Un ouvrage colossal qui illustre la vivacité de la théorie de l'évolution tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des sciences de la vie.

*Pour une recension de la réédition de cet ouvrage, allez ici.

Avec 1104 pages, 48 chapitres (sans compter une préface, une introduction et une postface) et pas moins de 50 contributeurs venus d’horizons très différents (parmi les directeurs se trouvent deux biologistes et un philosophe), le tout à un prix plus qu’accessible pour un ouvrage de cette ampleur (30 euros), Les Mondes Darwiniens fait figure de véritable "bible du darwinisme". La publication de cet ouvrage en septembre est venu clore une "année Darwin" déjà bien chargée, mais, selon les directeurs de l’ouvrage, il s’agit moins de célébrer les 200 ans de Darwin que les 150 ans de l’Origine des Espèces, moins un homme que la naissance d’une théorie dont la fécondité se fait ressentir aujourd’hui au-delà des simples limites de la biologie. En effet, comme veut le signifier son sous-titre (L’évolution de l’évolution), cet ouvrage a pour objet principal la théorie de l’évolution : ses concepts, son développement et ses mutations ainsi que son importation et son application à de nombreux domaines. Le livre, loin d’adopter une posture défensive qui consisterait à défendre la théorie de l’évolution contre ses multiples détracteurs, présente plutôt la théorie de l’évolution dans sa richesse et sa vitalité actuelles, qui sont encore la meilleure preuve de sa santé et de sa solidité.


L’ouvrage se divise en quatre parties. La première est consacrée aux notions fondamentales de la théorie de l’évolution : variation, hérédité, sélection, adaptation, fonction, caractère, espèce, filiation et vie. Mais qu’on ne s’y trompe pas : loin d’être des chapitres introductifs destinés à présenter ces concepts au novice, ces chapitres "problématisent" chacune de ces notions, en montrant comment elles changent selon le domaine de la biologie où elles sont utilisées ou selon le point de vue adopté. Chaque chapitre constitue ainsi une synthèse de très haute qualité sur les problèmes scientifiques et épistémologiques posés par chacun de ces piliers de l’évolution.


La deuxième partie est consacrée aux rapports entre théorie de l’évolution et sciences du vivant. Une partie des chapitres est consacrée à dresser un panorama de l’état actuel de la théorie de l’évolution : peut-on formaliser la théorie de l’évolution ? le concept de "fitness" peut-il être appliqué à d’autres entités que les gènes ou les organismes ? la théorie de l’évolution est-elle une théorie indéterministe ? la théorie synthétique de l’évolution doit-elle être remplacée par un autre cadre théorique comme la "synthèse évolutive étendue" ?

Les autres chapitres sont pour la plupart consacrés à l’application de la théorie de l’évolution à d’autres domaines des sciences du vivant. Sont ainsi traitées : la biologie moléculaire, la biologie des systèmes, la phylogénétique, l’étude de l’ontogenèse, la génétique du développement, l’immunologie, l’éthologie, l’écologie ou encore la médecine. Le chapitre sur les rapports entre théorie de l’évolution et la biologie synthétique (la discipline qui s’efforce à recréer de façon synthétique les composants du vivant) est des plus passionnants.

En-dehors de ces deux grandes thématiques, cette section contient quelques chapitres isolés : un intéressant chapitre sur l’utilisation du récit en biologie évolutive, deux très bon chapitres de synthèses sur les rapport entre sexe et évolution et évolution et vieillissement ainsi qu’un curieux chapitre sur le dimorphisme sexuel dont la thèse principale est que la différence de taille entre homme et femme au sein de l’espèce humaine ne peut être expliquée que par une pression sociale poussant les hommes à affamer les femmes en s’octroyant le contrôle des ressources.





La troisième partie, sans doute la plus riche, est consacrée à l’exportation de la théorie de l’évolution en-dehors des sciences de la vie. Cette exportation peut être de deux types : dans certains cas, on se contente d’appliquer certains principes et modèles de la théorie de l’évolution (l’idée de sélection par exemple) à de nouveaux domaines, dans d’autres c’est la théorie de l’évolution elle-même qui est convoquée pour éclairer de nouveaux domaines.

Dans le premier type d’application, on trouve l’utilisation "d’algorithmes évolutionnaires" en informatique mais aussi dans la conception de robots autonomes, mais aussi la linguistique historique, qui peut se nourrir des outils développés par la phylogénétique. Dans le deuxième type, on trouve les domaines des sciences humaines qui ont décidé de prendre au sérieux l’influence de l’origine évolutive de l’homme dans l’étude de son comportement actuel. Un certain nombre de chapitres sont ainsi consacrés à la psychologie évolutionniste, tant pour la défendre que pour l’attaquer. Certains chapitres traitent de la psychologie évolutionniste en général et des concepts qu’elle mobilise ("nature humaine", "modules") tandis que d’autres traitent de son application à un domaine particulier (l’évolution du langage ou celui de la morale). Perdu dans cet ensemble cohérent sans pour autant être hors sujet se trouve aussi un chapitre historique consacré au point de vue de Darwin lui-même sur l’évolution de la morale. Le tout forme un ensemble passionnant et utile, permettant de s’interroger sur les implications de la théorie de l’évolution pour les sciences humaines. Il faut ajouter à cela un excellent chapitre sur la "téléosémantique", un programme de recherche philosophique dont le but est de résoudre problème philosophique d l’intentionnalité grâce à la notion de fonction évolutive.

Il est à noter, néanmoins, que cette dichotomie est trop simple : certains champs appliquer la théorie de l’évolution des deux façons. Un chapitre est ainsi consacré à l’étude de l’évolution culturelle. Or, cette étude fait appel à la théorie de l’évolution des deux façons : premièrement, elle utilise des concepts tirés de la théorie de l’évolution pour modéliser l’évolution culturelle ; deuxièmement, elle formule des hypothèses évolutionnaires sur la psychologie humaine pour déterminer quels sont les mécanismes psychologiques qui rendent possibles l’évolution culturelle. De même, un chapitre est consacré à l’économie évolutionniste, qui joue elle aussi sur les deux tableaux, pour un plus grand bénéfice théorique.


La dernière partie, très courte, consacre trois chapitres à la réception de la théorie de l’évolution. Le premier est consacré aux différents types de créationnismes actuels et à leur charge contre l’évolutionnisme. Le deuxième, portant sur la pédagogie de l’enseignement de l’évolution, dresse un utile panorama des "mauvaises" façons de se représenter la théorie de l’évolution et de la façon dont celles-ci peuvent être induites. Le troisième et dernier chapitre, enfin, s’attaque à un obstacle à la diffusion de la théorie de l’évolution plus pernicieux que le créationnisme : le concept "d’hominisation". L’hominisation est une façon de penser qui réintroduit dans une théorie de l’évolution mal digérée la thèse de l’exception humaine : l’homme serait sinon le "but" de l’évolution, du moins son apogée. L’hominisation conduit ainsi à remplacer le modèle darwinien de l’arbre des espèces par celui de l’échelle, au sommet de laquelle se trouverait, bien évidemment, l’homme.


Les Mondes Darwiniens est ainsi un ouvrage très riche, un recueil de synthèses pour la plupart excellentes sur l’état actuel de nombreux champs de recherche dans de très nombreuses disciplines. Sans aucun doute, n’importe quelle bibliothèque de sciences de la vie ou de sciences humaines devrait l’avoir dans ses rayons et il constitue un outil très utile pour l’epistémologue. L’ouvrage, nécessaire, vient combler un manque dans un pays (la France) où l’impact de la théorie de l’évolution est trop souvent, quand elle n’est pas mal comprise, cantonné aux sciences de la vie. Il convient néanmoins de noter qu’il s’adresse à un public déjà spécialisé et ne saurait en aucun cas servir d’introduction à celui qui ne maîtrise pas encore les bases de la théorie de l’évolution. #nf#