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Histoire

Renseignement et espionnage dans la Rome antique

Couverture ouvrage

Rose Mary Sheldon
Belles Lettres , 519 pages

"Espions sur le Tibre"
[jeudi 25 mars 2010]


Sur un sujet jusqu’à présent orphelin de son historien, R.M. Sheldon propose une somme fouillée et synthétique. Elle ne résiste pas toujours aux difficultés de sa thèse.

* Cet ouvrage est publié avec l'aide du Centre national du livre.

 

Le colonel Rose Mary Sheldon, ancienne chercheuse du département d’histoire ancienne de l'Université du Michigan a fait de l’espionnage et de l’histoire militaire dans l’Antiquité ses spécialités . Renseignement et espionnage dans la Rome antique, paru en anglais en 2005, est à la mesure de son savoir encyclopédique. Les références bibliographiques sont irréprochables, tant pour les sources qu’elle manie avec aisance, que pour les études contemporaines qu’elle connaît parfaitement. Les notes, précises et informées, ne couvrent pas moins de 95 pages. A sa manière, cette synthèse épuise le sujet pour longtemps.

Les activités diffuses du renseignement

Le titre original de l’ouvrage -Intelligence Activities in Ancient Rome  entretient avec le titre français une petite nuance qui tient dans le mot "Activities". Cette précaution de vocabulaire aurait dû être reproduite dans le titre français. Dans son sens précis, le concept de "renseignement" (Intelligence) repose sur une organisation institutionnelle qui adapte, sous une forme pratique et opérationnelle, les quatre piliers d’une activité cyclique : l’orientation générale, ou la demande de renseignement, qui suppose une saisine des opérateurs de renseignement par une autorité compétente ; la recherche, qui porte sur les techniques de collecte des informations cachées ; l’exploitation, qui consiste à filtrer dans la masse des éléments collectés ceux qui, remis en forme, répondent à la demande ; enfin la diffusion, qui est la technique de communication sélective et protégée. Il faut, à ses quatre fondements, ajouter la pratique du secret et de ses techniques (chiffrement, clandestinité) et les actions spéciales (intoxication, manipulation, action violente, etc.). Ce cycle fondateur donne au renseignement une définition non triviale. On la cherchera en vain dans l’ouvrage de Rose Mary Sheldon, même si l’historienne connaît bien l’idée de "cycle fondateur" (p.42). Elle préfère se référer à la présentation américaine  "Command, control, Communication and Intelligence" (p.20). Le biais qu’elle donne à son ouvrage est donc résolument militaire et relève davantage de l’art du commandement que de celui du renseignement.

C’est ce qui fait à la fois l’intérêt et la difficulté de ce livre paradoxal : son auteure défend l’idée qu’auraient existé à Rome une ou plusieurs formes de renseignement. Cette thèse se heurte cependant à une réalité contraire, qu’il n’est pas difficile de reconstituer puisque l’ouvrage fournit tous les éléments nécessaires pour s’en convaincre. Telle est la contradiction qui sert de fil directeur à ce grand travail et que l’auteur n’assume pas vraiment : Rome n’a pas connu le concept de renseignement, même si on trouve ici et là, au gré des chroniques, des formes incomplètes de cette activité.

Rose Mary Sheldon balaie l’histoire romaine des origines au règne de Dioclétien (284-305 ap. JC). Après deux chapitres consacrés aux premiers temps de la République et aux guerres puniques, l’auteure consacre cinq chapitres à la République tardive, puis d’Auguste à Dioclétien elle parcourt la période impériale en six chapitres. Le fil directeur de l’ensemble est l’étude des mauvaises décisions qu’elle interprète comme le signe d’une défaillance du renseignement ou comme l’inadéquate utilisation des renseignements disponibles. C’est la raison pour laquelle elle consacre plusieurs monographies à des campagnes désastreuses, celles de César en Bretagne, de Crassus contre les Parthes et de Varus contre les Germains. Ces expertises auraient naturellement trouvé toute leur place dans un ouvrage d’histoire militaire.

L’impossible absence du renseignement

La première partie, consacrée à la République, donne le ton. Elle souffre du manque de sources directes mais, comme tous les historiens de cette période, Rose Mary Sheldon reconstitue les faits par de brillantes conjectures. Le passage qui compare renseignement et divination est savoureux, comme sont suggestives les nombreuses remarques sur le difficile rapport entre morale et renseignement chez Tite-Live. Mais cette histoire plausible, alimentée par des arguments souvent postérieurs aux faits, est animée par une grande affirmation qui domine l’ensemble de l’ouvrage : il paraît "logiquement inconcevable que Rome ait pu l’emporter [sur ses ennemis] avec autant de constance sur plusieurs siècles sans avoir eu des capacités de renseignement pour compenser ses faiblesses" (p. 60). Il faut ajouter à cette profession de foi une certitude ambiante qui fait du renseignement une sorte de "nouveau plus vieux métier du monde ("Les activités de renseignement sont aussi anciennes que les conflits humains et on peut les faire remonter aussi loin que les sources le permettent", p. 351)"...

Cette remarque définit l’angle d’attaque de la plupart des analyses : traquer dans les moindres détails un système de renseignement qui ne pouvait pas ne pas exister. L’hypothèse est potentiellement fructueuse, mais elle porte en elle tous les défauts auxquels l’ouvrage de Rose Mary Sheldon n’échappe pas : la recherche de preuves la conduit trop souvent à forcer le trait. Ainsi, compter les colonies romaines au nombre des facteurs de renseignement (p. 74-75) est une amplification très exagérée de la réalité. Le même défaut conduit l’auteure à élever les commerçants (p.120) et les porteurs de lettres (p. 128) au rang d’agents de renseignement et à écrire qu’il existe à Rome une intelligence économique. Les géographes et explorateurs sont enrôlés à leur tour (pp. 212-215), un peu comme si Mercator ou René Caillé avaient été des agents de renseignement. Emportée par sa thèse, Rose Mary Sheldon n’hésite pas à consacrer une analyse aux "diplomates" romains, alors qu’elle est la première à savoir combien le terme est impropre et anachronique  . Cette méthode la conduit à analyser les lettres que s’adressaient les Romains comme des notes de renseignement. Il n’est pas douteux que certaines d’entre elles, assez rares, supportent une assimilation de ce genre. Mais le système épistolaire romain est d’abord un système par lequel circulent l’information et les nouvelles. Nombre d’entre elles étaient faites pour être diffusées, et peuvent davantage être comparées à une forme de presse. Les plus personnelles, voire les plus secrètes, ne s’adressaient pas à un Etat ou à un service, mais à une personne (l’auteure, qui connaît son affaire, l’admet volontiers, p. 135). Elles servaient au mieux à conforter des stratégies politiques personnelles.

L’analyse des guerres puniques n’est pas plus convaincante. L’auteure mobilise toutes ses connaissances sur ce qui, de près ou de loin, ressemble à du renseignement. Ainsi écrit-elle d’Hannibal qu’il dispose d’un "réseau de renseignement" fait de tours de guets, de messagers rapides et de services de signalisation (p. 82), qu’il est l’inventeur de la guerre psychologique (p. 93), que le fait qu’il évite les fuites le rend sensible à la pratique du contre espionnage (p. 101). De pages en pages, le placage d’un vocabulaire moderne sur les réalités de la guerre antique conduit sans surprise à ce constat : Hannibal disposait de services de renseignement (p. 109)… Les Romains, grossiers et naïfs, comme le veut le lieu commun que Rose Mary Sheldon endosse sans hésiter, ne tardent pas à imiter Hannibal, si bien qu’à l’arrivée de Scipion sur la scène des guerres puniques, se met en place "une guerre du renseignement" (p.106). On le comprend aisément : cette présentation force trop souvent l’accord du lecteur, à défaut d’emporter la conviction. Il n’en reste pas moins que ce chapitre reste très stimulant. Il donne en effet à voir l’ingéniosité d’Hannibal, puis celle de Scipion, dans la façon dont ils préparent la seule chose qui compte à leur yeux : le choc frontal sur le champ de bataille. On regrette au passage que l’auteure n’ait pas davantage fouillé les modes tactiques de Fabius Maximus. Elle aurait certainement trouvé matière à comparer la doctrine de la guerre sans combat avec l’utilisation du meilleur renseignement possible. 

Une histoire de l’incompétence militaire

Cette relecture des guerres puniques à l’aide d’une hypothèse d’analyse pré-déterminée -il est impossible qu’il n’y ait pas de renseignement – se retrouve dans les chapitres à suivre. Les études approfondies des campagnes de César en Bretagne, de Crassus en Orient et de Varus en Germanie relèvent de la même méthode, mais avec un biais différent : alors qu’Hannibal est le modèle initiateur, les Romains représentent des modèles d’échec du renseignement. Le caractère ultra-démonstratif de ces longues pages conduit parfois à une certaine lassitude. Ces chapitres sont la réplique de ceux que d’autres historiens ont consacrés aux grandes défaites ou aux grandes désillusions militaires : de l’entrée de Gordon Pacha à Khartoum en 1884 aux erreurs de l’état-major français en 1939-1940, c’est l’éternelle et même histoire de l’échec militaire, issu de mauvaises décisions et d’un manque complet d’analyse sur la situation de l’ennemi. L’auteure produit inlassablement les preuves du manque de renseignement, et ponctue sa démonstration de réflexions qui laissent perplexes  et de questions en apparence recevables . On ne peut qu’éprouver une petite déception, à la lecture du chapitre sur Jules César, de ne pas disposer d’une analyse fouillée des pratiques mises en oeuvre par Cicéron et de l’utilisation qu’il fit des renseignements dans les grandes affaires comme celle de Verres ou de Catilina. Trop intéressée par le champ militaire, Rose Mary Sheldon est ainsi passée à côté de Cicéron, qui a pourtant eu une véritable intuition civile du renseignement .

Ainsi  va l’ouvrage, d’un exemple à l’autre. Il est toutefois marqué par le virage que constitue le chapitre 8, consacré à Auguste. Avec lui, les défaillances institutionnelles semblent se réduire. Des embryons de services voient le jour. Mais comme dans les parties précédentes, les idées les plus intéressantes et parfois neuves sont trop souvent isolées dans un flux d’informations connexes ou de formules trop souvent répétées depuis le début ("Les Romains doivent être acceptés tels qu’ils sont. Ne cherchez pas à Rome d’équivalent de la CIA ou du FBI", p. 19). La thèse de Rose Mary Sheldon reste dans l’ensemble fructueuse : elle montre que, bien avant l’apparition de services d’Etat, il existe une histoire de la sensibilité au renseignement. Le corpus rassemblé par l’auteure peut à coup sûr servir à la réflexion sur le renseignement, ou plus exactement à ce qu’il advient lorsque le décideur, politique ou militaire, ne s’y intéresse pas. Il démontre que chez les Romains, les intelligence activities n’allaient pas au-delà de la basse police ou des premiers éléments de renseignement militaire. Rose Mary Sheldon le reconnaît explicitement, du reste.

Le renseignement au sens strict et moderne est une activité globale qui porte sur tous les aspects de l’activité humaine, et ceci pour une raison facile à repérer : il est un instrument au service de l’Etat. C’est ce point que Rose Mary Sheldon aurait pu davantage éclairer. Il aurait fallu d’abord chercher l’Etat chez les Romains : un Etat dont l’expression, les contours, les formes sont complexes à saisir.

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2 commentaires

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MM

26/03/10 14:52
Est-ce à croire que la recherche qui soutient ce livre est anachronique ? Ou bien que commander un ouvrage de renseignement conduit trop souvent à se renseigner sur une commande spéciale ? Américaine de surcroît ?

Quel est le vrai but de l'ouvrage ? Etudier du point de vue historique le renseignement à l'époque romaine (hocus pocus) ou bien importer les techniques romaines de renseignement (place des chroniques dans le livre) voire critiquer le modèle impérial romain en l'espèce (urbi et orbi) ?

Est-ce un livre américano-romain plus qu'historien sur le renseignement, et par dérive, un très bon livre de commande mais pas un vrai livre d'historien ?

Une manière de se demander si le secret des Dieux n'est pas le secret de polichinelle qui tient ce livre... entre deux portes : celle du savoir-faire romain et du faire-savoir américain de Rose Mary Sheldon. C'est ce que sous-entend la critique (p.20).

C'est à dire qu'elle plaque des concepts contemporains américains sur une époque impériale romaine sans retrouver l'équivalent des modèles, des modalités et des modes de renseignement romain, pour nous prouver que déjà, les romains disposaient d'un savoir-faire en la matière ? Lequel ?

Et surtout, comment ? C'est une ombre au livre ou un ombrage à la critique, de ne faire sa part de lumière sur cette question centrale : qu'apporte le livre au renseignement militaire contemporain ? Un angle romain ? Ou une version américanisée du sujet ?

Est-ce que le livre prête à confusion sur ce que les romains savaient faire en matière de renseignement ? Ou encore, est-ce que le livre est trop limité par le manque préliminaire, de définition des sources limitées et liées à une culture orale, aux sources perdues ?

Si le sujet semble passionnant, je me demande où se situe la valeur ajoutée de l'ouvrage, face à une relecture des batailles romaines sur wikipédia, où à une bonne étude des rôles militaires romains. Notamment dans leur lien avec la vie civile et religieuse, politique et citoyenne.

A bon lecteur, salut :-)
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PhR

26/03/10 22:47
En réponse au commentaire précédent.
Il est vrai quen un ou deux endroits Mary Sheldon suggère que son ouvrage pourrait donner à méditer sur la pratique du renseignement moderne. Elle ne va plus loin, et ne dépasse jamais, à mon sens, les limites de lacceptable, cest à dire, comme vous le dites, lanachronisme. Cet ouvrage est bien celui dun historien professionnel qui respecte toutes les règles du métier. Il ny a pas à le comparer à Wikipedia, et son sérieux le rend intéressant à discuter. Jai voulu indiquer dans ma chronique que M. Sheldon se laisse emporter par son sujet, comme il est arrivé à dautres historiens, et que son travail étant excellent sur le fond, elle laisse prospérer tout au long de louvrage une contradiction qui gêne le lecteur. Pour résumer un peu vite, elle soutient lexistence de renseignement alors que son texte suggère le contraire. Il sagit plus dun défaut méthodologique que dun biais idéologique, que je nai trouvé nulle part.
Quant à savoir, comme vous le demandez, ce que ce livre apporte au renseignement moderne, la réponse me paraît être la suivante : la même chose que les ouvrages sur la médecine grecque apportent à médecine moderne, ceux sur la poésie latine à la poésie moderne, etc. Soit rien, soit beaucoup, cest selon le goût de chacun. Mais je crois que la discipline historique nest pas faite pour répondre à cette question.
Merci pour vos remarques / lauteur de larticle.

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