Enjeux, usages et évolutions d’une figure mythique dans le Paris révolutionnaire de 1830

Les prophètes de l’avenir ne sont pas toujours les historiens les plus avisés de leur présent. Fils de son temps, et encore à ce moment-là de Juillet, Michelet pouvait écrire de la révolution de 1830, dans un livre paru moins d’une année après les événements, qu’elle avait été "le premier modèle d'une révolution sans héros, sans noms propres ; point d'individus en qui la gloire ait pu se localiser. La société a tout fait […]. Après la victoire, on a cherché le héros ; et l'on a trouvé tout un peuple  ". Ce propos livre la quintessence d’un certain discours sur le peuple, dont Nathalie Jakobowicz ressuscite et analyse en historienne les antécédents sous la Restauration, la floraison éphémère dans les quelques semaines qui suivent les Trois Glorieuses, et le dépérissement rapide, dès l’automne 1830. La figure du "Peuple", à l’issue des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830), est l’objet d’un surinvestissement discursif et graphique qui donne naissance à un mythe éphémère, quasiment mort à l’automne : celui d’un peuple unanime, fraternel et généreux dans la victoire, auquel se substitue rapidement, dans une monarchie fragile et contestée, la figure menaçante des "barbares". La thèse de Nathalie Jakobowicz, remaniée ici dans une version qui laisse heureusement toute leur place aux illustrations, pallie l’absence d’étude approfondie de la catégorie "peuple" avant, pendant et durant les mois immédiatement postérieurs au moment clé que constitue en matière de représentations la révolution de Juillet. L’historienne s’appuie en effet sur un corpus de sources à la fois précis et étendu, qui permet de prendre toute la mesure des ambivalences liées à la figure mythique du "Peuple" de 1830.

Etudier les représentations du "Peuple" en 1830

Objet d’angoisse autant que de fascination, énigme insaisissable et toujours approchée pourtant par les représentations de contemporains qui prétendent en épuiser l’essence, le peuple de Nathalie Jakobowicz pourrait se définir comme un peuple kaléidoscope, rendu aux variations de formes et de couleurs qui rendent si changeante son image, au fil d’une actualité politique majoritairement sourde à la question sociale. La presse – toutes les presses, depuis La Quotidienne, de tendance ultra puis légitimiste, jusqu’à L’Organisateur, de sensiblité saint-simonienne –, les brochures, les chansons, les pièces de théâtre, les lithographies et les gravures mais aussi les dossiers de censure et les rapports de police : rien ne semble avoir échappé à la patiente et méticuleuse investigation de l’auteure, toujours attentive aux conditions d’élaboration de ses sources et qui livre de surcroît des statistiques sur les pièces qu’elle étudie en même temps qu’une base de données regroupant 1 328 images de la révolution de 1830. Tout ceci à l’échelle d’une ville, peut-être. Mais quelle ville : Paris, principal centre d’attention du pouvoir, de l’activité politique et du changement social dans une France que sa capitale domine alors.

La Restauration innove peu s’agissant de la vision du "peuple". Obéissant à une bipolarité structurante – et structurée par un imaginaire hostile à la Révolution française autant qu’imprégné de catholicisme –, les représentations chères à ce régime opposent schématiquement au peuple menaçant des déracinés "montés" à Paris le peuple vertueux des compagnons liés par leur sens de l’éthique et de la morale. Dans cet univers de représentations aux contours presque figés, les gravures de Charles Wattier, bien qu’accompagnées de véritables partitions permettant au lecteur de reproduire la voix des artisans et des petits métiers, ne s’éloignent guère des Cris de Paris de Carle Vernet, publiés en 1815. Elles s’inscrivent dans une tradition, celle des tableaux d’Ancien Régime, qui distinguaient les personnages par leur costume et par leurs outils, autrement dit par leur fonction plutôt que par leur individualité. Chez quelques-uns s’esquisse sans doute, dans les chansons de Béranger notamment, une figure plus libérale du peuple, mais cette hétérogénéité des représentations reste toute relative : le mélodrame, instrument privilégié de l’édification des classes populaires, vise toujours, d’abord et avant tout, à leur moralisation.

Quand le peuple de Paris devient la Nation


Les Trois Glorieuses marquent donc bien, dans les façons de peindre et de dépeindre, dans les manières d’écrire et de décrire le peuple, une révolution. La figure mythique d’un peuple nation, qui n’est autre que celui de Paris   se constitue très rapidement, en l’espace de quelques jours à peine, alors que se multiplient mises en récit et en images des 27, 28 et 29 juillet. Ce peuple unanime et fraternel doit beaucoup de sa cohérence à l’intertextualité comme à la reproduction de quasi invariants graphiques. Les mises en scène narratives et picturales du peuple de Juillet exaltent donc l’union d’un peuple de héros magnanimes et généreux, punissant par exemple les tentatives de vol commises dans le palais des Tuileries. À l’opposé du peuple brutal, vandale et sanguinaire de 1793, le peuple des barricades de 1830, qui s’articule autour du triptyque "polytechnicien – homme du peuple – garde national", se révèle incorruptible autant que vertueux, la communion des classes permettant d’assurer en quelque sorte la recomposition de la famille nationale autour de la figure d’un nouveau père, en la personne de Louis-Philippe. Cette figure rassurante du peuple, conjure le spectre rouge de la Terreur. Elle nourrit dès lors l’espoir que 1830 achève 1789 sans donner lieu à aucun des débordements sinistres de la Grande Révolution : le mythe façonne la croyance en une révolution glorieuse, qui s’achèverait aux principes qui passent pour l’avoir commencée, autrement dits le seul amour de la liberté et l’attachement religieux à une Charte tenue, enfin, pour "vérité". Telle est aussi, davantage peut-être que leur sens, la direction vers quoi tendent les représentations du peuple victorieux de 1830 : artisans, compagnons, ouvriers, célébrant dans la joie simple du vin, de la danse et de la chanson, surtout La Parisienne de Casimir Delavigne, tirée à plus de 10 000 exemplaires, la fin du combat.

Les femmes dans la révolution de 1830

En interrogeant, dans cette "épiphanie" révolutionnaire, le rôle et la visibilité des femmes, Nathalie Jakobowicz garde aux mains quelque dorure de l’idole populaire. Bien que la présence sur les listes des blessés de 52 d’entre elles atteste de leur engagement et des risques pris, les femmes sont rarement représentées les armes à la main dans les représentations des Trois Glorieuses. Le cas échéant, elles sont souvent cantonnées à des postes d’auxiliaires, telles que soignantes et infirmières, au moment même où le réalisme d’un Delacroix peignant La Liberté guidant le peuple scandalise ses contemporains. Figurantes plus qu’actrices, les femmes sont toujours exclues de la citoyenneté, ou symboliquement condamnées, pour les plus actives, au changement de genre. Le principal intérêt, pourtant, de l’analyse faite par Nathalie Jakobowicz des représentations de 1830, réside moins dans cette interrogation sur l’engagement des femmes, que dans l’autopsie d’un mythe pour ainsi dire mort né, et qui se fissure dès l’automne 1830 : le peuple de Paris, pour reprendre une expression parlante de l’auteure, aura finalement été "roi", mais "le temps d’une fête révolutionnaire" seulement.

Les lézardes du mythe


La façade uniforme du mythe se fissure pourtant assez vite, qui éveille la crainte d’un réveil des catégories populaires –d’où l’apparition des peuples conflictuels de l’automne 1830-. Le témoignage du médecin Prosper Menière  , dont rien malheureusement ne permet d’étudier la réception, rend compte à travers la description des cadavres et des corps blessés de la violence des combats, presque toujours occultée dans les représentations unanimistes de la révolution. Cette trace sanglante est soulignée aussi par Victor Crochon, stigmatisant la "vindicte populaire  " à l’encontre des gardes royaux, mais le questionnement sur la validité du mythe date en réalité de Juillet même, et plus précisément du 29 : avec le sac de l’Archevêché de Paris ressurgit en effet la figure d’un peuple menaçant, que la rumeur conduit et qui ne sait pas dominer sa passion anticléricale. Armand Marrast, enfin, bien que de façon semble-t-il solitaire, insiste sur les voix autres, sur les revendications entendues au cours des Trois Glorieuses et qui exigeaient la République ou Napoléon II, plutôt qu’un autre Bourbon  .

De l’amour du peuple à la peur du peuple


L’éclatement du "Peuple" hypothèque par conséquent la pérennité d’un mythe qui se révèle éphémère, compromis par un présent qui ne passe pas et par l’obsession d’un passé terroriste que l’actualité politique et sociale conduit à remobiliser pour mieux en écarter le péril. Après 1830, le peuple des manifestants, qui défile en corps de métiers dans les rues de la capitale dès le 15 août ou qui réclame la tête des ministres de Charles X ; le peuple qui réclame justice ou l’amélioration de ses conditions de travail  et que Daumier, Charlet ou Bellangé élèvent au rang de sujet démocratique ; le peuple de la révolution confisquée enfin, ne peut plus être, pour le pouvoir ni pour les élites acquises au nouvel ordre de choses, celui des Trois Glorieuses. La monarchie de Juillet, d’une certaine façon, se glace dès l’automne. En réponse aux placards qui exigent la peine de mort pour "Polignac et ses comparses", l’appel à la clémence devient un véritable leitmotiv chanté, versifié par un Lamartine dans le journal L’Avenir   ou plus simplement, sous la plume de Victor Hugo, lancé comme un ultimatum : "Ne demandez pas de droits pour le peuple tant que le peuple demandera des têtes  ." À la démophilie de Juillet succède la démophobie de l’automne : la fermeture par le préfet de police de Paris du dernier atelier de secours, le 2 février 1831, qui procède de la volonté d’épurer le corps social d’une maladie contagieuse, marque l’épilogue de cette réaction et pourrait se comparer à l’acte de baptême de la "Résistance", entériné par l’extinction rapide des journaux ouvriers.

L’existence de cette presse ouvrière, revendiquée comme telle par ses auteurs, dont les rangs sont formés surtout de typographes, est au moins aussi intéressante, si ce n’est davantage, que les édifiantes tentatives de moralisation que constituent des pièces de théâtre à la pédagogie un peu lourde, montrant le peuple des ouvriers et des artisans uni dans la lutte pour la liberté, mais divisé dans la révolte. Exception faite, avec les réserves cependant qui s’imposent, du Globe ou de l’Organisateur, proches des saint-simoniens, et de très rares auteurs ou dessinateurs, ni la presse ni les artistes ne parviennent à rendre compte de ce qu’il faut bien nommer, après les espérances de 1830, la désillusion ou le désarroi d’un certain peuple, dont les exigences en matière sociale se révèlent moins audibles encore par le nouveau régime que ses revendications politiques. D’où l’intérêt de se pencher sur cette presse ouvrière, ouvriériste peut-être, symbolisée par les trois titres suivants : Le Journal des ouvriers, l’Artisan et le Peuple. Ils n’ont survécu que 24, 5 et 12 numéros respectivement et se disputent le "monopole" du peuple. Leur tirage excède rarement le millier d’exemplaires. Ce constat n’empêche pas Nathalie Jakobowicz de montrer comment ces journaux participent de l’affirmation, au sein des catégories populaires, d’une conscience réflexive. Bien que celle-ci relève encore, par certains aspects, d’une intériorisation des représentations issues des élites. Même si parler d’une classe ouvrière dans la France ou dans le Paris de 1830 n’a guère de sens, l’auteure souligne avec justesse l’intérêt de ces journaux dans la construction d’une identité populaire qui, passé l’aveuglant soleil de Juillet, redevient invisible.

 

Le 8 décembre 1831, le Journal des Débats fait paraître un article de Saint-Marc Girardin qui consacre à sa manière la victoire des démophobes : les habitants des faubourgs, qui ne possèdent pas, y gagnent le titre de "barbares", appellation promise à une longue postérité. Le peuple méritant des 27, 28 et 29 juillet, acteur récompensé par un système de représentations qui loue sa modération et qui exalte sa raison politique, avec le durcissement du régime à l’hiver 1830, redevient le peuple menaçant redouté sous la Restauration, mais d’autant plus redoutable qu’il vient de faire une nouvelle révolution et que les classes populaires imposent une question sociale. La maîtrise du peuple se définit aussi, comme le rappelle Nathalie Jakobowicz, par la maîtrise de ses représentations. 1830 est donc bien, dans ce formidable chantier que constitue au XIXe siècle la définition du peuple comme enjeu de souveraineté, un moment fondateur, dont la révolution de 1848 puis la Commune rejouent, mais de façon plus radicale encore, les inflexions et les lignes de failles.

 

L’ouvrage de Nathalie Jakobowicz propose donc à travers les imaginaires et les représentations du peuple un voyage stimulant qui a le mérite de restituer, à travers une écriture agréable, tous les enjeux relatifs en 1830 à cette figure mythique, et leurs variations sur des temps courts. En revanche, mais c’est l’un des rares défauts du livre, avec parfois quelques oublis concernant la tendance politique, le tirage ou le prix de certaines sources en leur temps, l’auteure reste prisonnière de grilles d’analyse et de concepts empruntés   qu’elle remet rarement en cause, et que par conséquent elle ne parvient ni à dépasser ni à renouveler vraiment. Il eût été judicieux, aussi, de retracer l’évolution de la figure du "Peuple de Paris" pendant les Trois Glorieuses dans des supports postérieurs à la révolution proprement dite, en particulier tout au long de la période 1830-1848, et élargir ainsi le champ des investigations au domaine scientifique (histoire, en particulier), au domaine romanesque bien sûr, ou encore à la représentation officielle, avec notamment le Musée historique de Versailles. La forme de réserve dont fait preuve Nathalie Jakobowicz en matière conceptuelle épargne cependant au lecteur l’ennui d’un langage jargonnant#nf#