Religions

Ecrits mémorables

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Louis Massignon
Robert Laffont

Souvenons-nous de Louis Massignon
[jeudi 17 dcembre 2009]


Qui se souvient de Louis Massignon? Robert Laffont, qui publie deux tomes imposants extraits d'une oeuvre protéiforme, à la fois théologique, scientifique, politique et poétique.

De la vie du grand orientaliste français Louis Massignon (1883-1962), on connaît aujourd’hui beaucoup, grâce à la biographie de référence publiée par Christian Destremeau et Jean Moncelon. De ses écrits, on a pu lire de nombreuses pages compilées dans deux recueils différents, Opera minora (1963), publié sous la direction de Youakim Moubarac, et Parole donnée (1962). Aux "écrits mineurs" était censée correspondre la Grande Œuvre, La Passion d’al-Hallâj, constamment remise en chantier et finalement publiée en 1975, après la mort de son auteur. Mais, difficilement accessibles – Opera minora n’est plus édité depuis 1969 –, les deux premiers recueils sont en outre lacunaires et tributaires d’une vision dépassée de l’œuvre massignonienne.

Les Ecrits mémorables comblent donc les manques des anthologies précédentes et mettent en évident la richesse complexe de l’œuvre de Massignon. Christian Jambet, François Angelier, François de L’Yvonnet et Souâd Ayada en établissent ici la première édition critique : 178 textes, dont 46 inédits, y sont présentés, annotés, et accompagnés d’une bibliographie complète. Si elle n’est pas absolument complète, cette édition n’en demeure pas moins extrêmement riche et accessible au grand public. Tout en rendant compte de la diversité de production de Louis Massignon et de son engagement tant politique qu’universitaire, elle entend battre en brèche les préjugés et représentations caricaturales encore courants à son sujet et relatifs notamment à son expérience mystique. Pour arrêter leur choix, les éditeurs ont retenu les textes qu’eux-mêmes ont jugé mémorables, c’est-à-dire "dignes de la mémoire qui préserve les œuvres capables de modifier, de retourner, d’éduquer des générations nouvelles" et justifiant de leur accorder une place parmi nos "classiques".

Divisés respectivement en cinq et sept parties, les deux volumes révèlent les différentes facettes de la carrière de Massignon, à la fois orientaliste de grand renom, professeur au Collège de France, éminent théologien, infatiguable contempteur du colonialisme, et poète reconnu par des auteurs comme Claudel, Aragon et Genet. Massignon démontre en effet que ces trois dimensions– le religieux, le scientifique et le poétique – sont indissociables, qu’on ne peut parler de la mystique de l’Islam sans avoir au préalable clairement défini contextes et concepts qui lui sont liés, ou encore qu’on ne peut être orientaliste sans prendre position sur des questions politiques aussi brûlantes que la colonisation en Algérie ou le statut des immigrés.

Mais si l’œuvre de Massignon mérite l’épithète "classique", il convient de ne pas oublier le caractère atypique et dissident de ses recherches pour ses contemporains. Aujourd’hui, c’est son positionnement critique qui pose problème. L’orientalisme ayant connu en tant que discipline de profonds bouleversements tout au long du XXè siècle, sa démarche paraît suspecte. Que penser en effet du présupposé phénoménologique, qui préconise une empathie du chercheur envers l’objet de sa recherche, défendu par Massignon ? Et ce, alors même que des théoriciens, tel Edward Said, ont dénoncé comme illusoire l’idée qu’un Européen puisse parler comme un Arabe, alors qu’il ne fait jamais que parler "à sa place".

En dépit de cette objection fondamentale, les écrits de Massignon ont encore beaucoup de choses à nous apprendre. D’un point de vue épistémologique, ils étonnent par leur érudition, leur originalité et leur rigueur scientifique. D’un point de vue politique, l’engagement de Massignon en faveur des opprimés et son opposition farouche au colonialisme jettent un regard critique sur l’histoire de la France coloniale et des indépendances. D’un point de vue religieux enfin, ses écrits nous donnent des outils pour mieux appréhender le monde dans lequel nous vivons. Massignon a annoncé que « notre siècle [serait] abrahamique » et a appelé à une communion entre chrétiens, juifs et musulmans, en refusant de séparer l’accueil de l’Autre de l’ouverture sur l’autre.

S’il est un aspect de la carrière de Massignon que cette édition omet de mentionner, c’est son rôle d’espion chargé par le gouvernement français de suivre les avancées de l’Angleterre et de son émissaire T. E. Lawrence en Arabie. Des travaux universitaires existent pourtant sur le sujet, et notamment un mémoire rédigé par Gérard Khoury (Le Rôle de Louis Massignon dans la politique arabe de la France entre 1917 et 1928), qui permettraient de mettre à jour cette mystérieuse et romanesque facette du personnage… Preuve que cette figure n’a pas fini de s’offrir à la curiosité des chercheurs et de susciter de nombreuses controverses, tant politiques qu’épistémologiques.

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.

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1 commentaire

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DINICOERLE

18/09/10 21:08
Rappel : un courrier du Père DE FOUCAULD est édifiant sur la vue de l'avenir des praticants de l'islam; Mais aussi de l'impossibilité originel de cette religion a s'intégrer dans notre monde occidental.
Lettre du Père Charles de Foucauld adressée à René Bazin, de
l'Académie française, président de la Corporation des publicistes
chrétiens, parue dans le Bulletin du Bureau catholique de
presse, n° 5, octobre 1917. "extrait:
Des musulmans peuvent-ils être vraiment français ?
Exceptionnellement, oui. D'une manière générale, non.
Plusieurs dogmes fondamentaux musulmans s'y opposent ; avec certains il y a
des accommodements ; avec l'un, celui du « Medhi », il n'y en a pas : tout
musulman, (je ne parle pas des libre-penseurs qui ont perdu la foi), croit qu'à
l'approche du jugement dernier le Medhi surviendra, déclarera la guerre sainte,
et établira l'islam par toute la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous les
non musulmans. Dans cette foi, le musulman regarde l'islam comme sa vraie
patrie et les peuples non musulmans comme destinés à être tôt ou tard
subjugués par lui musulman ou ses descendants ; s'il est soumis à une nation
non musulmane, c'est une épreuve passagère ; sa foi l'assure qu'il en sortira et
triomphera à son tour de ceux auxquels il est maintenant assujetti ; la sagesse
l' engage à subir avec calme son épreuve; " l'oiseau pris au piège qui se débat
perd ses plumes et se casse les ailes ; s'il se tient tranquille, il se trouve intact
le jour de la libération ", disent-ils.
ils peuvent préférer telle nation à une autre, aimer mieux être soumis aux
Français qu'aux Allemands, parce qu'ils savent les premiers plus doux ; ils
peuvent être attachés à tel ou tel Français, comme on est attaché à un ami
étranger; ils peuvent se battre avec un grand courage pour la France, par
sentiment d'honneur, caractère guerrier, esprit de corps, fidélité à la parole,
comme les militaires de fortune des XVIe et XVIIe siècles.
mais, d'une façon générale, sauf exception, tant qu'ils seront musulmans, ils
ne seront pas Français, ils attendront plus ou moins patiemment le jour du
Medhi, en lequel ils soumettront la France.
De là vient que nos Algériens musulmans sont si peu empressés à demander
la nationalité française : comment demander à faire partie d'un peuple étranger
qu'on sait devoir être infailliblement vaincu et subjugué par le peuple auquel
on appartient soi-même ?
Ce changement de nationalité implique vraiment une sorte d'apostasie, un
renoncement à la foi du Medhi..."
Charles de FOUCAULD
Medhi = Le Bien-aimé = le Sauveur de lIslam

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