<p>Une biographie du r&eacute;formateur qui tente de d&eacute;construire l&rsquo;image fig&eacute;e d&rsquo;un Calvin &laquo; mythique &raquo;.</p>

Un demi-millénaire a passé depuis la naissance en juillet 1509 de Jean Cauvin qui prendra par la suite le patronyme de Calvin. En cette année anniversaire, nombreuses sont les biographies qui affluent   et tentent de cerner l’héritage intellectuel laissé par le réformateur de Genève. Homme de son temps ou précurseur de la modernité – il est évidemment difficile de trancher, si tant est que ce besoin existe. Probablement, il serait possible d’argumenter raisonnablement les deux propositions qui ne sont finalement pas antagonistes. Calvin est un tout, un homme aux facettes multiples qu’il est difficile de résumer à une périphrase. Dans son Calvin, Au-delà des légendes, Yves Krumenacker se propose de revenir sur l’image du réformateur. Il tente aussi de faire la part des choses alors que Calvin appartient désormais autant à l’imaginaire collectif qu’à l’Histoire. Pour réinscrire Calvin dans le XVIe siècle, il s’agit d’abord de le dissocier des récupérations plus tardives, de ‘dépoussiérer’ l’homme avant de discuter d’une tradition ou d’un courant ‘calviniste’. Plus généralement, notons que l’exercice biographique est un genre historique à part et qu’il ne présente pas que des avantages.


Les jeunes années

Concrètement, pour en arriver à l’ouvrage même, il est intéressant de voir qu’Yves Krumenacker s’attarde sur un ‘jeune Calvin’ – une manière de l’inscrire profondément dans la première moitié du XVIe siècle. D’ailleurs, il est juste de ne pas résumer l’homme à sa vie après sa ‘conversion’ à la Réforme (entre 1532 et 1535). De ses jeunes années, marquées par le décès de ses parents, mais également par ses études humanistes – Calvin tirera nombre d’outils et d’idées qui façonneront son horizon intellectuel. Á l’aube de sa vie, il est un jeune lettré qui aspire à rejoindre la ‘grande famille humaniste’ et à se positionner en son sein, à devenir aussi un second Erasme voir à le dépasser comme l’affirme Yves Krumenacker  . Le futur réformateur va ainsi publier en avril 1532 son Commentaire du De Clementia de Sénèque, ouvrage dans la lignée humaniste mais qui ne lui apportera qu’une reconnaissance très limité parmi ses contemporains.  Á cette date, il n’est pas en rupture avec l’Église de Rome – il s’agit encore pour lui de corriger les erreurs de l’Église traditionnelle et non de la refonder. Ainsi, occupé à ses études juridiques à Orléans et à Bourges, il fréquente les cercles lettrés mais ne se « détourne pas de la religion »  . Finalement, au sein d’un humanisme divisé, aux vérités multiples, il cherche « un fondement solide » pour articuler sa pensée – il se tourne progressivement vers « une certitude religieuse »  , vers la Parole de Dieu. Il est désormais en porte-à-faux par rapport au courant intellectuel dont il est issu. Pour l’auteur, le dilemme se situe précisément ici, sa résolution va mener Calvin vers « un rejet total de tout ce qui ne vient pas de Dieu »  . Devenu ‘réformé’, Calvin sera l’homme d’une seule vérité – celle de Dieu. Il n’acceptera aucune divergences de vue par rapport aux siennes – son exégèse biblique sera aussi la seule exacte.

Pourtant, Calvin n’a évidemment pas encore l’envergure d’un grand réformateur européen. Lettré apprécié pour son intelligence, il est loin de pouvoir être comparer à Bucer ou à Melanchthon, encore moins à Luther. Il s’agit pour lui de ‘faire ses classes’. L’occasion lui sera donnée avec un premier passage quelque peu rocambolesque dans la cité du Léman de 1536 à 1538 qu’il est ensuite obligé de quitter sous la pression des nouvelles autorités. Récemment passée à la Réforme, Genève est une oligarchie en pleine mutation politique et religieuse où le pouvoir passe d’un groupe dirigeant à un autre. Elle est aussi une cité-État, obligée de composer avec les pressions alliées et ennemis dans l’Europe du XVIe siècle. Finalement, c’est à Strasbourg que Calvin va peu à peu prendre de l’envergure et faire son « apprentissage », auprès du même Bucer, en s’occupant de la communauté française réformée, réfugiée dans la ville. Il s’initie aussi à la politique internationale et s’intègre progressivement parmi les grands penseurs de la Réforme.    


Le réformateur

Pourtant Calvin, même s’il semble avoir imaginé un temps s’installer définitivement à Strasbourg, n’a jamais coupé entièrement les liens avec Genève. D’ailleurs, en 1541, alors que le pouvoir a de nouveaux changé de mains dans la cité du Léman, Calvin est rappelé. Á son retour, il s’impose comme l’autorité religieuse suprême dans la ville. Désormais, il s’agit d’établir un ordre qui doit être « conforme à la Parole de Dieu et à la pratique de l’ancienne Église »   – les Ordonnances ecclésiastiques et les Édits politiques sont adoptés cette même année, le Consistoire de Genève est crée en avril. Pour faire de Genève une « cité sainte », il s’agit pour Calvin d’imposer sa vision – d’extirper les comportements crypto-catholiques, de réformer les mœurs, d’imposer un catéchisme protestant. Le processus passe par la constitution d’un corps pastoral monolithique, largement composé de réfugiés et alignés idéologiquement sur l’exégèse biblique de Calvin. Genève est aussi devenu un bastion de la Réforme en territoire francophone et constitue progressivement un lieu de refuge pour les exilés français, mais aussi pour d’autres venant notamment d’Italie ou d’Angleterre. Cette situation ne peut ne pas influer sur une cité qui voit sa population augmenté en flèche. Dès lors, les heurts sont de plus en plus nombreux avec certaines franges de la classe dirigeante qui peinent à accepter aussi bien l’afflux des réfugiés que les prérogatives de Pasteurs, eux aussi étrangers. Le pouvoir d’excommunication est l’un des points qui font débat, doit-il être attribué aux autorités civiles ou religieuses ? Plus simplement, dans quelle mesure le corps pastoral à le droite d’infliger infamie et humiliation à certaines élites anciennes pour réformer les mœurs. Le point de non-retour est atteint à l’hiver 1555 qui voit les partisans de Calvin prendre définitivement le pouvoir et évincer les opposants, les ‘vieux genevois’ ou ‘libertins’ ou ‘enfants de Genève’. D’ailleurs, Yves Krumenacker a raison d’accentuer le rôle de Calvin et du ‘parti calviniste’ dans un processus qui apparaît comme « une volonté politique de prendre le pouvoir »   Dès lors, il est clairement possible de parler, suivant le poids que prend le réformateur dans les affaires de la ville, d’une « Genève de Calvin »  .

Finalement, il s’agit aussi de garder à l’esprit que le terme ‘bastion de la Réforme’ n’est en aucun cas à confondre avec l’idée d’un refuge pour tous les malcontents, sectaires ou réfractaires à la religion traditionnelle.  De ce point de vue, Genève se constitue comme le lieu de l’orthodoxie calvinienne et peine même à s’accorder en matière de religion avec les alliés suisses ou germaniques, eux aussi réformés. Loin d’être une place de tolérance religieuse, Genève est aussi le lieu d’une chasse aux ‘déviances religieuses’. Ici, il s’agit aussi de relativiser une ‘modernité de Calvin’.



Les dernières années
      
On a souvent discuté, et on discute encore, de l’influence de la Genève de Calvin sur la propagation de la Réforme en Europe, et surtout en France  . Etonnamment, Yves Krumenacker s’attarde peu sur le sujet, même s’il note justement que 1555 constitue une date de rupture à partir de laquelle Genève semble de plus en plus être assimilée à une ‘Rome protestante’. Les dernières années de la vie de Calvin vont participer à profondément marquer l’empreinte du réformateur dans la ville du Léman. La fondation de l’Académie de Genève en 1559, financée largement par les biens du parti exilé de 1555, fait partie de ces aménagements qui vont faire prendre à la ville une autre dimension. La diffusion toujours plus importante et plus large d’une littérature réformée depuis Genève, et comment ne pas penser ici aux écrits nombreux, dont L’Institution de la Religion Chrétienne n’est que la figure de proue, de Calvin même, apparaît également comme un biais qui accentue le rayonnement de la ville en Europe. Le colloque de Poissy qui se réunit en septembre 1561, pour tenter une dernière conciliation à la veille de l’ouverture de la première guerre de religion en France en mars 1562, marque l’influence de Genève dans les affaires françaises. Le parti réformé y est ainsi mené par Théodore de Bèze, le bras droit de Calvin à Genève.

Pour terminer sur ce sujet, notons que la position de Calvin sur un hypothétique droit de désobéissance civile reste largement dynamique et ambiguë, égratignant par là aussi l’idée d’une pensée calvinienne statique et inamovible. Paradoxalement, Calvin s’éteint en mai 1564 alors que les conflits religieux commencent d’enflammer la France. La période suivante sera dès lors particulièrement fertile pour développer un thème de la ‘résistance civile’ qui dans les écrits de Calvin apparaît seulement à l’état embryonnaire  . Encore une fois, il s’agit de garder Calvin en perspective par rapport à son époque et non de tenter des transpositions trop audacieuses vers les périodes plus tardives. Pour Yves Krumenacker, il s’agit dès lors plus de « potentialités de modernité » contenues dans la pensée de Calvin et qu’il restera à d’autres de développer plus tard, quitte à remodeler le message en fonction des enjeux de leur temps. Pour terminer sur le rapport entre Calvin et la modernité, notons que l’auteur aborde aussi le thème d’un Calvin ‘annonciateur’ d’un individualisme moderne notamment dans le cadre d’une relation plus personnelle du chrétien à Dieu. Le parallèle, et le paradoxe, avec la situation de quadrillage minutieux des comportements dans le Genève de Calvin est, à ce titre, frappant. Une autre manière d’évaluer le lien entre Calvin et la modernité.

La biographie produite par Yves Krumenacker constitue une très bonne synthèse de la vie de Calvin qui arrive à éviter le plus souvent l’écueil d’une trop grande simplification de processus historiques au moment de les insérer dans le fil du récit personnel. Plutôt que de produire une interprétation entièrement nouvelle du personnage, cette biographie se propose plutôt de faire le point sur la recherche, de présenter un résumé lisible sur Calvin avec un léger penchant en direction du portrait psychologique. On peut tout de même regretter l’absence d’un appareil de notes de bas de pages plus élaboré #nf#
 

* A écouter : l'interview d'Yves Krumenacker par Damien Le Guay.