Histoire

La Fabrique de l’archéologie en France

Couverture ouvrage

Jean-Paul Demoule (dir) Christian Landes (dir)
La Découverte , 301 pages

L’archéologie en France: histoire d’un combat
[vendredi 16 avril 2010]
Comment un Etat accepte-t-il son passé ? C’est cette question que pose l’histoire du "patrimoine enfoui" et de son exhumation par les archéologues.

Ce livre se présente comme les actes d’un colloque organisé par l’INRAP et l’INHA à Paris en 2008, sous la direction de Jean-Paul Demoule et Christian Landes. Après un rapide rappel des premiers âges de l’archéologie et du rôle pionnier en France des sociétés savantes, les auteurs s’intéressent à la construction d’un cadre institutionnel pour cette discipline, cœur de cet ouvrage. Celui-ci insiste sur le passage d’une logique de préservation des antiquités, des monuments et de sites au passage à l’archéologie préventive. Plus qu’une histoire de l’archéologie, il s’agit d’un bilan de plus d’un siècle de lutte afin d’obtenir une reconnaissance de la discipline archéologique et une législation adéquate. Un ouvrage plaidoyer pour un combat qui continue.

La première partie de La Fabrique de l’archéologie en France peut être lue, en creux, comme un portrait passionnant de la France de la Troisième République, pays où l’attachement à la propriété privée est si fort qu’il se heurte souvent à l’intérêt de l’Etat. Or, en matière d’archéologie, cet "intérêt général" tarde à être identifié. Les études réunies dans l’ouvrage insistent à juste titre sur cette dimension. Le dynamisme des sociétés savantes nourrit certes l’essor de l’archéologie au XIXème siècle et jusqu’au début du XXème, mais il tend ensuite à s’essouffler. Des cadres ont été néanmoins mis en place dès la première moitié du XIXème siècle, dans laquelle la jeune discipline est venue s’inscrire : Société française d’archéologie en 1836, Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, qui réunit son premier congrès en 1861, Musée des antiquités nationales inauguré en 1867… Pour cette dernière institution, c’est grâce à l’impulsion donnée par un régime non démocratique qu’aboutit un projet archéologique à caractère national. La centralisation, ou du moins la coordination des efforts en matière archéologique, tarde toutefois à s’organiser. Alors que la nation française semble si à l’aise lorsqu’elle se projette à l’extérieur –qu’on songe ici à l’expansion coloniale des années 1880-, la volonté d’encadrer des recherches archéologiques pour donner à voir le passé la nation rencontre une succession d’obstacles. Leur étude est l’occasion d’un portrait de la France : celle des notables de la Troisième République, une France dont le provincialisme fait figure tout à la fois d’accélérateur et de frein aux recherches archéologiques.

Aussi les grandes figures de l’archéologie semblent-elles accepter qu’aucune législation contraignante ne permette à l’intérêt de l’Etat de prévaloir sur les initiatives et l’exploitation privée des ressources du sol français tout au long de la Troisième République, alors même que d’autres Etats européens commençaient à protéger leur patrimoine enfoui. Il revint finalement au régime de Vichy de légiférer pour la première fois de façon significative sur la question de la protection des vestiges et des fouilles par les lois dites Carcopino, du nom du secrétaire d’Etat à l’Education nationale et à la jeunesse qui permit leur enregistrement entre septembre 1941 et janvier 1942 . Cette législation longtemps attendue par les chercheurs, le régime autoritaire de Vichy pourra la mettre en place sans craindre les allers-retours entre les différentes chambres et des débats parlementaires qui auraient pu compromettre le projet. En des temps plus démocratiques, les groupements opposés à la mainmise de l’Etat sur ce qui fut longtemps considéré comme un privilège ou un droit découlant de celui de la propriété privée auraient pu, en effet, tenter de faire pression sur la représentation nationale afin qu’elle restreigne le champ de cette protection des vestiges et des fouilles. Ces dispositions ne furent pas remises en cause à la Libération. Faute d’avoir été protégée et encadrée dans le cadre du régime républicain, l’archéologie française porterait pour longtemps le poids de cette référence aussi incontournable qu’embarrassante.


Un parcours tumultueux


Jean-Paul Demoule le note dans son introduction : l’histoire de l’archéologie comme discipline et comme pratique dit beaucoup des rapports ambigus qu’entretient la nation française avec son passé.  Cette ambiguïté tient à ce qui pourrait être qualifié de complexe de la guerre des Gaules. Comment, dans le cadre de sciences mises au service du projet national, l’archéologie pouvait-elle justifier l’exhumation des vestiges de ce que Jules César décrivait comme un territoire habité de peuplades barbares, qui plus est divisées et défaites ? La Gaule, barbare et sans unité apparente, était-elle une ancêtre convenable pour cette nation française que la Troisième République voulait centralisée et puissante, afin d’effacer le souvenir de 1870 ? Ce complexe de la guerre des Gaules explique peut-être que la passion excavatrice française se déploie plus volontiers en dehors de l’hexagone qu’en métropole. Le souci du rayonnement de la France et sa mission civilisatrice étaient plus évidemment compatibles avec les missions archéologiques en Egypte, en Grèce, en Italie, voire en Asie du Sud Est, en ce qu’elles mettaient à jour le patrimoine de civilisations prestigieuses auxquelles la France pouvait s’associer. Cette ambigüité est seulement relevée dans La Fabrique de l’archéologie en France. De plus, l’ouvrage ne s’intéresse pas au rapport entre archéologie et colonisation dans le contexte de la construction scientifique de la discipline, mais seulement dans son aspect administratif et au moment de la décolonisation. Il s’agit d’un parti-pris, qui ne rend pas le livre moins riche ou moins passionnant : les articles qui le composent proposent en effet de nombreuses pistes de recherche ou de réflexion.

Vers une archéologie préventive


L’archéologie est donc passée de la conservation des vestiges architecturaux et des objets à l’étude des réseaux, des interactions sociales, technologiques, environnementales et culturelles. Une fois dépassées les difficultés d’encadrement des fouilles au niveau national, il s’est agi, sous la Vème République, de systématiser la démarche archéologique. L’essentiel de l’ouvrage s’intéresse à cet aspect de l’histoire de l’archéologie française. L’archéologie préventive commence alors en effet son parcours du combattant. Sous l’impulsion de projets pionniers (Saint Denis, Vallée de l’Aisne, la Cour Napoléon du Louvre, archéologie en région), la discipline rattrapait son retard par rapport à nos voisins européens. A telle enseigne qu’à partir des années 1980, les archéologues français se situaient aux avant-postes de l’élaboration d’une législation européenne commune : cette démarche aboutit à l’élaboration de la Charte de Malte, consacrée à l’archéologie intégrée et qui fut adoptée en janvier 1992. La Charte servit de socle pour la loi française sur l’archéologie préventive de 2001.

Le livre offre un aperçu des relations constantes entre archéologues, aménageurs, entreprises du BTP et élus ; il nous éclaire dès lors sur l’histoire de l’Etat français. Ces rapports de force et les épreuves qui en découlent inscrivent en effet l’histoire de la discipline dans le champ du débat politique et de l’évolution du rôle de l’Etat. En faisant l’histoire du droit de l’archéologie, on s’interroge par exemple sur le rôle grandissant des autorités préfectorales dans l’application de la loi sur l’archéologie préventive de 2001. Cette notion même d’ "archéologie préventive", consacrée par les textes, est-elle passée dans les esprits des dirigeants? La France, pays de patrimoine et d’histoire, deviendra-t-elle enfin un pays de cocagne pour l’archéologie ?


Une discipline militante


La reconnaissance et la professionnalisation de l’archéologie en France ont d’abord été obtenues par les archéologues eux-mêmes. Les différentes contributions font la part de cette action militante dans des acquis qui sont désormais nombreux, en termes de statuts, de moyens et de ressources. Les évolutions du métier d’archéologue ne sont d’ailleurs pas sans faire peser un risque de rupture du lien entre amateurs et professionnels, hommes de terrain et chercheurs de laboratoires. A ceux qui voyaient les afficionados de la discipline comme d’aimables érudits champêtres, la lecture de l’ouvrage rappelle donc que l’archéologie a beaucoup évolué. Elle est à la fois une pratique et une discipline, où se retrouvent les rapports de forces politiques et économiques qui travaillent la société française.

Localiser l’archéologie sur l’échiquier des rapports de forces économiques et politiques, c’est ancrer un peu plus la discipline dans une réalité matérielle (terrains de fouilles, outils et relais, personnels, budget, soutien à la diffusion) : l’ouvrage y réussit parfaitement. Malgré les législations successives et les avancées récentes, ces rapports de force sont en constante redéfinition. Un problème s’ajoute d’ailleurs aux difficultés d’imposer la conduite systématique des fouilles préventives : celui du lien entre terrain et recherche pour la diffusion des résultats. Qui doit assurer la publicité des découvertes archéologiques ? Les auteurs ne font qu’effleurer ce contentieux, mais on sent poindre ici et là des conflits internes entre les représentants de la discipline.


"Avoir été…"


On apprend beaucoup, dans ce livre, sur la fabrique du savoir archéologique. Pour être éclairé sur le produit de cette fabrique, c’est-à-dire le savoir archéologique lui-même, il faudra pourtant attendre encore. Les rapports entre archéologie, paléontologie, anthropologie, ethnographie et sociologie, l’apport de la combinaison de ces savoirs sur l’évolution de la connaissance de la France mériteraient d’être développés. Mais l’ouvrage est déjà fort riche et il faut souligner le bel effort de concision tout au long de cette somme de vingt articles. Il appartiendra certainement aux éditions de la Découverte de mettre en avant lors d’une prochaine publication les apports fondamentaux de l’archéologie à la façon dont nous pensons notre histoire et la place de l’homme dans le monde. L’archéologie est en effet à l’origine de nombreuses "blessures narcissiques" pour les civilisations occidentales : rupture avec le récit biblique sur les origines du monde au XIXème siècle, rupture avec le schéma européocentriste et linéaire de développement des civilisations du XXème siècle, redécouverte des réseaux d’échanges commerciaux et de transferts des technologies à travers les aires géographiques au niveau mondial, et ce dès le Néolithique, accent mis sur la mobilité des populations comme facteur structurel de l’épopée humaine ou encore mise en valeur de la complexité de la relation entre l’homme et son environnement...  Cet ouvrage rend donc un bel hommage au rôle des archéologues dans l’écriture de l’histoire. L’archéologie comme pratique et comme discipline nous rappelle en effet que, pour reprendre les mots de Fernand Braudel : "avoir été est une condition pour être".

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