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Histoire

Hommes illustres. Mœurs et politique à Athènes au Ve siècle

Couverture ouvrage

Pauline Schmitt-Pantel
Aubier , 265 pages

Mœurs et politique à Athènes
[jeudi 04 février 2010]


Une nouvelle lecture des Vies de Plutarque et une autre perspective sur la vie politique athénienne du V e siècle avant notre ère.  

Avec ces Hommes illustres, Pauline Schmitt Pantel continue une réflexion de longue date sur les pratiques politiques dans les cités grecques. C’est donc à une spécialiste de la question que nous avons affaire. Une spécialiste et une enseignante : précis et savant, ce petit volume n’en est pas moins toujours très pédagogique et parfaitement accessible aux non-spécialistes.

Une histoire des pratiques et pas seulement des institutions

Dès l’introduction, l’auteur prend soin de resituer sa contribution dans le paysage historiographique. On ne se définit jamais aussi bien qu’en disant clairement à quoi on s’oppose. Ici, P. Schmitt Pantel se démarque d’abord soigneusement des historiens qui, dans le sillage du Clisthène l’Athénien de P. Lévêque et P. Vidal-Naquet, seraient tentés de limiter l’histoire politique à l’histoire des institutions – assemblées, conseils, magistratures. Il est vrai que ces historiens ont pour eux le plus ancien spécialiste de la politique des cités grecques : cette perspective institutionnelle était déjà celle d’Aristote. Mais Aristote décrivait et analysait ce qu’il connaissait, c'est-à-dire la cité du milieu du IVe siècle, qui, en deux siècles environ, avait connu des évolutions sensibles. On remarquera toutefois qu’Aristote lui-même n’ignorait pas que, derrière les institutions, il y avait les hommes et la pratique des institutions.

Or c’est justement sur un aspect de cette pratique que s’interroge P. Schmitt Pantel : elle entend élargir la définition traditionnelle du politique en étudiant le comportement, les modes de vie – ce qu’en grec on appelle les épitèdeumata, de quelques Athéniens célèbres du Ve siècle qui ont joué un rôle de premier plan dans leur cité. Elle cherche ainsi à montrer que leurs comportements, en privé comme en public, mais aussi le discours que les Anciens ont construit autour de ces comportements, permet aux historiens de se faire une idée, plus juste et plus complète que par la stricte étude des institutions, de ce qu’est un "animal politique" dans l’Athènes du Ve siècle.

Ce qu’on ne trouve pas dans les livres d’histoire

Pour cela, P. Schmitt Pantel fonde avant tout sa réflexion sur les Vies de Plutarque. Grâce à cet auteur prolixe de la fin du Ier et du début du IIe siècle de notre ère, nous est en effet parvenue une mine d’informations sur la vie des grands hommes athéniens de l’époque classique. Plutarque, qui écrit les biographies de Thémistocle, Périclès, ou Alcibiade plus de cinq siècles après la mort de ces personnages, est l’héritier d’une tradition très vivante qui a conservé certains épisodes de ces vies, mais qui en a aussi probablement embelli, voire inventé, d’autres. On avouera qu’il peut y avoir, à première vue, une certaine contradiction à se méfier d’Aristote, philosophe du IVe siècle av. J.C., quand il définit la cité grecque, tout en se fiant au témoignage de Plutarque, qui vit dans un univers politique radicalement différent, pour comprendre des pratiques politiques vieilles de plusieurs siècles.

Mais cette démarche est l’occasion d’une deuxième mise au point historiographique et méthodologique. P. Schmitt-Pantel affirme d’emblée, en effet, qu’elle entend lire Plutarque comme on lit un historien. Non pas que Plutarque lui-même ne se soit pas explicitement présenté, et à plusieurs reprises, comme un moraliste plus que comme un historien. Mais le pari de P. Schmitt Pantel est le suivant : les épisodes des Vies ne sont pas seulement réorganisés et interprétés par Plutarque pour pouvoir faire le portrait moral de ses personnages ; ils sont le résultat d’un discours sur ces personnages, discours qui, selon elle, a été produit de leur vivant ou immédiatement après leur mort, et qui nous transmet, par conséquent, la conception que les Athéniens du Ve siècle se faisaient d’un homme politique, d’un "homme illustre". Et de détailler, point après point, les principales caractéristiques de ce discours comme autant d’étapes obligées du portrait : la jeunesse et la formation avant l’entrée dans la vie publique, la richesse, la capacité à répondre aux critères de sociabilité, la piété, mais aussi, de façon peut-être plus surprenante – encore que … – les histoires d’amour et les destinées tragiques.

Hommes illustres et démocratie athénienne

Précisons tout de suite ce que sont ces hommes illustres, qui n’ont pas grand-chose à voir avec nos hommes politiques d’aujourd’hui, issus pour la plupart d’une grande école d’administration. Rien de tout cela, dans l’Athènes du Ve siècle, aucune spécialisation, aucune "professionnalisation". Les citoyens se réunissent plusieurs fois par mois en une assemblée, qui prend les grandes décisions de politique générale et au sein de laquelle chaque citoyen est libre de suggérer toute mesure qui lui paraîtrait utile pour la communauté. Par ailleurs, la charge de gérer au quotidien la vie publique incombe à un certain nombre de citoyens, tirés au sort parmi des volontaires (ou, moins fréquemment, élus) – ce sont les magistrats. La plupart d’entre eux nous demeureront à jamais inconnus. Mais certains, par leur charisme, leur vertu, leur courage, ou au contraire leurs insuffisances et leurs échecs, ont imprimé leur marque à la vie politique athénienne – et leur nom nous est resté.

C’est à eux que P. Schmitt Pantel, en suivant Plutarque, consacre sa réflexion : Aristide, Thémistocle, Cimon, Périclès, Nicias, ou encore Alcibiade. Ici ou là, la silhouette de Cléon, premier homme politique à ne pas être issu d’une famille de l’aristocratie athénienne, pourra bien venir jouer les trouble-fête dans cette petite coterie. Mais nous serons le plus souvent entre gens bien. Car si, dans l’Athènes du Ve siècle, la parole est donnée à tous, la politique est l’affaire de quelques uns.

Aux hommes bien nés, la valeur n’attend pas le nombre des années

C’est l’affaire, tout d’abord, d’hommes bien nés et bien éduqués. Les récits font la part belle aux ascendances prestigieuses – Périclès l’Alcméonide, Alcibiade, pupille de Périclès – et aux maîtres célèbres. Aussi, les notes discordantes doivent-elles être analysées de près. Les sources dont dispose Plutarque ne fournissent pas un discours stéréotypé sur la jeunesse et la formation des élites athéniennes. Ainsi Thémistocle et Cimon, par exemple : leur réticence, dans l’enfance, à toute éducation aristocratique traditionnelle en fait les mauvais élèves du groupe.

Nous sommes là au cœur de la construction idéologique, là où finit la biographie, peut-être, et où commence le discours sur les hommes illustres. Car ces personnages qu’on présente comme « mal élevés », apaideutoi, ou un peu frustres, ont tous plus tard un comportement politique qui les distingue des autres. Les caprices de Thémistocle ne sont-ils pas une manière d’expliquer la politique anti-conformiste qu’il a menée une fois élu stratège ? La rudesse de Cimon, dès son adolescence, ne rend-elle pas plus compréhensible les accusations de "laconisme" qui ont été portées contre lui ? Un homme politique athénien qui favorise les positions des Spartiates a dû être, à n’en pas douter, un mauvais élève … On ne saura jamais si Thémistocle était réellement incapable d’accorder une lyre, ni si Alcibiade s’est vraiment toujours entêté à refuser d’apprendre à jouer de la flûte. Ce qu’on sait bien en revanche, grâce à ces récits de Plutarque, c’est que les Athéniens, pour raconter leurs hommes illustres, ont éprouvé le besoin de construire ce discours. Il n’est pas impossible qu’on en apprenne plus par là sur l’histoire des représentations que sur la vie de Thémistocle, de Cimon ou d’Alcibiade.

Argent, pouvoir et pouvoir de l’argent

Sans grande surprise, nos hommes illustres sont aussi en général des gens riches. Non pas en raison d’un culte particulier de la richesse à Athènes, mais parce que ces charges publiques qu’ils occupent prennent beaucoup de temps et entraînent le plus souvent des dépenses considérables. Les sources anciennes, et Plutarque ne fait pas exception, n’insistent pas sur ce fait évident : qui voulait être élu stratège devait pouvoir déléguer l’intégralité de ses tâches domestiques et, surtout, agricoles à des intendants. Mais curieusement le discours sur les hommes politiques n’insiste pas sur la richesse, ou sinon pour montrer la générosité des plus favorisés. A propos de Cimon, par exemple, qui ouvre ses jardins au peuple pour qu’il vienne y cueillir des fruits ; ou d’Alcibiade, qui offre une généreuse contribution volontaire à la cité. La richesse est là, mais elle n’a de valeur que parce qu’elle est mise à disposition de la communauté.

Il arrive pourtant que le récit de Plutarque fasse une part plus importante aux questions d’argent. Mais c’est ou bien pour mettre en valeur la pauvreté d’un Aristide, ou bien pour dénoncer le luxe (la truphè) d’un Alcibiade. C’est qu’au cours du Ve siècle, le discours sur les hommes politiques a évolué, s’est libéré des conceptions héritées du régime aristocratique de l’époque archaïque. La richesse n’assure pas nécessairement le pouvoir et la considération. Le luxe, privé ou public, a fini par devenir insupportable et la générosité d’Alcibiade n’arrive pas à faire oublier l’ostentation qui l’accompagne.

Vie privée ou vie publique ?

On ne s’étonnera pas que, riches et bien nés, nos hommes illustres soient aussi présentés comme pieux, sociables et dévoués envers leurs concitoyens. On sera plus surpris sans doute de voir que le discours sur les hommes politiques intègre nécessairement des considérations sur leurs amours. C’est que la vie amoureuse et la vie politique entretiennent, pour les Athéniens, des rapports étroits. La pratique politique athénienne le montre : la réussite de la carrière politique demande un certain pouvoir de séduction. L’assemblée athénienne est une arène où le vainqueur est celui qui a réussi à séduire le dèmos. Dans le portrait de nos grands hommes, l’éducation amoureuse fait figure d’apprentissage de la vie politique.

Encore faut-il bien distinguer les relations avec d’autres hommes des relations avec les femmes. C’est l’amour homosexuel, la rivalité entre jeunes gens, qui joue ce rôle de préparation à l’arène politique. Séduire une femme et séduire le dèmos sont au contraire deux choses différentes. L’amour hétérosexuel, associé à la mollesse, est vu comme un obstacle à la vie politique. C’est par le mariage que les femmes constituent un atout précieux pour la carrière politique : les alliances matrimoniales sont souvent justifiées par des alliances politiques et le mariage, en tant qu’il a pour but la naissance d’enfants légitimes, est une institution qui rend possible l’existence même de la cité.

Ces récits mettent en lumière une caractéristique essentielle du discours qui s’est construit autour de ces figures d’hommes politiques : les liens qui existent entre l’individu, la famille et le groupe qu’est la cité. P. Schmitt Pantel relève la rupture importante (métabolè) que constitue "l’entrée en politique" pour ces hommes illustres : ils quittent le domaine de la famille, le registre de la jeunesse insouciante, pour se consacrer à la cité. Mais jamais cette rupture n’est complète dans le discours politique et ce sont toutes les "frontières du politique" qu’il nous faut repenser. Car ce discours ne fait pas de distinctions entre ce qui, pour nous, relèverait de la vie privée et ce qui relèverait de la vie publique.

Et cela vaut à tous les niveaux. Le discours sur le luxe et la richesse mêle très étroitement les deux sphères, privées et publiques : la fortune des hommes politiques est en même temps naturellement toujours un peu celle de la cité. Il en va de même des gestes religieux : Aristide, ayant prononcé un serment au nom de la cité, se propose en bouc-émissaire, en pharmakos, et prend sur lui seul, à titre privé, la malédiction du parjure pour éviter qu’elle ne retombe collectivement sur la cité. De même, les affects et les sentiments trouvent leur place toute naturelle dans les récits dont Plutarque se fait l’écho. Amour conjugal ou paternel, amitié, désespoir ou jalousie : la palette des sentiments, exprimés publiquement, est variée et nuancée. Ce n’est pas du voyeurisme et, pour P. Schmitt Pantel, ce n’est pas du moralisme de la part de Plutarque. C’est le signe que, pour les Anciens, la description des sentiments est constitutive du discours politique.

On touche là sans aucun doute à un aspect fondamental de la cité grecque antique, déjà souligné par Aristote à plusieurs reprises et qui est largement commenté aujourd’hui par les sociologues. Dans une société de "face-à-face", où tout le monde se connaît et où tout se fait sous les yeux de tous, les contours entre la sphère du public et celle du privé ne peuvent pas être analysés avec nos seuls concepts contemporains.

On comprend ce que l’auteur veut dire dans l’introduction : on trouve dans ce livre ce que l’on ne lit pas dans les livres d’histoire habituellement. L’analyse de P. Schmitt Pantel a pleinement réussi à réhabiliter "l’anecdote", si souvent méprisée par les historiens, et à montrer qu’elle n’est rien moins qu’anecdotique. L’objectif est atteint et, surtout, on a très envie de relire Plutarque. Car au fond, un doute subsiste quand même : à quelles "pratiques" politiques ce discours renvoie-t-il ? Si l’on comprend sa cohérence, si l’on voit bien quelle figure de l’homme politique il (re)construit, on se demande toujours un peu si cet homme politique est bien celui que connaissaient les contemporains de Périclès.
 

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