoirs partagés.

Un des principaux apports de l'ouvrage est de d'ôter l'étiquette d' "art primitif" à la production iconographique de ces sociétés orales. Celles-ci ont très souvent été pensées sur le registre du manque ; il s'agit à présent de les décrire en termes positifs, et de faire parler autrement leur production iconographique. L'image peut dès lors être lue comme art de la mémoire, comme on peut le voir, par exemple, à travers ces masques de Nouvelle-Guinée qui laissent apparaître une suite de noms propres. Véritables autobiographies picturales, ces masques montrent que les images et les traditions iconographiques ne doivent plus être envisagées comme des tentatives d'écriture échouée, mais au contraire comme un art de la mémoire raffiné et élaboré.

Ce changement de point de vue peut paraître anecdotique à première vue. Pourtant, la manière dont on décrit et analyse ces sociétés orales, "sans écriture", en dit long sur la façon dont on pense la différence culturelle. L'enjeu est donc loin d'être secondaire : il est politique.

Au-delà de son intérêt pour la discipline anthropologique, la démarche initiée par Carlo Severi permet de mettre l'accent sur la dimension constitutive de l'image dans la pensée humaine. L'exercice de la pensée ne peut faire l'économie de l'image - que ce soit dans les traditions orales ou écrites. Pour une société à tradition écrite comme la nôtre, qui propage par ailleurs un flux continu d'images fragiles, volatiles et temporaires, les perspectives ouvertes par l'anthropologie de la mémoire sont véritablement passionnantes.
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