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Société

The Sociology of Elite Distinction: From Theoretical to Comparative Perspectives

Couverture ouvrage

Jean-Pascal Daloz
Palgrave Macmillan , 240 pages

Les pratiques des élites répertoriées
[jeudi 18 mars 2010]


Un ouvrage ambitieux qui reste avant tout un manuel, avec les atouts et les défauts inhérents au genre.

"Il arrive parfois que l'on finisse par écrire le livre que l'on a cherché en vain" annonce l'auteur, Jean-Pascal Daloz, en introduction. Ce livre introuvable qu'il s'est résolu à écrire se veut un ouvrage de synthèse sur la distinction des élites, ou plus précisément les manifestations symboliques de la supériorité sociale. Si Daloz qualifie son travail d' "essai de sociologie comparative", c'est néanmoins d'un manuel dont il s'agit avant tout, avec tous les avantages – clarté, concision, synthèse – mais aussi les défauts – superficialité, simplisme, redondance– inhérents au genre.

De fait, le but de l'ouvrage n'est pas de proposer un cadre d'analyse supplémentaire pour appréhender les pratiques de distinction des élites, mais de présenter différents auteurs ayant abordé la question, ainsi qu'un inventaire détaillé des moyens d'exprimer symboliquement sa position dominante dans la société.

Les grands auteurs de la sociologie et leurs "grandes théories"
 

Jean-Pascal Daloz répertorie tout une série d'auteurs et de travaux ayant abordé la question de la distinction des élites. Soulignons que l'usage du terme "distinction" ne traduit pas ici une volonté de discuter spécifiquement les travaux de Pierre Bourdieu.

Daloz commence par nous présenter ceux qu'il nomme les "précurseurs" : Spencer, Tarde, Veblen et Simmel. Ici, pas d'analyse de fond ni de présentation détaillée : il s'agit d'être "reader friendly"  , au risque d'être parfois schématique. Chaque auteur se voit consacré quelques pages – rarement plus de quatre – avec parfois des données biographiques et les points de leurs travaux qui concernent les pratiques de distinction des élites. On nous rappelle ainsi que Gabriel Tarde s'intéressait avant tout à la question de l'imitation et que Thorstein Veblen a mis en évidence le caractère essentiel de la consommation ostentatoire pour acquérir la reconnaissance sociale. Déjà à ce stade de la lecture on éprouve le sentiment de lire un catalogue. En effet, l'absence de problématisation générale et la volonté pédagogique de l'auteur d'être le plus exhaustif possible rendent la lecture de The Sociology of Elite Distinction parfois fastidieuse.

Après les précurseurs viennent les auteurs dont l'auteur considère les contributions comme majeures. Là encore les présentations d'Elias, Bourdieu, Goffman et Baudrillard apparaissent très (trop) succinctes, et ne peuvent que donner une vision appauvrie de leurs apports. Daloz nous présente également très rapidement des travaux post-modernistes (Baudrillard), psycho-sociologiques (Festinger) et économiques (Duesenberry) sur les pratiques des élites.

Il va ensuite s'appliquer à critiquer ces travaux, qu'il regroupe sous l'appellation de "grandes théories". En premier lieu, il leur reproche leur manque de cumulativité, chaque auteur agissant comme s'il redécouvrait tout sur la question. Selon Daloz, ceci est sans doute dû au fait que ces auteurs inscrivent pour la plupart leurs travaux sur les pratiques des élites dans un cadre d'analyse de la société plus large, et qu'il leur importe plus de faire coïncider les faits et leur théorie que de faire attention à ce qui a pu être écrit par d'autres. Deuxième type de reproche : ces auteurs se sont parfois livrés à des généralisations infondées et ont pu tomber dans le piège de l'ethnocentrisme. Thorsetin Veblen est ici mentionné pour ces deux défauts. Troisième problème : ces auteurs ont parfois tendance à taire les éléments empiriques qui iraient à l'encontre de la théorie avancée. C'est Norbert Elias qui tient ici le rôle du mauvais élève. Mais ses petites camarades Weber, Goffman et Bourdieu seront aussi critiqués par la suite – respectivement pour manque de précision, pour absence de contextualisation historique et culturelle et le dernier pour extrapolation hasardeuse.

Intéressé avant tout par la comparaison, Jean-Pascal Daloz se montre méfiant vis-à-vis des théories qui cherchent à mettre en évidence de grandes généralités, parfois au détriment de la diversité du réel. Il insiste donc sur la variabilité des façons de faire, et sur l'importance des variations liées au contexte culturel, historique mais aussi à l'environnement de l'acteur au moment où il agit. Par exemple, une personne ne se comportera pas de la même façon pour démontrer son statut si ceux qui l'entourent sont déjà conscients ou non de sa position.

Plus qu'un moyen de véritablement connaître les travaux des auteurs mentionnés, cette première partie sert donc avant tout de mise en garde contre les "grandes théories", au profit d'une attention accrue à la diversité des pratiques de distinction des élites.

Un inventaire des manières de faire des élites

L'auteur consacre ensuite une partie à ce qu'il nomme les "manifestations clés" de la distinction. Il s'agit ici de mettre en évidence les principaux moyens par lesquels les élites peuvent manifester leur position, ce qui dans les faits se traduit par une entreprise un peu démesurée d'inventorier et de classer tout un ensemble de pratiques. Paradoxalement, alors que l'auteur insiste tout au long de l'ouvrage sur la diversité, la complexité du réel et les dangers de la généralisation, l'exercice périlleux de la classification  l’entraîne souvent à des généralisations pour le moins contestables. On retrouve de nombreuses fois des tournures comme "les élites aiment bien ceci" ou "quand on observe les élites, on remarque fréquemment cela", en l'absence de toute contextualisation. On peut d'ailleurs regretter qu'à aucun moment de l'ouvrage l'auteur ne donne de définition, même a minima, de ce qu'il entend par "élite".

Afin de mettre en oeuvre cette présentation des pratiques, de tout temps et en tout lieu, Jean Pascal Daloz s'appuie sur des travaux d'autres chercheurs, mais souvent de manière allusive, se contentant parfois même d'un "de nombreux travaux montrent que". Il nous présente ainsi toute une série de biens de consommation ostentatoires, commençant par les ornements tels les bijoux ou encore les talons que portaient les monarques de la Renaissance pour paraître plus grands. Là encore les présentations sont rapides, les analyses peu fouillées. "Nous n'avons de toute évidence ici pas suffisamment d'espace pour examiner tous ces éléments en détail", justifie l'auteur . Après les ornements, il en vient au domicile, rappelant notamment que pendant des siècles, dans des villes comme Paris, la différenciation sociale était liée au niveau plus qu'au quartier. Les gens pauvres étaient relégués aux mansardes ou aux sous-sols tandis que les riches bénéficiaient du premier et deuxième étage. Viennent ensuite les moyens de transport, puis la gastronomie. Pour chaque type de bien étudié, l'auteur prend toujours soin de rappeler que l'on est confronté à une grande diversité de situations.


Après les biens, l'auteur présente les signes corporels, incarnés, tels que la confiance en soi, les bonnes manières, l'apparence physique ou encore la culture et les compétences linguistiques. L'inventaire se clôt par les manifestations indirectes de supériorité, via une tierce personne : membres de la famille, serviteurs ou encore épouse ou maîtresse, qui doit à la fois être belle et porter les signes extérieurs de richesses.

La troisième partie de l'ouvrage revient sur l'historicité des pratiques de distinction des élites. A nouveau, l'auteur insiste sur la nécessaire prise en compte de la variabilité des pratiques.

Peut-on vraiment faire une sociologie des "pratiques de distinction des élites" ?

A ce stade de la présentation, on peut se demander quel est vraiment le sens de l’ouvrage. Il est bien loin le temps où les auteurs produisaient de grandes fresques évolutionnistes sur les sociétés. Plus personne aujourd'hui n’écrit sur "les élites" en général, indépendamment d’un contexte social et historique donnée, et les travaux actuels distinguent différents sous-groupes, selon qu’il s’agisse d’élites économiques, administratives, politiques. Certes, on comprend que dans un ouvrage destiné avant tout aux étudiants, l’auteur cherche à mettre en garde contre les généralisations abusives. Mais par l’objet même de l’ouvrage, "la sociologie des pratiques de distinction des élites", sans mention de lieu ni d'époque, l'auteur n'est-il pas en train de faire ce contre quoi il s'élève ? Dans sa tentative de penser en même temps l'ensemble des configurations, l'auteur tombe parfois dans la généralisation si décriée et en arrive à poser des questions pour le moins vagues, comme à savoir "dans quelle mesure les élites sont[-elles] ouvertes à la nouveauté" ?  

Remarquable par sa richesse et le nombre de références convoquées, l'ouvrage peut servir d'introduction à un étudiant qui s'intéresse aux élites, ou ouvrir des pistes à des chercheurs afin éclairer leurs objets d’étude à la lueur d'autres terrains. Néanmoins, la volonté de rester le plus clair possible conduit l'auteur à beaucoup de schématisation, si bien que l'on peut être frustré par la rapidité des analyses. En outre, le rejet de tout cadre théorique – si ce n'est l'idée peu révolutionnaire que le réel est divers - montre ici ses limites puisque l'ouvrage s'apparente bien souvent à une collection de faits empiriques, sans aucune cohérence entre eux.


 
 

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3 commentaires

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Luc Renaut

23/03/10 23:04
Merci pour ce compte rendu. Effectivement, on attendrait une problématique plus alléchante que celle de la simple compilation (je n'ai pas lu ni même feuilleté cet ouvrage). Avouez cependant qu'à l'inverse, beaucoup d'ouvrages s'échinent à mettre au point une problématique et une armature théorique qui se veulent aussi novatrices qu'élaborées, mais qui peuvent aussi rapidement faire pschitt. Avouez encore avec moi que beaucoup de travaux français savent aussi se contenter, en guise de théorie, de broder savamment autour de "l'idée peu révolutionnaire que le réel est divers" (je vous cite), une ritournelle qui n'est souvent qu'une auto-justification de nature corporatiste : si le monde était simple, je n'aurais pas besoin de vous l'expliquer, mon existence professionnelle ou académique n'aurait pas lieu d'être, il faut donc qu'il soit complexe.

Vous rappelez également que les travaux actuels évitent les approches généralistes (est-ce que vous rangeriez le comparatisme dans la même catégorie ?). C'est toujours plus prudent (pour la carrière académique en particulier), mais parfois dommage pour le renouvellement du champ intellectuel, pour l'interdisciplinarité (proclamée par tous, pratiquée par personne), pour l'ouverture vers d'autres publics (autres que les seuls pairs scientifiques). Voyez ce qui se passe actuellement en histoire avec la "Global History". Le genre a ses limites, mais aussi ses vertus. L'approche généraliste et/ou comparatiste peut parfois mettre au jour des facteurs explicatifs que l'on discerne mal à l'échelle d'un seul groupe social. Elle permet d'éviter, comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui, que chaque chercheur, sur son (petit) terrain, prétende avoir découvert la lune, alors que cette dernière luit un peu partout.
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Jean-Pascal Daloz (Rponse de

04/06/10 12:03
Il nest pas dans mes habitudes de réagir aux comptes rendus de mes ouvrages. Cependant, la présentation qui a été faite sur votre site de mon dernier livre, The Sociology of Elite Distinction : From theoretical to comparative perspectives (Palgrave 2010), me semble tellement injuste et réductrice que  comme vous me le proposez très aimablement  je voudrais apporter les correctifs suivants.

Primo, cet ouvrage nest pas un manuel au sens dun simple ouvrage introductif, essentiellement destiné aux étudiants, qui couvrirait un champ de savoir bien balisé. Sil ne sagissait que de cela, je ne crois pas que des universitaires du calibre international de Jeffrey Alexander, pour la sociologie, ou de Peter Burke, pour lhistoire culturelle, auraient écrit (comme cela est repris sur la quatrième de couverture) que joffrais ici un type dapproche complètement inédit, ou encore que grâce à mes perspectives comparatives je permettais daller au-delà du célèbre ouvrage de Pierre Bourdieu publié il y a trente ans

En quelques mots, ce que jai cherché à faire était tout dabord de recenser et de discuter les apports des principaux théoriciens ayant proposé des cadres danalyse directement ou indirectement relatifs à la distinction sociale (et surtout pour ce qui me concerne, élitiste). Ce genre de synthèse navait jamais été proposé et je dois dire que le jeune chercheur que jétais il y a 25 ans, commençant à effectuer des recherches empiriques autour de ces thématiques, fort loin de la France, aurait gagné beaucoup de temps sil avait disposé dun tel ouvrage. Lors des présentations de mon livre que jeffectue actuellement, le commentaire qui revient le plus souvent est létonnement face à la multiplicité des cadres théoriques disponibles de Spencer aux analystes de la post-modernité. Il y a tellement dauditeurs qui croyaient spontanément que lanalyse de la distinction commençait avec Bourdieu (ou Veblen, ou dautres, selon les pays) et qui navaient jamais entendu parler de plus dun des théoriciens présentés ici.

Ensuite et surtout, lobjectif principal du livre était de discuter des limites, mais aussi des mérites (ce que votre compte rendu ne révèle guère) de chacune des théories avancées lorsquelles se trouvent confrontées à des terrains très variés dans lespace et dans le temps. En ce sens, mes deuxième et troisième parties sont autant dans mon esprit « un inventaire détaillé des moyens dexprimer symboliquement sa position dans la société » (pour reprendre votre formulation) quune occasion de revenir constamment sur la quinzaine de grandes théories débattues plus haut afin den souligner lapplicabilité ou la non pertinence au gré des sociétés. Mappuyant sur mes propres travaux (de lAfrique noire à la Scandinavie) et bien des centaines détudes empiriques tirées dune dizaine de disciplines, mon but est de souligner, en comparatiste, en quoi les principales grilles interprétatives dont nous disposons tendent à faire surtout sens au sein du contexte (pays, période) dans lequel elles ont été élaborées et, partant, sont loin dêtre toujours aisément exportables. Même si je critique sévèrement lamnésie théorique de bien des auteurs qui ne citent guère leurs prédécesseurs (par ignorance, par dédain ?) et leur tendance très contestable à la généralisation et à lextrapolation, la conclusion nest pas quils devraient être rejetés ou encore que certains seraient systématiquement plus intéressants que dautres, mais quil convient de les utiliser à bon escient. Ainsi, par exemple, la nécessité de mettre en évidence ostensiblement sa supériorité sociale analysée par Veblen à partir de son expérience de la société nord-américaine de la fin du XIXè siècle était assez pertinente sagissant de lunivers de nouveaux riches qui lui était familier. On peut lutiliser avec quelques modifications (notamment la prise en compte de différences culturelles importantes) quand on travaille sur Dubaï ou Shanghai actuellement et elle demeure largement valide sagissant dune bonne partie des Etats-Unis daujourdhui. De même, lapproche bourdieusienne en termes d« ostentation de la discrétion » fonctionne assez bien pour certains contextes où les signes de supériorité incorporés priment durablement, mais pas pour dautres, etc.

Je reconnais que ce livre-ci est relativement court (encore quil contienne plus de 300 notes détaillées qui multiplient les illustrations et les renvois bibliographiques pour les lecteurs curieux). Cétait là bien sûr une contrainte éditoriale. Je me suis souvent dit quil aurait été paradoxalement plus facile décrire une sorte de traité de 2.000 pages que ce genre douvrage synthétique. Je prépare actuellement un nouvel opus davantage théorique, pour un autre éditeur britannique, qui entend approfondir nombre des thèmes abordés ici (par exemple les aspects stratégiques ou inconscients de la distinction, les dimensions utilitaires ou purement distinctives, les logiques sous-jacentes de lostentation et de lunderstatement, la cohérence symbolique par opposition à lusage de la synecdoque, etc.). Ma volonté dans celui-ci nétait que de jeter un pont entre des écoles de pensée qui signorent largement et une vaste littérature empirique qui nous conduit effectivement à constater lirréductible diversité des manifestations  et souvent des logiques  de la distinction sociale de par le monde et à travers les âges.

Vous semblez sous-entendre que la seule sociologie qui vaille serait de lordre de la monographie reposant sur un cadre déductif bien précis, et vous ne semblez guère saisir lintérêt dune démarche comparative interrogeant les cadres danalyse disponibles. Apparemment, regrettez-vous aussi que je ne propose pas une nouvelle grande théorie de substitution à prétention universalisante (mais il sagit précisément là de ce que je rejette et considère comme dépassé). Jajoute enfin que contrairement à ce qui est rapporté, il y a bien une petite discussion autour de la notion délite en début douvrage (qui à linstar de bien dautres en sciences sociales a ses avantages et ses inconvénients). Comme il est souligné tout au long du livre, la définition même de ce qui constitue une élite varie largement dun terrain à lautre, ce dont lapproche inductive et « perspectiviste » (je me méfie du terme relativiste), attentive à ce qui fait sens ou non, que je prône depuis plusieurs livres se doit de tenir compte. Libre à tous les lecteurs qui ouvriront celui-ci de se faire leur opinion sur lintérêt et les limites de léclectisme théorique que je défends, mais encore convient-il de ne pas caricaturer outre mesure mon propos. Je serai heureux den discuter avec tous ceux qui le souhaiteront.


Jean-Pascal Daloz,
Directeur de Recherche au CNRS (MFO - Université dOxford)
-----
Président du Comité de Recherche Sociologie Comparative
de lAssociation Internationale de Sociologie.
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Gaston

07/06/10 10:06
Quand on est doctorant en sociologie et que l'on critique un Directeur de Recherche au CNRS (MFO - Université dOxford), qui plus est Président du Comité de Recherche Sociologie Comparative de lAssociation Internationale de Sociologie, et que ce dernier met au pas la doctorante, on n'est plus dans le débat mais dans la parole d'autorité.

Le silence des responsables du pôle sociologie qui devraient soutenir leurs membres et celui de Marianne BLANCHARD est accablant !

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