<p>La femme et l&rsquo;&eacute;tranger sont politiques. O&ugrave; l'on apprend comment le corps des esclaves et des femmes (ut&eacute;rus y compris) ont pu &ecirc;tre si&egrave;ges de la Nation.<br /> &nbsp;</p>

Publié pour la première fois en 2006, dans la collection Textes à l'appui/Genre et sexualité des éditions La Découverte, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française d'Elsa Dorlin inaugurait pleinement la pluridisciplinarité post-moderne des études en sciences sociales. La réédition en poche donne l'occasion de lire ou relire la philosophe.
En généalogiste foucaldienne, Elsa Dorlin étudie et lie ce qui n'apparaît pas d'emblée de façon évidente : quel rapport, en effet, entre les hystériques et les nymphomanes en France aux XVIIe et XVIIIe siècles et les esclaves travaillant dans les plantations des colonies, entre inégalité des sexes et inégalité des "races" ? Comment se fabrique un peuple, quels sont les instruments de ce que l’auteure appelle la génotechnie ? Précisément, La matrice de la race, essai richement documenté, montre quels fils rouges ont tiré les faiseurs de la Nation. L’auteure montre donc comment naît la "nation", à partir des corps sur lesquels elle se fonde jusqu'aux corps de ceux qu'elle exclut.
Les femmes, la Nation, la race. Elsa Dorlin interroge ce triptyque dans une démonstration progressant de la fabrique du sexe à la fabrique de la race, s'inspirant des travaux de Thomas Laqueur qui, dans La Fabrique du sexe (publié en 1990 et traduit en français deux ans plus tard), montre comment le modèle du sexe unique est abandonné pour celui de deux sexes établissant ainsi la différenciation sexuelle.

Les femmes comme maladie

De même, la lecture des traités médicaux des XVIe, XVIIe, et XVIIIe siècles lui permet d'affirmer le sexe des maladies, fer de lance de l’inégalité des sexes   En effet, la différence sexuelle se fondant sur une différence de tempérament – la femme étant d'un tempérament froid et humide et l'homme d'un tempérament chaud et sec –, les maladies des unes ne sont pas les maladies des autres. Ainsi, le corps de la femme, caractérisé par sa porosité, est particulièrement enclin à la maladie.
La théorie aristotélicienne des humeurs, reprise par les médecins de l'âge classique, conforte par exemple cette idée que les menstruations sont une manifestation quasi pathologique en ce qu'elles sont logées dans l'utérus, organe qui "a sa propre sensibilité qui échappe à la volonté de la femme : on le dit être un animal parce qu'il se dilate, se raccourcit plus ou moins, selon la diversité des causes, et quelquefois même, il frétille et bouge, faisant perdre patience et toute raison à la pauvre femme"  . L'utérus devient alors la matrice, le lieu des maladies des femmes dont les deux principales – la fureur utérine" et "la suffocation de la matrice" – sont "causées par l'abstinence sexuelle, soit parce que l'organe se dessèche et s'irrite faute d'être humidifié par la semence masculine, soit à cause des vapeurs vénéneuses des humeurs croupissantes dans l'utérus (principalement la semence et les règles)"  .

Ainsi, les divers traités des maladies des femmes au cours du XVIIe siècle se contredisent-ils régulièrement et Elsa Dorlin de montrer comment les uns "désexualisent" les maladies dites vaporeuses (l'hystérie féminine correspond à l'hyponcondrie masculine), alors que les autres hiérarchisent ces affections et créent par là des types féminins, conformément à cette vérité générale que les corps des femmes sont affectés en raison de leur constitution: "d'un tissu moins serré et moins ferme, étant destinées à des fonctions moins pénibles ; au lieu que les hommes ont un corps robuste et vigoureux, parce qu'ils sont destinés à de grands et rudes travaux"  . La principale fonction féminine qui s'oppose au travail masculin étant la reproduction.
Autre type féminin, mais contradictoire, les femmes au tempérament viril, les "mutantes"  . Ces "anormales" résistent à la théorie morale sous-jacente aux discours médicaux. Les prostituées, ces "mules du démon"  , les Africaines, lubriques au tempérament chaud du fait de leur "clitoris […] hypertrophié qui croît sous l'effet du climat torride"  , les "fricatrices", les "hermaphrodites" qui s'adonnent au "tribadisme", au plaisir seules ou entre femmes, sont "ces imparfaites qui se sont emparées des fonctions viriles"  . Les principales fonctions viriles étant le "privilège […] de se satisfaire sexuellement sans risquer les grossesses"  .
Outre l’amusement ou l’agacement que procureront ces médecins tentant la bonne interprétation ou le bon diagnostic, l’intérêt des textes cités par Dorlin tient, d’une part, à la mise en évidence de l'évolution de la pensée médicale et des prémices de ce qui deviendra la médecine expérimentale au XIXè siècle, la femme se faisant condition de possibilité de la scientifisation de la médecine. D’autre part, à travers l’investissement du corps des femmes par le discours médical, l’auteure parvient à retracer utilement un aspect du développement du pouvoir médical.

La mère-patrie

Dans une deuxième partie, Dorlin montre comment la figure de la "mère" se forge pour désigner le modèle féminin de la santé en même temps que la possibilité même de penser la santé pour les femmes, "le corps féminin [étant] traditionnellement assimilé au désordre, au morbide, au monstrueux"  . L’investissement du chevet des femmes parturientes par les médecins, éloignant les sages-femmes et leur art, savoir illicite, fait de "vieilles recettes qui sont le fruit de leur imagination"  , permettra l’abandon d’une conception pathologique de la maternité considérée comme une "maladie quasiment inévitable et souvent mortelle, notamment parce que les médecins sont appelés en dernier recours"  . Norme de santé, outil de la politique nataliste à l’œuvre au milieu du XVIIIe siècle, la "mère" devient celle qui porte les enfants de la Nation. L’inégalité des sexes par là même remise en cause, la grossesse correspondant à la guerre, l’équilibre caractérisant la santé des hommes comme des femmes, pourquoi la femme n’accède-t-elle pas à la vie politique de la cité ? L’hypothèse d’Elsa Dorlin est que "la réforme du mode de conceptualisation de l’inégalité des sexes"   est confiée aux médecins, qui replaceront la femme à son rang de reproductrice, faible mais si charmante : "Si la force est essentielle à l’homme, il semble qu’une certaine faiblesse concoure à la perfection de la femme. Cela est encore plus vrai au moral qu’au physique : la résistance irrite le premier ; l’autre, en cédant, ajoute l’apparence d’une vertu à l’ascendant naturel de ses charmes, et fait par là disparaître la supériorité que la force donne à l’homme"  .
Les "mères", pourvoyeuses de la Nation, ne sont donc saines qu’en raison de leur sexualité: le coït hétérosexuel en vue de la procréation étant condition de la santé des femmes et prescriptions médicales. Elles se font ainsi "l’instrument majeur de la génotechnie"  .

Des Races a-mères

Dans une troisième partie, enfin, Dorlin analyse comment sont réutilisées les catégories de sain et de malsain, articulation de la domination d’un groupe par un groupe, ayant fondé le modèle de la femme saine, pilier de la régénération nationale à la veille de la Révolution française, pour fonder la "race", instrument médico-politique de justification de l’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc. Ainsi, nous dit-elle, "le système plantocratique et la société coloniale constituent l’un des hauts lieux de la formation d’une idéologie nationale"  .
Le "tempérament", outil politique de hiérarchisation des sexes et ici des peuples, pour devenir le socle de la théorie naturaliste de la "race", n’est donc plus défini comme relatif aux climats (système de Buffon), mais comme un principe endogène, déterminant les caractères physionomiques, esthétiques et même moraux. Les textes des naturalistes et des médecins voyageant aux colonies témoignent de l’extension faite du tempérament pathogène féminin aux Indiens et aux esclaves africains. "Le tempérament est désormais compris comme le principe premier, stable de détermination et de distinction physique et psychologique de l’humanité"  . Schème permettant d’asseoir l’idéologie esclavagiste et le dispositif colonial, le tempérament est au cœur des traités médicaux des XVIIe et XVIIIe siècles qui établissent autour de lui les catégories sociales et leurs pathologies propres. Ainsi en était-il des traités de maladies des femmes, ainsi en est-il encore des écrits de voyages aux titres évocateurs : Observations sur les maladies des nègres, leurs causes, leurs traitements et les moyens de les prévenir  , Guide médical des Antilles ou études sur les maladies des colonies en général et sur celles qui sont propres à la race noire  . La pathologisation des esclaves (les marrons, esclaves en fuite, sont dits en proie à une forme de folie), la dévirilisation des hommes, l’érotisation à outrance des femmes, sont les outils de la fabrication du concept moderne de "race", de la légitimation de l’esclavage (le travail serait un remède au tempérament naturellement faible des esclaves) et du maintien de la domination des colons.

Une saine lecture

Dans cet essai kaléidoscopique par ses sources et ses thèses, Elsa Dorlin rapporte brillamment les techniques visant la fabrication d’un peuple, d’une idéologie nationale, de ce que l’on appellerait aujourd’hui une identité nationale. En décryptant cette génotechnie pré-révolutionnaire nourrie de l’expérience coloniale, la philosophe montre l’envers de la Nation, l’interventionnisme dont elle résulte. "Le gouvernement colonial a introduit la race au cœur de la Nation française à un moment historique clé où nationalité et citoyenneté s’élaboraient, […] les colonies apparaissent clairement comme un laboratoire où une certaine idée de la citoyenneté française – exclusive, restrictive et naturaliste – a été pensée et éprouvée"  .
Ce travail (qu’on aurait aimé plus long car, très riche, on avance très vite, parfois trop, mais sans doute est-ce dû à une contrainte éditoriale) apporte des clés de lectures particulièrement pertinentes pour comprendre les mécanismes de production d’un discours d’État et sur ce qui le constitue. La "nation" est ce qui crée son identité sur des groupes d’individus lui fournissant une manne (les "mères" qui lui abandonnent leurs fils) et en regard d’autres groupes qu’elle maintient en dehors d’elle (les esclaves). Aux partisans du débat contemporain sur l’identité nationale, on pourra donc proposer cette lecture. Il semble en effet que les hypothèses de Dorlin y soient vérifiées, la manne contemporaine d’une prétendue identité nationale étant les immigrés lui fournissant leur travail, et formant le corps étranger pathologique dont elle se prémunit en l’excluant.#nf#