Présentation en français du livre de Stephen Walt et John Mearsheimer, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy (Le lobby israélien et la politique étrangère américaine) qui vient de paraître aux éditions La Découverte.

Le livre de Stephen Walt et John Mearsheimer, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy (Le lobby israélien et la politique étrangère américaine), mérite notre attention pour deux raisons : premièrement, parce qu’il en dit beaucoup sur l’organisation et le fonctionnement d’un acteur important de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient, et deuxièmement, parce qu’il agite le débat sur du rôle d’Israël – et des juifs en général – dans le désastre irakien que vit l’Amérique aujourd’hui. La polémique autour du livre prend, pour Tony Smith, des proportions exagérées ; elle est cependant une inquiétude légitime, puisque The Israel Lobby réveille le spectre de l’antisémitisme.


Parlons du livre

Pour se rendre compte de l’importance de cette publication, il faut comprendre que le thème de l’influence des groupes de pression communautaires sur la politique étrangère américaine a peu été traitée dans le passé, si ce n’est par le livre de Tony Smith, justement, qui publie Foreign Attachments: The Power of Ethnic Groups in the Making of American Foreign Policy ("Des attaches à l’étranger : le pouvoir des lobbies communautaires dans la définition de la politique étrangère américaine") en 2000. En effet, le sujet prend dans les années 1990 une dimension qu’il n’avait pas jusqu’alors. Tout d’abord, la fin de la guerre froide, durant laquelle les intérêts des lobbies communautaires et les intérêts nationaux américains avaient largement coïncidé  , fait naître une divergence nouvelle entre les objectifs de chacun ; dans le même temps, l’accession de l’Amérique au statut de superpuissance pousse les lobbies à vouloir séduire Washington, allié de prestige sur le plan international. A la même époque, l’affirmation multiculturaliste née dans les années 1960 incite de plus en plus d’américains “ethniques” à parler des Etats-Unis comme de leur “pays d’accueil”, alors que leur vraie patrie, elle, est en Asie, en Amérique Latine, ou en Europe. Le moment est donc venu de s’intéresser en détail au poids des lobbies communautaires dans la politique étrangère américaine.

    Cette tendance théorique doit pourtant composer avec des obstacles pratiques : peu coopératifs, lesdits groupes n’ont souvent pas de réel intérêt à étaler leurs préoccupations et leurs activités sur la place publique ; peu homogène, la catégorie des “lobbies communautaires” est difficile à appréhender empiriquement ; très fragmentée, la politique intérieure américaine ne favorise pas une étude holistique des activités de tels groupes dans les rouages de la démocratie états-unienne. Face à toutes ces difficultés, la discipline avait besoin d’un livre fondateur, d’étude complète sur le lobby israélien : le plus puissant des lobbies communautaires, voire, comme d’aucuns l’affirment, le plus important groupe d’intérêt à Washington. Rien de moins.

    Et voilà The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy. Stephen Walt et John Mersheimer nous fait découvrir en détail le lobby israélien  , s’arrêtant sur sa structure, ses liens avec les autres acteurs de la politique américaine et sur son action dans cinq dossiers majeurs au Moyen Orient. Le début et la fin de l’ouvrage sont consacrés à la thèse polémique que défendent nos deux auteurs : l’influence du lobby israélien sur la poursuite des intérêts nationaux américains serait globalement très négative depuis la fin de la guerre froide, voire depuis plus longtemps encore. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage est un tour de force qui atteste de la vigueur du cénacle des Sciences Politiques alors même que la crise est patente et que tout le monde se demande comment la politique étrangère américaine a bien pu sombrer dans un tel marasme.


Un accueil polémique

Alors comment expliquer que les critiques négatives se soient multipliées autour du livre ? Les spécialistes de relations internationales n’ont tout simplement pas supporté les insinuations des deux auteurs, ces sous-entendus qui pourraient permettre, selon les interprétations, de “mettre sur le dos des juifs”   le désastre irakien. Ainsi, l’inquiétude d’avoir affaire à un sordide antisémitisme rampant est exprimée par de très nombreux observateurs. C’est évidemment une inquiétude légitime. Beaucoup s’entendent pour dire que l’engagement en Irak de mars 2003 sera jugé par l’histoire comme la faute la plus grave que les Etats-Unis aient jamais commise au Moyen-Orient. Les conséquences désastreuses pour la région (mais pas seulement) ne vont faire que s’accumuler à mesure que les mois et les années passent. Il faudra donc trouver des responsables.

    Dans A Pact with the Devil: Washington’s Bid for World Supremacy and the Betrayal of the American Promise ("Un pacte avec le Diable : Washington conquiert le monde et trahit la promesse de l’Amérique"), publié cette année, Tony Smith analyse les racines intellectuelles de la "Doctrine Bush". Selon lui, certains universitaires de centre-gauche (il les nomme neoliberals) ont contribué à la formation du cadre idéologique sur lequel s’appuie cette doctrine – il ne s’agit pas de blanchir les néo-conservateurs, mais bien de montrer la résonance de leur thèses chez des intellectuels qui n’ont, a priori, rien de neocon, ou même de républicain. Les personnes visées ont évidemment rejeté toute responsabilité dans l’action militaire de 2003 ; aujourd’hui, les neoliberals du lobby israélien tendent à faire de même… et critiquent sans retenue The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy. Cette polémique a fini par devenir aussi intéressante que le livre lui-même. Pourquoi toutes ces protestations ? On peut évidemment penser que le lobby israélien est en effet tellement puissant que l’on ne peut pas tenter de le décrypter et de le mettre en question sans risquer d’être unanimement condamné. Néanmoins, il y a à n’en pas douter des raisons plus profondes pour comprendre l’accueil glacial qui a été réservé au livre de Stephen Walt et John Mersheimer.

Quels sont les arguments concrets qui permettent d’affirmer que The Israel Lobby alimente l’antisémitisme ? Tony Smith propose cinq questions pour mieux cerner le débat.


1. Stephen Walt et John Mersheimer tentent-ils de délégitimer l’Etat israélien ?

Pour l’auteur de A Pact with the Devil, Stephen Walt et John Mersheimer n’utilisent pas leur données et leurs témoignages pour insinuer qu’Israël est un Etat moins légitime qu’un autre. Cependant, il faut comprendre que leur position est quelque peu ambivalente : s’ils reconnaissent sans difficulté la légitimité d’Israël et défendent même l’idée que l’Etat hébreux doit perdurer, ils ne se privent pas de critiquer vigoureusement la manière dont le pays traite les palestiniens, et insistent beaucoup sur le fait que les Etats-Unis donnent à Israël toute latitude pour intimider ses voisins ennemis – la charge est violente. De ce discours mi-figue, mi-raisin, chacun retiendra ce qui lui plaît le plus.


2. Stephen Walt et John Mersheimer décrivent-ils le lobby israélien comme une conspiration, un groupe sans légitimité, de manière à nier son statut d’acteur à part entière dans la vie politique américaine ?

Là encore, on ne peut pas le dire. Certes, les deux auteurs tiennent ici aussi un discours assez paradoxal et ne semblent faire du lobbying une partie intégrante du système politique américain que pour pouvoir lourdement insister ensuite sur les nombreuses réussites de ces pressions, lorsqu’elles sont exercées par l’AIPAC   notamment. Mais selon Tony Smith, rien qui ne mérite ici des accusations d’antisémitisme.


3. Stephen Walt et John Mersheimer font-ils des partisans du lobby israélien des acteurs déloyaux envers l’Amérique ?

Sur ce point, les auteurs du livre semblent être catégoriques et écrivent en toutes lettres que les citoyens Jewish-American ne trahissent aucunement les Etats-Unis par leur activité dans le lobby. Cela dit, Stephen Walt et John Mersheimer fournissent au lecteur une série de citations qui, sans forcément indiquer l’inverse, donnent du moins à réfléchir, comme par exemple le mot de Malcolm Hoenlein, qui dit mettre "toute son énergie dans la préservation de la sécurité d’Israël". Souscrivant à l’analyse qui veut que "la sécurité d’Israël était probablement la première raison pour soutenir la guerre d’Irak" chez des néoconservateurs comme Douglas Feith ou David Wurmser, ils nous livrent également les réflexions d’Elliott Abrams, directeur de la section Moyen-Orient au National Security Council : "Il ne fait aucun doute que les juifs, conformément à l’accord entre Dieu et Abraham, ne peuvent se situer qu’à part des nations dans lesquelles ils vivent. Cette tendance à exister en-dehors du reste de la population – sauf en Israël – découle de l’essence même de l’identité juive. " Une fois de plus, on pourrait soutenir que les auteurs de The Israel Lobby donnent du grain à moudre à tous les défenseurs de thèses antisémites – ou pas. Question d’appréciation.


4. Stephen Walt et John Mersheimer exagèrent-ils le rôle qu’a pu avoir le lobby israélien dans la politique moyen-orientale des Etats-Unis ?

On touche ici à la partie la plus critiquable de l’ouvrage. Certes, le lobby israélien n’a vraisemblablement pas freiné l’intervention de 2003  . Mais le livre réussit-il à présenter les autres facteurs et arguments qui jouent dans la définition de la politique étrangère américaine, afin de permettre la compréhension du rôle du lobby dans un contexte plus large, et ainsi de mieux prendre la mesure de son action ? Tony Smith craint bien que non.

Reconnaître l’influence du lobby est une chose. En faire l’organisation qui, à elle seule, a rendu l’invasion de l’Irak possible en est une autre, surtout quand on connaît les conséquences désastreuses de cet engagement. Entre les deux, un pas qu’il est incorrect – et dangereux – de franchir. Au lieu d’insister sur l’appui que le lobby a pu fournir à un duo présidentiel qui cherchait a splendid little war (une jolie petite guerre), pourquoi ne pas souligner que l’administration a sûrement elle aussi instrumentalisé le groupe de pression ? Il apparaît clair qu’à un certain moment, l’agenda de l’administration et celui du lobby ont coïncidé, mais certainement pas parce que les hommes forts de l’AIPAC ont tiré les ficelles du policy making washingtonien, se servant des décideurs politiques comme de marionnettes. Où sont les néoconservateurs ? Où est l’administration Bush ? A écouter les deux auteurs, on finit par croire qu’ils n’étaient que des acteurs marginaux, sans importance, ni pouvoir décisionnaire.

Le panorama que présente le livre manque donc d’objectivité : même si certaines corrélations entre les préoccupations du lobby et les objectifs de Washington sont indéniables, l’administration américaine, néoconservatrice ou non, n’a jamais joué sur le thème du "Tout pour Israël".

Pour conclure, il faut dire que The Israel Lobby n’est pas un livre antisémite. Voyons-le plutôt comme une invitation à l’étude des lobbies communautaires aux Etats-Unis, comme une analyse sérieuse du lobby israélien. En lisant ces pages, toutefois, comment ne pas penser à cette "tradition", aussi détestable qu’ancienne, qui tend à "mettre sur le dos des juifs" ce que l’on ne veut pas expliquer autrement ? Quelle qu’ait été l’intention des auteurs, ce livre ne rend pas compte des facteurs qui influencent les décisions de politique étrangère américaine de manière équitable ; c’est non seulement un problème pour l’ouvrage, mais c’est aussi une question plus grave, puisque ce discours pourrait être réutilisé par ceux qui en veulent à Israël et à toute la diaspora juive.


5. Une dernière question serait alors de savoir si Stephen Walt et John Mersheimer réalisent que l’antisémitisme arrive souvent à faire surface, même là où l’on ne l’attend pas. Se rendent-ils compte que leurs critiques pourront, à l’avenir, être intégrées à un argumentaire absolument antisémite, lui ? Condamnent-ils une telle utilisation de leurs recherches ?

Sans nul doute. Tous deux reconnaissent l’immense problème que pose l’antisémitisme, dans l’histoire comme dans l’actualité, et dénoncent par avance ceux qui pourraient, à l’aide de leurs arguments, promouvoir la haine et le crime contre les juifs, qui hante l’histoire récente. Ils reconnaissent que les juifs d’Amérique sont en majorité démocrates, qu’ils sont globalement plus critiques à l’égard de la guerre d’Irak que le reste de leurs compatriotes et qu’ils soutiennent largement la création d’un Etat palestinien. Pour Tony Smith, il ne faut pas confondre la communauté juive des Etats-Unis et quelques représentants de son élite politique.

Cela dit, il reste terriblement regrettable qu’en diminuant le poids des autres facteurs dans la détermination de la politique étrangère américaine, cet ouvrage offre un appui sérieux à l’antisémitisme, et ce d’une manière que deux éminentes figures des Sciences Politiques doivent profondément déplorer.

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Traduction et synthèse : Boris Jamet-Fournier