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Histoire

Charlemagne: Empereur et mythe d'Occident

Couverture ouvrage

Isabelle Duran-Le Guern Bernard Ribmont
Klincksieck , 299 pages

Charlemagne : entre histoire et légende
[mardi 23 fvrier 2010]


Une histoire de l'image de l'empereur à la "barbe fleurie" dans la littérature française, du Moyen Age jusqu'à nos jours.

Charlemagne au Moyen Âge : de l'histoire à la légende

Charlemagne a représenté, depuis sa mort jusqu'à nos jours, une figure historique incontournable qui n'a cessé de servir de référence dans les cadres les plus variés. Aujourd'hui encore, de nombreuses représentations, parfois fondées sur des faits réels, circulent à propos du célèbre empereur "à la barbe fleurie". L'ouvrage d'Isabelle Durand-Le Guerne et Bernard Ribémont vise à restituer les voies par lesquelles celui-ci a été perçu et présenté tout au long des siècles. Très rapidement, après sa mort, un mythe commence en effet à se dessiner. Eginhard, qui le connaissait personnellement, est l'auteur d'une biographie qui en livre un portrait déjà largement idéalisée, en prenant modèle sur la Vie des douzes Césars de Suétone. Une image forte se dégage ainsi dès son époque : celle d'un chef de guerre, d'un conquérant victorieux, d'un roi puissant et justicier. Charlemagne est également à l'origine de la renaissance de l'empire en Occident (renovatio imperii), symbolisée par le couronnement impérial du 25 décembre 800. Avec les intellectuels qu'il fait venir à la cour d'Aix-la-Chapelle, il lance une véritable renaissance des lettres. Il est le défenseur de l'Église, par son soutien à la constitution de l'État pontifical, et il contribue à la christianisation des païens, même si le caractère contraint des conversions avait pu faire l'objet de critiques dès son vivant. Au cours du IXe siècle, période marquée par la désagrégation progressive de l'empire, le règne de Charlemagne est perçu comme un véritable âge d'or. Les récits de Notker le Bègue, moine de l'abbaye de Saint-Gall, témoignent de cette nostalgie. Ses anecdotes – en grande partie fictives – sur le grand empereur seront reprises à travers les siècles, comme celle sur l'école du palais, dans laquelle Charlemagne est censé avoir loué les enfants pauvres pour leur bon travail et rabroué les fils de nobles pour leur négligence. Au cours des siècles, Charlemagne ne cessera plus d'être au centre de représentations multiples, et de constituer une référence politique de premier plan, surtout pour ceux qui revendiquent l'héritage impérial. En 1165, l'empereur Frédéric Barberousse le fait canoniser.
Charlemagne apparaît alors dans nombre de récits. Les auteurs des chansons de geste, dont la mise par écrit commence à la fin du XIe siècle, se l'approprient dès le début. Se fondant autant sur la réalité que sur le mythe, ils accentuent alternativement les différentes facettes du personnage. Parmi les images fortes, celle – inventée – de Roland périssant sur le col de Roncevaux, dans la Chanson de Roland, figure parmi les plus vivaces. Dans ces récits épiques, Charlemagne incarne le chef de guerre, le roi justicier, le défenseur de la chrétienté. À une époque marquée par les croisades, il est souvent mis en scène guerroyant contre l'ennemi sarrasin. Mais l'image de Charlemagne donnée par les chansons de gestes est plus complexe : ce cadre littéraire relativement souple se prête à une large exploration des différentes facettes d'un personnage, et il ressort parfois une image négative de l'empereur. Dans la Chanson d'Aspremont, il est présenté comme colérique. Parfois, il fait preuve de démesure, laquelle déclenche généralement les crises dans l’économie des récits. Personnage contrasté, il peut aussi incarner le modèle du souverain tyrannique, qui ne consulte pas ses barons avant de prendre ses décisions, lesquelles sont alors présentées comme mauvaises.
Au cours du Moyen Âge, le personnage de Charlemagne prend aussi de l'importance dans le domaine du politique. Il représente un facteur de légitimation de la royauté, ou un modèle dans la réflexion sur la nature du pouvoir royal. Philippe Auguste, dans son effort de renforcement de la royauté capétienne, conclut des mariages avec des descendants reconnus des Carolingiens. Son chapelain Guillaume le Breton, chroniqueur de la bataille de Bouvines, qualifie le roi de France de "carolide". Philippe Auguste lui-même, dans le discours rapporté par Guillaume, harangue ses troupes en évoquant les "magnanimes descendants des Troyens, distinguée race des Francs, héritiers du puissant Charles, de Roland et du preux Olivier". La royauté enrichit également son patrimoine symbolique par des emblèmes qui renvoient souvent à la figure carolingienne. Un diplôme de Philippe VI de Valois, en 1340, évoque la couronne que, d'après un faux capitulaire forgé à l'abbaye de Saint-Denis en 1160, Charlemagne aurait déposé à l'abbaye avant son départ (imaginaire) à la croisade. Cette couronne est ensuite utilisée pour la cérémonie du sacre. L'épée légendaire de Charlemagne est employée, d'après les sources, pour les sacres de 1380 et 1422. Le personnage de Charlemagne sert aussi de support à l'exaltation de figures particulières. Dans son roman Les vœux du paon, rédigé en 1312, Jacques de Longuyon présente neuf figures héroïques, parmi lesquelles on trouve, après des héros antiques et bibliques, successivement Charlemagne et Godefroy de Bouillon.

De la Renaissance à la Révolution: une vision contrastée, entre littérature et politique

À l'époque moderne, la figure de Charlemagne continue de servir de support littéraire, à plusieurs titres. Des romans reprennent la matière épique des chansons de geste et proposent des développement originaux. Le Roland furieux d'Arioste, écrit en 1516, met en scène un Charlemagne assez passif, plongé dans les plaintes et les déplorations, dans un registre parodique. Il faut dire que le personnage est victime de l'intérêt renouvelé pour l'Antiquité, qui s'accompagne, chez les humanistes, d'une vision particulièrement négative du Moyen Âge. Mais, gardant toute son ambivalence, dans le Bradamante de Garnier, il incarne les vertus antiques autant que les valeurs chrétiennes. Il demeure également une figure incontournable dans le champ du politique. Lors de la candidature à l'empire de François Ier, une intense propagande se met en place et le roi de France est présenté comme un nouveau Charlemagne par des auteurs comme Symphorien Champier ou Charles de Grassaille.
La figure carolingienne est également importante dans le cadre des réflexions sur la légitimité de la royauté absolue. La publication des capitulaires carolingiens  à la fin du XVIIe siècle donne matière à certains pour une critique de l'absolutisme. Boulainvilliers voit en Charlemagne un homme providentiel et modéré qui s'appuie sur les corps du royaume. Mais, après lui, se produit une décadence qui aboutit à l'absolutisme de la monarchie française. Montesquieu en fait un modèle de sagesse et d'équilibre dans la gestion du royaume, l'expression d'un pouvoir fort mais tempéré, dans le cadre d'une société organisée autour de relations harmonieuses. Cette idée ne fait pas l'unanimité parmi les philosophes des Lumières : pour Voltaire, Charlemagne incarne la barbarie médiévale et la soumission de l'État à l'Église. La conversion forcée des Saxons et le massacre de 4 500 "révoltés" pendant la campagne de Saxe seraient ainsi des exemples de sa férocité. Les assemblées du peuple franc masquaient mal sa tyrannie. Avec la Révolution française, la figure de Charlemagne se trouve encore modifiée. Félicité de Genlis – noble bourguignonne, ayant tenu un salon à Paris au début des années 1790 – écrit, après son retour d'exil en 1801, un roman atypique, Les Chevaliers du Cygne ou la Cour de Charlemagne. Elle voit dans son règne l'expression du régime politique idéal, par opposition aux pouvoir des rois absolus, mais également un modèle de stabilité face au chaos révolutionnaire. Napoléon lui-même prend Charlemagne comme modèle de sa propre rénovation impériale, par l'utilisation d'une symbolique renvoyant à l'empereur franc.

Charlemagne à l'époque contemporaine : du héros romantique au héros national

Au XIXe siècle, le romantisme fait une place nouvelle aux héros du Moyen Âge. L'œuvre de Louis-Antoine-François de Marchanguy initie le mouvement. Avec La Gaule poétique, publié en 1819, il contribue à la diffusion d'une image de Charlemagne particulièrement idéalisée. Les guerres de Charlemagne deviennent pour l'essentiel des réactions à des révoltes, et les conquêtes un moyen légitime pour civiliser les barbares. La figure de Charlemagne devient un enjeu politique majeur pour les romantiques, particulièrement après l'épisode napoléonien. Mais le traitement de cette image est relativement complexe. Chez Alexandre Dumas, les prétentions de Charlemagne à la sainteté basculent dans le grotesque, alors que l'anglais Southey va jusqu'à suggérer, dans un récit parodique, un désir homosexuel de l'empereur envers l'archevêque Turpin. Charlemagne devient également une figure importante dans le cadre du développement de l'idée nationale. Michelet y voit un monument français. Pour Victor Hugo, il devient "Charles de France", alors que le poète allemand Uhland en fait une figure emblématique du patrimoine historique et légendaire germanique. Après 1870, le personnage de Charlemagne devient un emblème de la lutte pluri-séculaire entre Français et Allemands. La campagne de Saxe montre la supériorité française sur les barbares d'Outre-Rhin, alors que la victoire de Charlemagne contre les Sarrasins, dans la Chanson de Roland, devient un symbole du redressement français face à l'ennemi teuton.
Enfin, le XXe siècle est marqué par un effacement progressif de la figure de Charlemagne. Les explications des auteurs à ce propos peuvent paraître contradictoires, puisqu'ils évoquent alternativement l'excessive mobilisation du personnage comme support de revendications nationales, et ensuite sa "double nationalité", française et allemande. Cette dernière dimension transparaît précisément dans une tendance en cours depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui tend à faire de Charlemagne un personnage emblématique de la civilisation européenne. En 1949, la ville d'Aix-la-Chapelle crée le prix international Charlemagne, attribué à Jean Monnet en 1952 et à Konrad Adenauer en 1954. Dans le domaine de l'enseignement, la figure de Charlemagne s'est maintenue avec plus de force. Il fait partie des personnages qui, dans les manuels scolaires de la IIIe République, et jusqu'aux années 1960, doivent incarner un modèle pour l'édification des jeunes élèves. L'anecdote de Notker le Bègue sur Charlemagne visitant l'école du palais devient ainsi une référence commune, dont témoigne encore la chansonnette de France Gall et son "sacré Charlemagne" qui "a inventé l'école". Les auteurs explorent également les voies d'une possible réappropriation de la figure, par des outils tels que la BD.

Des approches parfois discutables

Au final, on doit retenir que, dans la continuité du noyau mythique qui se dessine dès le IXe siècle, le personnage de Charlemagne a pu incarner, à toutes les époques, un ensemble de valeurs très différentes. Figure le plus souvent positive, elle prend parfois les contours d'un modèle négatif, comme dans les écrits de Voltaire. À telle enseigne que l'on peine, finalement, à trouver une quelque unité dans cette figure. L'ouvrage, à travers les nombreuses références, montre en effet bien les nombreux contrastes dans l'utilisation du personnage, mais le développement tend parfois à prendre les contours d'une sorte de catalogue. Les auteurs présentent, pour chaque période, l'empereur abordé dans ses différentes dimensions – le roi, le conquérant, le saint, l'homme –, alors qu'il eût été possible, sans doute, de dégager quelques axes plus clairs, des lignes directrices, comme, par exemple, son exploitation dans la construction de la mythologie nationale française. Si l'on réunit les informations disponibles, on constate en effet que l'utilisation de Charlemagne dans la construction de l'espace politique et national français remonte à l'époque capétienne. Parfois, on peut également reprocher aux auteurs un certain manque de contextualisation. Si l'analyse des chansons de geste montre bien en quoi celles-ci représentent une expression des valeurs aristocratiques, en ce qui concerne par exemple les liens vassaliques, il n'aurait pas été inutile d'approfondir – lorsqu'il est question des crises entre Charlemagne et ses barons, par exemple – la question du difficile équilibre des pouvoirs qui s'établit au sein de l'aristocratie aux XIe-XIIIe siècles. On a donc parfois l'impression que les œuvres – dont les dates pourraient être plus souvent précisées – sont mises en regard indépendemment de leur contexte. De la même manière, la désacralisation dont fait l'objet Charlemagne au XIXe siècle et le mépris de la fête de Saint-Charlemagne dont témoigne un écrit de Maupassant, s'inscrit probablement dans le processus d'érosion du sentiment religieux que connaît la société française depuis le XVIIIe siècle.
Certaines approches plus ponctuelles semblent également discutables. Est-il réellement pertinent de parsemer l'ouvrage de références à l'idée de tripartition fonctionnelle des sociétés indo-européennes élaborée par Georges Dumézil  ? Au-delà du fait que cette conception demeure sujette à caution, son emploi ici semble d'un intérêt tout à fait limité pour l'analyse. Est-il réellement utile de signaler, sans autres développements, que dans la vision de Charlemagne par Marchanguy, « de manière quelque peu inattendue, c'est la troisième fonction dumézilienne, la fonction économique, que Charlemagne semble incarner le mieux. »  ? Enfin, signalons quelques remarques réellement superflues, comme l'évocation des « horreurs"  que Serge Gainsbourg faisait chanter à France Gall, avec sa célèbre chanson, « Les sucettes d'Annie ». Dans le même registre, est-il réellement nécessaire, lorsqu'il est question des différentes épouses de Charlemagne, de le qualifier de "rude gaillard ... dont un Georges Brassens, sans doute mieux inspiré que Monsieur Gall, aurait pu tirer quelque inspiration gauloise et goguenarde !"  ?
Malgré ces quelques remarques, si l'on tient compte du fait qu'il ne s'agit pas là d'un ouvrage de recherche – ce dont témoignent d'une part l'absence d'une bibliographie, d'autre part l'indication relativement aléatoire des références bibliographiques – il faut néanmoins reconnaître à l'ouvrage l'apport d'informations nombreuses et utiles pour qui s'intéresse aux représentations ambivalentes de Charlemagne au cours de l'histoire.
 

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3 commentaires

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Nail

24/02/10 09:25
J'ose espérer que l'erreur de représenter ici un Charlemagne "barbu" ne viendrais pas de l'auteur de ce livre ... ce serait grave qu'il confonde le vocabulaire d'alors et celui d'aujourd'hui !

Il est pourtant depuis quelques temps assez reconnu que l'empereur ne portait pas de barbe sinon qu'un soupçon de 2 à 3 jours (d'où cette mauvaise traduction "fleurie au sens actuel" -comme s'il pouvait avoir des fleurs dans la barbe- alors que le sens d'alors s'entendait même moins "à fleur de peau" que "pas rasé depuis quelques jours").

Hélas, les érreurs ont la peau plus dure que le bon sens ....
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Rodolphe Keller

01/03/10 13:15
Bonjour,

Je savais que la longue barbe de Charlemagne relevait de la légende, mais ne connaissais pas ce détail linguistique. Merci pour l'information.

Le choix de l'image appartient aux éditeurs du site. Cela dit, l'ouvrage en question traite non pas de Charlemagne en tant que personnage historique, mais de Charlemagne dans l'histoire et des représentations qui en ont été faites. Le choix de la photo me semble donc tout à fait à propos, car c'est là l'image qui s'est imposée du personnage.
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cloclo

19/03/14 14:16
Bonjour , il me faudrait un prologue sur Charlemagne
Merci d'avance .

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