<p>L&rsquo;horreur commune de la Tch&eacute;tch&eacute;nie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui vue par un tr&egrave;s bon Jonathan Littell.</p>

Récemment, en 2009, Jonathan Littell, l’auteur du roman prix Goncourt Les Bienveillantes, a publié un étonnant ouvrage sur la Tchétchénie. Écrit au printemps 2009 suite à un séjour dans cette République troublée du Caucase Nord et des entretiens menés en Russie et en Europe, Tchétchénie, An III revient sur le surréalisme de l’actualité tchétchène, sur l’horreur d’un lieu qui semble exister en-dehors de la Russie "réelle" qu’il ne frôle que brièvement au détour d’un attentat suicide. Evidemment le livre est antérieur aux évènements qui se sont produits dans le métro de Moscou en mars 2010, pourtant, Littell évoque une Tchétchénie féodale, centrée et organisée autour d’un seul homme – Ramzan Kadyrov ; ses esquisses, ses portraits et ses tableaux de la réalité tchétchène apparaissent plus valides que jamais. 

Depuis 2004, le centre fédéral moscovite a mis l’accent sur la normalisation de la situation en Tchétchénie, sur le redressement économique et finalement sur la "tchétchénisation" des élites et des forces de l’ordre dans la République. L’idée est évidemment de sortir la Tchétchénie de l’actualité, d’accentuer le fait que bientôt elle ne représentera qu’une République parmi d’autres, de faire oublier que la promesse d’une victoire en Tchétchénie était ce qui avait porté Vladimir Poutine au pouvoir en 1999-2000. Aujourd’hui, effectivement, la République va "mieux", Groznyï, la capitale, a été largement reconstruite et un commerce illégal, fait de pots-de-vin et de crimes organisés, permet de faire circuler l’argent. Ce phénomène des "circuits de financement publique extrabudgétaires" est parfaitement décrit par Littell en ce qu’il représente une "forme de taxation parallèle". Alors que la corruption dans la République est endémique au point qu’elle constitue une norme et non plus une exception, "une partie de l’argent qu’il [Ramzan] brasse, détourne ou extorque lui sert à construire des choses qui servent aux habitants de son royaume : des routes, des écoles, d’autres infrastructures encore"  . La Tchétchénie est aussi et surtout son projet personnel, son fief qu’il aimerait voir soumis et prospère.

Ces dernières années, le conflit armé a baissé d’intensité en Tchétchénie. La rébellion est de plus en plus localisée et le nombre de gens qui "partent vers la forêt" – comprendre : rejoignent les bandes armées – se réduit. Pourtant, le nom même de Tchétchénie est devenu un quasi générique – un terme qui parle à l’observateur extérieur alors que le problème, comme le note Littell, tend progressivement à se déplacer vers d’autres républiques du Caucase nord – le Daghestan et l’Ingouchie en premier lieu  .

La dynamique lourde est aussi le lien qui s’est progressivement tissée entre Moscou et Groznyï, un lien intime dont les deux sont devenus peu à peu les prisonniers involontaires. Pour faire tenir l’idylle du redressement, Moscou est obligé d’accorder "carte blanche" à Kadyrov fils – un candidat qu’elle n’a pas choisi. À l’époque, Poutine avait choisi le père de Ramzan – Ahmad Kadyrov – un mufti et un ancien boevik (homme armé en russe) qui avait combattu les troupes fédérales pendant la première guerre de 1996, un homme respecté en Tchétchénie. La mort de celui-ci en mai 2004 dans un attentat à Groznyï a finit par lui imposer Kadyrov fils, un homme à la limite du psychotique, pour porter la stratégie de la tchétchénisation. Aujourd’hui, la république tient grâce à lui et au réseau de fidélités personnelles qu’il est parvenu à tisser avec nombre des anciens leaders de la rébellion dont beaucoup sont revenus de leur exil à l’étranger. Il mène la lutte contre les opposants de l’intérieur : les rebelles, mais aussi les défenseurs de droits de l’homme et de la presse, tout ça dans un large et joyeux amalgame dont les "réussites" sont publicisées à outrance. Pudiquement, Moscou cautionne le pouvoir personnel et sans partages de Ramzan – sa chute entraînerait probablement une nouvelle guerre, le renouvellement d’une violence non canalisée, la perte de tout ce qui a pu être investi en Tchétchénie, une nouvelle déstabilisation d’une région proche de Sotchi. Réciproquement, Ramzan Kadyrov comprend aussi sa dépendance face à la manne financière qui fait tenir l’ensemble et que Moscou distribue au gré de la prospérité énergétique que connaît la Russie. Il sait également qu’il existe "une ligne rouge" à ne pas franchir – "une seule question compte vraiment [pour la Russie], celle du séparatisme, du "bacille du séparatisme" […], tout le reste peut se négocier"  . Si le khozian (le patron / le chef en russe) de la Tchétchénie va trop loin, Moscou pourrait finir par le lâcher en vol. Nominalement, le pouvoir de Groznyï doit rester sujet et le montrer alors que les officiels du pouvoir central visitent la République. 

Plus que tout autre chose, c’est le tableau que dresse Littell de la Tchétchénie elle-même qui prête à intérêt. Ainsi, il décrit la capitale, Groznyï – véritable vitrine du régime – comme un lieu kafkaïen où les boutiques de DVD, les grands magasins et l’abondance des biens de consommation cachent un envers du décor où les gens continuent à "disparaître" une fois la nuit venue. Le sentiment est que malgré tout ce qui se dit, les nouvelles constructions et les nouveaux cafés, la capitale reste un lieu profondément malsain. La normalité est feinte alors qu’un voile pudique cache une plaie encore purulente. 

Sous la forme d’un documentaire, romancé par moments, Littell produit ici un ouvrage dont la force réside aussi dans sa brièveté. Les portraits et les tableaux se succèdent alors que l’auteur rencontre chefs rebelles ralliés, officiels russes, défenseurs des droits de l’homme et dissidents encore en exil. Le point central est le nom de Ramzan alors que tous finissent par évoquer, avec dégoût ou admiration, crainte ou espoir, le patron du lieu – celui qu’on appelle aussi le "plus grand constructeur du monde"   et dont il est interdit de mettre en doute le bon-droit, la légitimité ou le génie. Un homme – un "bâtisseur" – au centre d'un système qu’il a construit et qui fait ressembler la République à un îlot hors de l’espace et du temps#nf#