Psychologie

Problèmes posés à la psychanalyse

Couverture ouvrage

Charles Melman
Erès , 223 pages

Clinique et politique en psychanalyse
[mardi 16 mars 2010]


Ce dernier ouvrage de Charles Melman correspond à la transcription de son séminaire qui a eu lieu à l'amphithéâtre Magnan de l'Hôpital Sainte-Anne, dans les années 1993-1994.

A propos du réel...

Un premier aspect qui va marquer le début du séminaire, est la question autour du réel et la manière dont le langage s'inscrit dans un mode de défense contre celui-ci. C'est "contre" ce réel que le sujet est amené à parler et à en payer le prix d'être inscrit dans le réseau du langage. Ce réel en question, qui va organiser les propos de Charles Melman tout au long de l'année, est défini, entre autres, comme "le manque de sérieux avec lequel la psychanalyse est entérinée"  
Tout au début de son séminaire, et afin de justifier son titre, Problèmes posés à la psychanalyse, Charles Melman en souligne deux.
D'abord, il pose la question des limites de l'exégèse de la doctrine psychanalytique. Pour l'auteur, la manière dont sont amenés à la réflexion les corpus freudien et lacanien, s'inscrit toujours dans le contexte d'une tâche interminable, qui empêche l'accès à un point de conclusion envisageable, de bilan, et qui puisse permettre la relance de la réflexion à partir de ce point d'achèvement de l'oeuvre, que ce soit celle de Freud ou de Lacan. Ce problème de doctrine toucherait directement la pratique puisque, si l'exégèse est infinie, l'acte analytique comme tel serait également inscrit dans cette infinitude.
D'un autre côté, que ce soit dans la clinique ou bien dans le travail des textes, l'analyste ne peut pas être conçu comme un herméneute. Il n'est pas un herméneute car l'interprétation arrive à un point limite. L'interprétation a un terme qui est celui qui introduit l'objet petit a comme étant la limite même de l'interprétation. Pour l'auteur, "la finitude que nous lui accordons ainsi à l'interprétation analytique est le seul moyen d'éviter que ne se mette en place quelque système que ce soit".  

Lorsque l'on prend la psychanalyse au sérieux, de ce geste se déduit l'hypothèse que la psychanalyse concerne le sexuel. Une inscription du sens à la question du sexuel conduit forcément aux limites du sens lui-même, car le sens en tant que sexuel introduit la limite du non-sens, donc du pas-tout. Le sexuel ne pouvant pas épuiser tout le sens, vient se situer dans un au-delà; c'est un réel qui ek-siste au sexuel et qui joue un rôle essentiel pour les psychanalystes puisque c'est la substance du symptôme, l'hystérique étant un témoin exemplaire.
Ce qui intéresse la psychanalyse est la manière dont ce "hors sens", ce réel qui ek-siste au sujet organise l'univers du désir. Le désir est à prendre et à entendre à la lettre puisque c'est la lettre qui le constitue ou, comme le souligne l'auteur, "l'objet de ce désir est la lettre elle-même (…) l'objet vrai de la jouissance est la lettre".  
Charles Melman reprend la première phrase du séminaire de Lacan D'un Autre à l'autre, pour faire sentir la portée de l'inconsistance de l'Autre : "l'essence de la psychanalyse est d'être un discours sans paroles" puisque s'il y avait une parole d'injonction dans l'analyse, ce ne serait plus de l'analyse. Dans l'Autre il n'y a rien qui puisse soutenir l'importance que le névrosé porte à sa parole." La coupure dans le grand Autre ne supporte aucun sujet, nous le savons. C'est bien pourquoi vous n'avez pas à attendre du grand Autre quelque injonction pour que vous commenciez à prendre la psychanalyse au sérieux, et si vous ne la prenez au sérieux, elle ne sera pas très intéressante".  
Croire à la consistance de l'Autre en tant que garant du trésor du langage, induit la supposition que S1 et S2 peuvent tenir ensemble. Et c’est en quoi l'inconscient est le politique, puisque c'est en ce sens-là que le politique concerne l'inconscient de chacun. Lorsque S1 et S2 peuvent tenir ensemble chez le sujet, cela fait de lui un militant.
Autrement dit, Charles Melman insiste sur le fait que la psychanalyse ne peut s'organiser, en tant que discours, sur la base d'une injonction quelconque. Elle dépend de la singularité du rapport de chacun avec la psychanalyse et de la manière dont chacun établit un dialogue et un débat avec les thèses avancées par Freud et ceux qui l' ont suivi.    

Les impasses du corps. L'hystérie


Pour l'auteur, la psychanalyse a été fondée à partir du témoignage de l'hystérique, et sa progression a été marquée par l'échec de la résolution du symptôme, donc de sa guérison. Charles Melman affirme que guérir l'hystérique de ce statut qui lui donne une qualité d'être Autre, n'est pas très aisé. L'espoir de Freud qui voulait qu'une femme puisse être castrée comme un homme et qu'elle puisse articuler son désir comme lui, est une alternative obsolète.
Charles Melman signale que l'obstacle à la guérison de l'hystérique se situe dans l'espace de la culture elle-même. La culture étant un symptôme collectif, chaque sujet s'arrange pour s'inscrire en elle selon les impératifs de sa propre jouissance.
La construction erronée établie par l'hystérique sur la base de sa douleur, vise à faire exister l'homme, un vrai, non castré. Etant donné sa difficulté à en trouver un, son choix est celui de le faire exister en Nom du Père. Sa tâche aveugle donc, est celle de faire exister l'homme en l'incarnant, car il n'est pas question de laisser cette place vide.     
La douleur mal située de l'hystérique cherche dans son corps un lieu d'inscription. Il y a toujours  un problème majeur qui est celui de l'hystérique et son corps, car ce corps lui ek-siste parce que c'est le lieu de l'Autre : "ce lieu de son corps est effectivement un lieu étrange puisqu'il fonctionne imaginairement comme un dépotoir"  , dépotoir de cet objet immonde qui est l'objet petit a, cause du désir de son partenaire.
Comment s'établit le rapport de l'hystérique à son grand Autre? Faute de refoulement, l'hystérique trouve dans le trait unaire les éléments nécessaires  pour s'inscrire comme étant au-moins-Une, ce que, grâce à la sublimation, elle peut incarner. 
L'hystérique fait corps avec l'Autre, mais c'est un corps qui reste tout de même en dehors d'elle. La thèse de Charles Melman c'est que l'hystérique, avec son corps, devient l'Autre de l'Autre, toute phallique, non castrée, c’est-à-dire la garantie d'un savoir sur l'Autre et la cause de son infaillibilité.
"C'est ce corps en tant qu'il résout toutes les apories propres au grand Autre. Et c'est peut-être là que gît ce paradoxe qu'une femme puisse éprouver une certain nombre de difficultés dans son rapport au savoir, être dans l'incertitude, et en même temps fonctionner comme étant la garantie absolue à partir de son corps"  . Placer son corps au niveau d'une extériorité, comme Autre de l'Autre, vient donner la raison, la solution et mettre un point à ces questions posées par les énigmes de la jouissance."
Ce qui vient faire exception à la castration est l'élément qui prend la valeur du Un totalisant, situé au lieu de l'Autre. C'est la manière par le biais de laquelle une femme peut venir à cette place d'Autre de l'Autre, place que lui est accordée à partir du moment où elle se situe du côté du S1. C'est de ce signifiant maître et de sa solidarité avec lui qu'elle reçoit son propre message, qui lui permet d'imaginer son corps comme étant celui de l'au-moins-Un ou de l'au-moins-Une, puisque après tout c'est la place du réel où elle se tient par destination, dans ce lieu qu'on appelle le lieu de l'Autre. C'est ainsi qu'elle peut prendre place comme l'exception, comme l'au-moins-Une qui échappe à la castration, bref, comme Autre de l'Autre.

L'inconscient est le politique


Par la suite, Charles Melman va introduire une série d'évidences dans la phénoménologie du discours qui, à la manière d'un nouveau contrat social, sont intimement liées aux conséquences du positionnement du sujet dans son habitat de langage. Une première de ces évidences est en rapport au fait que l'écriture du discours psychanalytique vient boucler le circuit des modes de discours, dans la mesure où il donne une réponse à l'impossible qui supporte la production de chacun des autres. "Non seulement le discours psychanalytique rend ces formes de lien social caduques mais, à vrai dire, il les rend aussi à proprement parler comiques, au sens psychanalytique du terme, puisque à cause de ce discours psychanalytique, les autres viennent chuter dans leur phallicité".  
Charles Melman souligne que ce qu'on a l'habitude d'appeler "crise des idéologies", serait plutôt une "crise de discours", puisque le problème du sujet moderne est qu'il ne peut plus se retrouver dans un discours qui tienne. Cette aporie est sans doute en lien intime avec une deuxième évidence qui est celle de la crise du sujet, son corrélat étant l'objet qui lui manque pour être, cet objet a, qui laisse le sujet dans l'état de clivage qui lui est immanent. "C'est pourquoi Lacan prend la peine de dire chaque fois que le discours psychanalytique est un discours sans parole. Cela pour une raison qui n'est pas seulement mécanique, puisque s'il est vrai que c'est l'objet a qui se trouve à la place d'agent, il est clair que cet objet a ne laisse d'autre place qu'à l'éclipse du sujet et donc du même coup à la disparition de toute parole".  
Pour l'auteur, la coupure réalisé par Lacan dans sa lecture de Freud vient introduire une subversion de l’éthique à partir du moment où elle n'est pas l'objet de l'empêchement, mais qu'au contraire c'est une  éthique qui pousse le sujet à "avoir le courage de son fantasme", non pas dans le sens de se sentir concerné par lui, mais dans le sens de l'amener jusqu'au bout. C'est une éthique animée par le désir, qui concerne bien entendu le désir de l'analyste.
Ethique et politique se rejoignent dans une interrogation sur la place du sujet dans la cité. La psychanalyse viendrait déranger notre vie politique puisque la psychanalyse part de l'hypothèse que, à la place du signifiant que nous faisons fonctionner comme S1 dans l'Autre, il n'y a personne et il n'y a rien.  


Pour Charles Melman, le fonctionnement politique de la psychanalyse, sa vie de "société", ne sont pas exemptés des phénomènes collectifs qui nécessitent l'existence d'un maître ou des maîtres qui à leurs tours seront remplacés par leurs élèves dans l'espoir d'un accès à la maîtrise. Au contraire, le fonctionnement de l'association est établi en fonction de l'égalité de ses membres, chacun a là à portée -même si ce n'est pas le cas- sa part du travail ; on attend de lui qu'il y contribue comme tout le monde ; on est associés !  
L'école est encore une autre chose différente de la société ou de l'association, puisque l'école suppose un référent commun qui pour les psychanalystes ne se résume à un savoir mais au "savoir concernant le réel qui est lui même le lieu du savoir".  . Lieu du savoir qui n'est pas organisé à partir du savoir d’un maître, mais organisé autour de la faille, de ce réel comme étant l'impossible, qui conduit les psychanalystes à l'approcher par le biais des concepts. 
Habiter le langage se paie d'une dette. Le sujet humain reste sous l'emprise du pouvoir du signifiant en étant soumis au "tu dois". Et la manière d'agencer ce paradoxe, c'est en tuant l'impératif qui nous vient de l'Autre et dont son effet d'autorité infantilise.
Pour Charles Melman, le sérieux de la psychanalyse, s'inscrit dans le sériel, le terrain même du transfert où l'épreuve par la parole réduit le signifiant au trait unaire; trait Un, qui est le représentant de la coupure entre savoir et vérité. Selon lui, le défaut de référent dans l'Autre prive celui-ci de toute rationalité, la rationalité qui se déduit du fait d'être le résultat d'un réel qui résiste au signifiant. C'est cela la vérité du grand Autre. Le traumatisme est caractérisé comme étant la rencontre avec ce qui de l'Autre fait Un. 

Le séminaire de Charles Melman se conclut autour de la question du désir de l'analyste, question qui est mise en tension avec le statut même du fantasme de l'analyste: quel est le rapport de l'analyste à son propre fantasme, à son propre système? Et, s'il y a un fantasme de l'analyste, quelle est la spécificité de son objet? Le rien comme objet serait-il l'os de la psychanalyse?
"Savoir se servir du Nom-du-Père pour pouvoir s'en passer... mais cela dépend évidement de ce que pour chaque analyste fait son désir, c’est-à-dire le point où il en est dans sa relation au fantasme... si le désir de l'analyste consiste à tenter de défaire le symptôme, le sinthome, vous voyez là aussi comment on revient au sinthome, c’est-à-dire à ce qui se retranche pour satisfaire aux exigences de la sainteté".  
On peut se passer du Nom-du-Père à condition de s'en servir car le Nom-du-Père permet chez l'être parlant l'inscription de la limite du symbolique : dans l'Autre il y a du réel.

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1 commentaire

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danahilliot

16/03/10 21:44
Fascinant ! Bien qu'étant du métier, je reste sidéré par la manière dont la communication psychanalytique (c'est-à-dire, des textes qui, peut-on supposer, parlent de quelque chose qui doit avoir un rapport avec ce qui se passe dans une séance d'analyse) devient de plus en plus hermétique (pas seulement chez Melman - lequel par ailleurs nous a aussi gratifié ces dernières années d'ouvrages de vulgarisation à teneur franchement réactionnaires - pas seulement chez certains lacaniens, mais aussi par exemple chez certains kleiniens), au point que ces textes ne sont tout bonnement intelligibles que pour quelques groupes informés (et encore, souvent, quand je fréquente ces groupes, je me demande si leurs membres comprennent vraiment ce qu'ils disent - et encore moins s'ils veulent vraiment dire ce qu'ils disent.)
Je ne suis vraiment pas certain qu'en écrivant de la sorte, on contribue à ce que la psychanalyse soit "prise au sérieux", pour reprendre un des leitmotiv de ce compte-rendu.
Bion, dans un texte percutant (les commentaires à "Second Thoughts", traduits en français aux PUF sous le titre "Réflexion Faite"), parlait de l'écueil, dont les analystes devraient se garder soigneusement, de la manipulation jargonnante. C'est extrêmement dommageable quand on reçoit un patient, un peu moins dommageable, mais tout à fait irritant, quand, en l'absence du patient, "la relation verbale entre psychanalystes a tendance à verser dans le jargon, c'est-à-dire dans la manipulation arbitraire de termes psychanalytiques".
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