<p>Un ordonnancement des archives des happenings de J.-J. Lebel et une ouverture sur l&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;esprit des ann&eacute;es 1960.</p>

L’ouvrage réalisé en collaboration entre l’artiste Jean-Jacques Lebel et l’historienne de l’art Androula Michaël, Happenings de Jean-Jacques Lebel ou l’insoumission radicale, s’intéresse aux happenings réalisés par Jean-Jacques Lebel entre 1960 et 1967. Ce dernier s’inscrit dans la lignée des actions dadaïstes et du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, figure qui hante tous ses textes et certaines de ses œuvres. Il est l’un des principaux protagonistes des différents festivals et mouvements ayant accueilli des happenings et des performances – dont ceux qu’il a organisés, le Festival de la libre expression et Polyphonix –, ce qui confère tout son intérêt à cet ouvrage. Ce dernier comporte un texte d’introduction daté de mars 2009 de Jean-Jacques Lebel, qui retrace son parcours et présente les principaux et principales protagonistes de ses happenings. Ensuite, vingt et un chapitres reprennent un à un les happenings de Jean-Jacques Lebel : un texte explique le déroulement de l’action et des photographies (bien légendées) donnent un aperçu de la situation ainsi créée. Tous ces documents de première main sont une aide précieuse pour retracer cet apport à l’histoire de l’art dont les archives n’avaient pas été réunies clairement jusqu’à aujourd’hui. La contribution de l’artiste, qui a permis à l’historienne de l’art de mettre en mots et en images de manière très précise cette mémoire, est ici cruciale. Enfin, l’ouvrage se clôt par une partie comportant des archives qui complètent les informations sur ces happenings par des textes de l’artiste, divers articles de revues rendant compte de leur réception polémique et une bibliographie.

 

Le texte d’introduction situe la réalisation des happenings de Lebel – le premier datant de juillet 1960 – dans l’histoire de ce moyen d’expression, qui puise ses racines aux actions dadaïstes des années 1920 et du mouvement Gutaï des années 1950, réalisées en Europe et au Japon, bien avant qu’Allan Kaprow, l’inventeur officiel du happening aux États-Unis, ne surgisse sur le devant de la scène. En ceci, Lebel s’inscrit sans le dire dans l’écriture d’une histoire de l’art rénovée qui prend en compte la domination américaine sur la transmission de la mémoire et travaille à rétablir au plus près les faits européens. Il s’inscrit par contre consciemment dans le désir d’évoquer l’esprit qui présidait à la réalisation de ces happenings, ce en quoi son témoignage est précieux. Lebel évoque aussi les difficultés pour restituer le plus exactement possible le déroulement des actions, corriger les erreurs qui circulent au sujet de certains happenings (notamment l’instructif montage du film Malamondo qui s’approprie en le déformant le happening Pour conjurer un esprit de catastrophe de 1963). Lebel analyse ensuite les différences qui opposent sa conception des happenings à celle de ses amis américains Claes Oldenburg et Allan Kaprow, dont la principale réside dans le refus de reproduire la structure autoritaire et hiérarchisée entre l’auteur/metteur en scène et les acteurs/exécutants. Pour cela, il met en place une organisation collective et intègre des contenus politiques, cherchant à faire surgir des expériences sensorielles qui modifient et intensifient les systèmes de perception . Les détails de cette organisation, de son “processus de production collégial” , enrichissent la perception de ces actions. Cette introduction se termine donc par la présentation de certains protagonistes de ces happenings, qui permettent aussi de comprendre l’entourage et le réseau amical et politique de l’artiste – et au-delà, de rendre hommage à des parcours, des engagements et des œuvres restés dans l’ombre.

 

Les chapitres dédiés aux happenings rendent compte de leur déroulement, des protagonistes et surtout, de l’état d’esprit qui les animait, permettant au lecteur et à la lectrice d’aujourd’hui de s’approcher d’une époque riche en utopies, creuset de nombreuses libertés acquises ensuite, mais toujours remises en cause – et peut-être plus particulièrement aujourd’hui. Lebel interprète d’ailleurs Mai 68 comme l’aboutissement et la phase suivante, politique, des happenings qu’il avait coréalisés. Au cours de l’évocation de cette vingtaine de happenings, on croise son opposition à la Guerre d’Algérie, à la torture, à l’industrie culturelle, sa défense des drogues hallucinogènes, de la liberté d’allure et d’esprit (notamment au sujet de l’assassinat et du viol de Nina Thoeren). À ce sujet, Lebel prend en compte certaines revendications féministes telles la contraception et la liberté sexuelle, inclut des protagonistes femmes dans ses happenings (dans Déchirex, en 1965, Lee Worley couverte de spaghettis et portant un masque de mort, dressée sur le toit d’une voiture, est magnifique), intègre à de rares reprises une réflexion sur le genre (la présentation d’hommes et de femmes nus lors de l’Élection de Miss Festival en 1967 est jubilatoire, la place accordée à l’outing avant l’heure du transsexuel Cynthia, dans 120 minutes dédiées au Divin Marquis en 1966, est touchante et courageuse). Malheureusement, ces happenings offrent majoritairement un contenu hétérosexuel, un regard et une libido masculines, certes totalement éclatés et libertaires, mais les désirs des femmes restent en retrait. Propositions laissées sous contrôle des participants(es), les happenings de Lebel sont propices aux débordements, aux amitiés politiques de groupes d’extrême-gauche tout autant qu’aux associations totalement incongrues entre politique et érotisme, visant au final à changer la perception de la culture en enjoignant le public à devenir actif, en appelant ouvertement à l’insurrection générale – Mai 68 représentant pour Lebel “le plus grand happening de tous les temps” . Ces “reconstitutions” permettent d’en saisir a minima l’énergie, le sens et leur radicale irrévérence dans le contexte politique et social de la France des années 1960.

 

Côté pratique, on regrettera l’absence d’index, qui aurait permis de naviguer plus facilement dans l’ouvrage et de retrouver les participations récurrentes de certains(es) artistes. Et surtout, il est dommage qu’Androula Michaël ne présente pas plus clairement l’apport des happenings de Jean-Jacques Lebel au sein de l’histoire de l’art, qu’elle n’ait pas situé ce travail dans l’ensemble du corpus déjà existant et accessible, soulignant l’originalité (l’association permanente entre les dimensions politique et érotique, l’action corporelle et des objets très plastiques, picturaux) et les convergences de ces propositions dans l’effervescence des années 1960 (dans un contexte français politique et social très spécifique qui aurait pu être plus investi), ce qui aurait donné un recul judicieux et appréciable face à ce travail absolument nécessaire d’ordonnancement de la mémoire et des archives.

 

Par ce travail, on accède à une coupe au sein de l’histoire des happenings et de la performance européenne des années 1960, ainsi qu’à ses liens avec les États-Unis, très méconnus. En donnant accès à une version européenne de l’histoire du happening, qui est encore en véritable chantier, il devient une référence incontournable pour établir précisément le déroulement de cette partie de l’histoire de l’art encore peu explorée de manière rigoureuse. Cet ouvrage offre aussi un outil de première main aux jeunes générations, pour leur permettre de créer une descendance à ces happenings, ancrée dans notre histoire et ses enjeux actuels#nf#