Vingt-cinq écrivains allemands racontent leur nuit du 9 novembre 1989, La nuit où le Mur est tombé.

NDLR : La présente critique a été rédigée à partir de l'édition allemande du livre, dans lequel figurent vingt-cinq nouvelles. La version française, elle, a été limitée à dix-sept nouvelles.

 

En Allemagne, chaque année, lorsque la date d'anniversaire de la chute du Mur de Berlin se rapproche, les langues se délient et livrent à qui veut les entendre une énième version de l'événement. L'euphorie des narrateurs gagne sans peine les coeurs de leurs auditeurs, dont les oreilles subjuguées finissent par se figurer elles-mêmes la rumeur de la foule timide puis exaltée, le tintement des coups de pioche dans le béton et l'éclat des bouchons de mousseux.

 

Cela fait vingt ans maintenant qu'on en perçoit les échos. Mais non lassé de la ritournelle, l'essayiste et poète allemand Renatus Deckert en a fait composer de nouvelles partitions par des professionnels de la narration : il a demandé à vingt-cinq de ses confrères écrivains de raconter leur nuit du 9 novembre 1989, la fameuse nuit de la chute.

 

Cela tombe sous le sens, car qui saura rappeler l'historique épisode de façon plus juste et plus captivante que des femmes et hommes de lettres ? Le recueil Die Nacht, in der die Mauer fiel (La nuit où le Mur est tombé) réunit ainsi vingt-cinq témoignages d'auteurs internationalement connus tels que Katja Lange-Müller, Volker Braun ou encore Robert Menasse, 25 récits d'auteurs originaires d'Est et d'Ouest, toutes générations confondues.

 

La vague d'allégresse collective n'en a emporté qu'une minorité. Ce flegme que l'on ressent dans l'écriture peut sembler évident : en vingt ans, de l'eau a coulé sous les ponts, on a pu intégrer les données de l'abrupt événement, en jauger les premières conséquences dans le temps, la culture, la politique, l'économie et s'en distancier. Le lecteur conviendra certes d'auteurs de l'Ouest avouant sans gêne mais aussi sans arrogance intempestive que la chute du Mur ne les regardait en rien, telle Ulrike Draesner qui ne conçoit pas ce "nous" soudain qu'on lui impose. On s'étonnera par contre du nombre d'auteurs ne se souvenant d'absolument rien. Antje Rávic Strubel, par exemple, suppose qu'elle a dormi. Hans-Ulrich Treichel, à la recherche de ses souvenirs, exhume son agenda de 1989. Celui-ci colle littéralement entre ceux de 88 et 90. Treichel en profite pour désigner le moment comme "Die verklebte Zeit", l'époque agglutinée. Sans s'attarder sur cette métaphore de la densité et opacité historique, il énumère son emploi du temps. Selon toute apparence, le 9 novembre lui a valu un rendez-vous chez le médecin, les jours suivants ne sont pas plus passionnants. De même, Ulrich Peltzer consulte d'anciennes notices. Il affirme ne pas reconnaître l'esprit des lignes issus de sa plume, ni ne comprendre pourquoi jusqu'au 5 janvier de l'année suivante, il n'a plus rien écrit.

 

Mais, la perte des souvenirs, des traces de points de vue sont parfois préférables, car lui, pas plus qu'un autre, n'est peut-être exempt de la "honte de ce que l'on a pu penser. De celui que l'on a été", déduit-il. Le texte de Peltzer fait brillamment écho à celui de Kathrin Schmidt, que son passé en tant que membre du Parti SED, le principal parti politique de l'ancienne RDA, tourmente encore. Elle regrette de ne pas avoir été active avant que les événements ne la dépassent.

 

De façon générale, la chute du Mur, le 9 novembre ne sont pas considérés comme la date, le symbole de LA victoire sur la dictature d'ex-RDA, de LA victoire sur la bêtise humaine. Victoire de qui d'ailleurs ? Face aux événements, les auteurs sont mus par un certain scepticisme et ne se sentent pas l'âme de crier "Wahnsinn !", "Incroyable !", comme tout le monde : Detlef Kuhlbrodt, se perçoit comme l'invité d'un moment historique auquel il n'a pas contribué et les accolades l'importunent; pour Annett Gröschner, l'ouverture soudaine des frontières a coupé court à la discussion et peut-être avorté un intéressant renouvellement politique en Allemagne de l'Est ; Katja Oskamp, de retour de Cuba une semaine après la chute du Mur, considère d'un oeil morne ses anciens compatriotes fiers de sacs en plastique issus des supermarchés de l'Ouest ; Thomas Rosenlöcher se félicite alors d'avoir (lui aussi) passé le soir de la chute du Mur dans son lit et préfère passer pour un idiot plutôt que "de ne plus rêver à un monde meilleur".

 

Le texte "Ambient revolution" de Bodo Morshäuser, description de la télévision de RDA durant les derniers mois avant la chute du Mur, est l'un de ceux à apporter la note d'humour vitale qui permet d'apprécier la dégrisante lucidité des éminences littéraires de Die Nacht, in der die Mauer fiel, qui permet d'éviter la gueule de bois, vingt ans après la fête#nf#