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Droit

Jean de La Fontaine juriste ? Lectures de fables choisies à la lumière du droit

Couverture ouvrage

Thesa Nostra (association des doctorants en droit de l'Universit de Poitiers)
LGDJ , 335 pages

"La Fontaine juriste ?" ou la défiance du poète à l'égard du droit
[lundi 26 avril 2010]


De jeunes juristes se portent au chevet de La Fontaine et nous offrent une exploration des fables originale, entre subtile évocation et interprétation audacieuse.

L’ouvrage collectif Jean de La Fontaine juriste ? Lecture de fables choisies à la lumière du droit doit être salué à plus d’un titre.
Il est avant tout le reflet du dynamisme de ses organisateurs, car il n’est pas courant qu’un colloque se tienne à l’initiative et à l’attention des doctorants, et moins encore de parvenir à en faire publier les actes ; en cela, le travail de l’Association des doctorants de l’Ecole doctorale droit et science politique "Pierre Couvrat", Thesa Nostra, est remarquable.

Il faut également souligner la pertinence du choix du thème de cette journée d’étude qui s’est tenue à Poitiers, le 21 mai 2008, qui place les fables de Jean de La Fontaine au centre de la réflexion. Le choix de cet auteur est très judicieux : le très grand nombre de fables – deux cent quarante – offre une diversité thématique pour ainsi dire inépuisable, mais qui n’a pourtant que peu attiré les juristes jusqu’à présent, si on excepte la tentation d’y piocher de-ci de-là une tournure plaisante. Cette omission est d’autant plus surprenante que la Loi, la Justice, le Pouvoir sont au cœur de l’œuvre de La Fontaine. A ce regrettable état de fait répond une production très dynamique chez les littéraires, toujours aussi sensibles à l’œuvre du fabuliste, notamment dans une perspective qui devrait intéresser les historiens du droit et des institutions, en ce qu’elle fait la part belle aux relations de pouvoir, et au traitement des questions de philosophie politique par La Fontaine .
 
Cette approche politique est cependant assez largement délaissée par les auteurs de cet ouvrage, exception faite de la question de la Justice. La raison est à rechercher dans les axes choisis, qui touchent au droit privé (droit du travail, droit boursier, responsabilité médicale, droit des obligations, institutions judiciaires, droit aérien, droit des successions, etc.), sans s’interdire quelques incursions en philosophie du droit (le Droit et la force, le Juste, etc.). C’est un parti pris assumé. Cependant, dans cette perspective, et bien que cette journée d’étude ne prétendît nullement à l’exhaustivité, on est surpris que ce recueil réduise à la portion congrue des questions aussi essentielles, en droit privé, que le statut des personnes ou le droit de la famille , néanmoins omniprésents dans les fables ; on regrettera également l’absence complète de développements relatifs au droit des animaux, alors qu’ils sont si essentiels et si évocateurs dans l’œuvre de La Fontaine .
 

 
Chacun des auteurs a choisi une fable, placée en tête, qui est relative au sujet traité . Les travaux publiés sont par la suite répartis en deux volets : le droit par les fables, le droit dans les fables. Ce faisant, la publication qui en est le fruit suit le sillage d’un courant (F. Ost) de la théorie du droit, Droit et Littérature .
 
La répartition des études entre droit par et droit dans la littérature en évoque une autre, qui est familière aux lecteurs d’ouvrages consacrés à ce courant, et qui, elle, est triple : le droit de la littérature, qui porte sur les dispositions juridiques relatives à celle-ci (copyright, censure, droit d’auteurs, etc.) ; le droit comme littérature, qui appréhende le Droit dans sa dimension littéraire (tant le style des juristes ou encore leurs méthodes d’interprétation que le déroulement d’un procès judiciaire envisagé comme une pièce de théâtre) ; enfin le Droit dans la littérature, qui met le lecteur et plus largement la société face à des thèmes fondamentaux tels que la Justice ou la Loi, et impose par conséquent un retour critique sur le Droit. Dans cette dernière perspective, l’imaginaire devient un pivot autour duquel la société, corsetée par le Droit, opérerait un retour réflexif sur elle-même par l’intermédiaire de la Littérature. Les fables sont un terrain d’élection propice à cette dernière analyse. On est cependant frappé, au fil de la lecture de ces actes, par l’absence de références aux travaux majeurs de ce courant, bien que la préface de R.-N. Schütz les y replaçât. Seul A. Ayewouadan se réclame explicitement des travaux de Ph. Malaurie et de F. Ost. Par contrecoup, il n’est pas toujours aisé de déceler le dessein exact de chacun des auteurs.

Malgré cela, le présent ouvrage, pris dans son ensemble, répond à l’attente du lecteur, puisqu’il invite résolument à réviser le jugement tranché de Ph. Malaurie  sur cette œuvre, selon lequel La Fontaine entretiendrait un certain mépris pour la loi. Par la richesse et la diversité des thèmes étudiés dans ce recueil, R.-N. Schütz invite donc à replacer les fables de La Fontaine au Panthéon de ces œuvres fondatrices chères à F. Ost , qui donnent " non seulement à penser, mais aussi à valoriser et bientôt à prescrire ".

Un exposé placé en tête de la première partie (le droit par les fables) aurait sans doute donné plus de force au propos qui évoque une approche didactique intéressante, et prometteuse, à la lecture de certains articles. Pour mener une telle approche à bien, tout est question de méthode et de démonstration. Une étroite articulation de tous les éléments est indispensable. L’exercice est à tiroirs. En effet, selon La Fontaine lui-même, la fable est constituée de deux éléments : " le corps est la fable ; l’âme la moralité " (préface), et le juriste en ajoute un troisième : son apport juridique. Il faut donc faire jouer l’ensemble. Pour peu que certains auteurs achoppent sur ce préalable, cette perspective didactique devient difficilement décelable. C’est malheureusement le cas dans les développements relatifs au droit malgache, puisque la fable mobilisée, "Le laboureur et ses enfants" (V, 9), n’est qu’un prétexte à des développements dont on ne conteste pas la qualité juridique mais qui n’ont pas été suffisamment mis en valeur par un recours plus systématique à l’œuvre littéraire. L’apport juridique de la fable est au contraire bien mis en lumière dans l’article de S. Mayoux à propos de la transaction, remarquable de maîtrise démonstrative, ou dans celui que A. Rahi consacre au droit aérien, dans un style alerte (à ceux qui croient le droit austère, ces pages là seront salutaires !). Il faut également souligner la grande qualité du travail de F. Gasnier, sur l’estoppel, dont la lecture de la fable "Le Satyre et le passant" (V, 7) offre un exemple patent de l’enrichissement de la compréhension du Droit par la Littérature.
 

 
Par delà ce premier aspect, l’ensemble des travaux publiés interroge le lecteur sur le traitement critique à réserver aux fables, dans le souci d’une démonstration juridique. Une analyse littéraire approfondie s’impose-t-elle ? Doit-on se reporter abondamment aux travaux menés par les littéraires ? A l’évidence, les auteurs diffèrent sur ce point, tant l’éventail est large entre la simple évocation de tels travaux par les uns et le minutieux travail archéologique auquel d’autres se sont livrés (en particulier S. Mayoux, F. Gasnier ou M. Feunteun). La lecture de ces derniers articles conforte un présupposé : l’étude de la genèse de la fable, la présence de développements relatifs au poète ou au genre littéraire confèrent au propos une épaisseur certaine (R. Bigot, N. Claude, L. Cattaruzza). Certains n’hésitent pas à forcer le trait et à mettre en interaction La Fontaine avec d’autres écrivains pour affiner leur analyse juridique (S. Mayoux rapprochant de façon convaincante La Fontaine et Balzac pour mieux circonscrire la transaction).

Comme on l’a déjà souligné, la perspective des auteurs est avant tout celle du droit positif, comme en témoignent les thèmes traités. Les auteurs n’ont donc majoritairement pas fait œuvre d’historien (les auteurs ne s’étendent d’ailleurs que peu, sur le réalisme juridique de certaines fables). Le lecteur ne trouvera donc que rarement des éléments d’histoire du droit, du droit au temps de La Fontaine. On saluera, par conséquent, le travail réalisé par certains participants qui ont eu le souci d’intégrer dans leurs développements de telles investigations historiques. Celles-ci sont replacées parfois dans un essai de synthèse, comme le fait L. Cattaruzza à propos du fondement du droit de propriété, ou bien, pour d’autres dans une perspective plus analytique, tel M. Feunteun pour les successions testamentaires, ou S. Mayoux à propos de la résolution des conflits par voie de transaction.

Il ressort de ces articles que le retour constant à la fable choisie et la perspective historique, loin d’affaiblir la rigueur de l’argumentation juridique, la renforcent au contraire. Ce faisant, les auteurs vérifient le propos d’A. Garapon et D. Salas selon lequel "Droit et Littérature vivent dans le regard l’un de l’autre" . L’un et l’autre s’éclairent mutuellement. Ainsi le droit met-il en lumière des thèmes contenus dans les fables. Par exemple : la question de la fiabilité, sous-jacente dans "Les frelons et les mouches à miel" (I, 21), est reprise et amplifiée pour en montrer l’importance dans le traitement de la preuve des contrats conclu par voie électronique (A. Ayewouadan). En sens inverse, et de façon très convaincante, le droit contribue à l’interprétation de la fable "Testament expliqué par Esope" (II, 20), selon M. Feunteun. Plus souvent, les fables agissent comme un révélateur. Il en va ainsi pour la façon dont une société en vient à identifier le travail à l’essence de l’homme (N. Claude), il en va de même dans la description du mécanisme de l’investissement (V. Debrut), ou encore dans l’évocation des clauses léonines (la présence si importante du lion dans l’œuvre de La Fontaine la nécessitant immanquablement !). A. Jonoux s’y attache avec rigueur en montrant l’évolution jurisprudentielle récente par le biais de la très évocatrice fable de "La génisse, la chèvre et la brebis en société avec le lion" (I, 6). Il faut encore noter le traitement salutaire d’une fable, "L’âne portant les reliques" (V, 14), qui avait déjà été évoquée par A. Garapon . Il y a vingt-cinq ans, l’auteur s’était interrogé sur le rituel judiciaire et avait introduit son propos par cette fable. Sa reprise par C. Michaud est pour le moins saisissante. Elle permet d’une part de mesurer l’écart entre les conclusions formulées à vingt-cinq ans d’écart, et les errements actuels en la matière. Elle interpelle d’autre part le lecteur, appelé à la vigilance à l’égard des réformes menées par les pouvoirs publics. Ce faisant, l’auteur demeure pleinement dans l’esprit de La Fontaine.
 

 
Comment d’ailleurs demeurer dans le sillage du poète, et dans quelle mesure peut-on s’en départir ? On est conduit à se demander si leurs auteurs devaient absolument s’attacher à traiter de tous les aspects de la fable choisie. A la lecture de l’ouvrage, le traitement de cette question diverge. On saura gré à certains de reconnaitre volontiers la partialité de leur interprétation (L. Cattaruzza et S. Mayoux), quand d’autres écartent trop implicitement certains aspects pourtant essentiels de la fable choisie (la question de la liberté du testateur, par exemple, concernant "Le laboureur et ses enfants"). Certains auteurs infléchissent tellement la portée de la fable choisie, que l’on en arrive à se demander si elle éclaire le propos. En ce sens, on doutera de la pertinence de la métaphore du droit de la responsabilité médicale en gestation à Madagascar décelée dans "Le laboureur et ses enfants" (V, 9). On regrettera de même que la stigmatisation de la bassesse des manœuvres des courtisans et des favoris, qui est pourtant l’objet principal de la fable "Les animaux malades de la peste" (VII, 1), ne soit pas abordée, la fable servant à introduire une interrogation sur les finalités de la Justice. A l’inverse, certains ont résolument assumé de succomber à la tentation de l’exhaustivité, au point de faire de la fable un véritable cas pratique. Tel est le pari que fait A. Rahi en traitant de droit aérien grâce à "La tortue et les deux canards".

En définitive, tout est sans doute question de méthode d’exposition ; et pour peu qu’on se plie aux canons décrits par l’auteur dans le "Le pouvoir des fables" (VIII, 4), tous les sujets sont abordables, même les plus improbables, du droit de l’Internet décrit par A. Ayewouadan à travers la fable "Les frelons et les mouches à miel", au statut de l’investisseur boursier par V. Debrut. La grande diversité des thèmes abordés dans ces études démontre ainsi la plasticité des fables comme genre littéraire.

Alors : La Fontaine juriste ? Sceptique sur la justice des hommes ? Sans doute. Désabusé sur le monde des juristes ? A n’en point douter. Propice à une mise en perspective de notre droit ? Indiscutablement. Avec la publication de ces travaux, l’association Thesa Nostra nous place avec raison dans les pas de La Fontaine et nous démontre combien cheminer en compagnie du poète moraliste reste un exercice salutaire.


 
A lire également sur nonfiction.fr :

Droit et littérature : actualités, par Pascal Morvan.

 



 

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