<p>Le directeur de <em>Les Arabes parlent aux Arabes</em> revient sur les &eacute;volutions li&eacute;es par les nouvelles technologies dans cette partie du monde, pour une analyse approfondie des mutations culturelles, politiques et sociales</p>

Yves Gonzalez-Quijano  a assuré la direction de l'ouvrage Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe avec Tourya Guaaybess (Actes Sud, 265p.). Il est directeur du Groupe de Recherche et d'Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO). Il travaille à l'université Lyon II ainsi qu'à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon au département des études arabes. Son domaine de recherche est l'anthropologie politique, soit selon ses termes "une lecture du monde arabe à travers son actualité ou sa production culturelle". Yvez Gonzalez-Quijano tient également un blog spécialisé : Cultures et politiques arabes (http://cpa.hypotheses.org).

 

 

L'information internationale est un sujet peu traité en Sciences Humaines et Sociales. Alors pourquoi s'être penché sur ce sujet si spécifique qu'est l'information dans le monde arabe ?

Ce livre traite des médias dans le monde arabe plus que de l'information elle-même. Nous avons voulu éviter l'approche la plus souvent abordée, qui consiste à seulement retenir les médias d'actualités en continu, principalement Al-Jazeera. Nous n'avons pas voulu nous limiter à ces médias, avant tout pour ne pas faire comme les autres, mais également pour être plus complet et pouvoir parler de chaînes généralistes qui ne traitent pas seulement de l'information. On peut citer l'exemple d'Al-Manar, la chaîne proche du Hezbollah libanais. Mais nous avons surtout voulu montrer que l'information ne se pense pas en dehors du politique. Regardez : les télévisions ne se pensent pas en dehors d'Internet et Internet ne se pense pas en dehors des télévisions. Les deux ne se pensent pas sans une histoire des médias et une offre médiatique qui ne se réduit pas à ses deux véhicules là.

L'idée la plus importante est qu'il y a plein de choses politiques qui ne se transmettent pas seulement par un bulletin d'informations. J'ai pu travailler sur l'émission Poète du million  (http://cpa.hypotheses.org/246), ce concours de poésie qui draine beaucoup de monde. A priori, on est bien loin du politique, mais en fait il existe une rivalité entre les principaux leaders des grandes chaînes médiatiques arabes. Ce concours, si simple en soi, fait également ressortir des conflits de type états-nationaux voire même tribaux au sein de la péninsule. Et encore, derrière cette émission, il y a des rivalités qui relèvent de la langue, sujet éminemment politique dans le monde arabe. C'est dire ! On voit bien qu'une émission de distraction, un jeu télévisé banal basé sur un concours de poésie, devient quelque chose de clairement politique. C'est la même chose pour Star Academy version arabe !


Dans l'un des deux articles personnels que vous publiez dans l'ouvrage, vous parlez de communautés virtuelles qui équivalent à une fabrique du social. Vous écrivez pourtant "que c'est trop espérer que de croire que les changements, si souvent attendus, viendront grâce à Internet, et encore moins grâce à la seule blogosphère". Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Quand on travaille sur ces questions là, la difficulté la plus importante vient de notre fascination pour le "tout technique". Il existe des gens qui n'ont juré que par la télévision quand celle-ci est arrivée, qui n'ont juré que par les chaînes satellitaires quand le satellite s'est imposé et, aujourd'hui, ne jurent plus que par Internet. Moi je suis très [Régis] Debray sur ces problèmes et je ne pense pas qu'une technique remplace totalement l'ancienne mais que cela s'inscrit plutôt dans des "vidéosphères" ou des "médiasphères". Dans ce livre, nous disons donc : "Attention, Internet ne fait pas la révolution tout seul !". Il y a clairement une révolution de l'information dans le monde arabe qui passe par les médias, mais Internet n'en est pas le seul facteur. Il faut arrêter de penser qu'il suffit d'une invention pour changer le monde ! Même le christianisme avec le Nouveau Testament n'y est pas arrivé.


Vous pensez que cette vision est trop utopiste ?

Nous avons sans cesse besoin de nous battre contre des gens qui disent "vous allez voir, la société civile dans le monde arabe c'est génial, il suffit d'avoir Internet et les gens vont tous descendre dans la rue". C'est beaucoup plus complexe. Prenons l'Égypte de Moubarak par exemple : nous avons un régime autoritaire, coupé de sa population et qui a du mal à se renouveler. Ses appuis, occidentaux pour le dire vite, sont de plus en plus critiques et demandent plus de souplesse dans l'exercice du politique, dans l'ouverture, et surtout plus de démocratie. Certains disent "Internet va ouvrir tout ça". Non, ce n'est pas comme cela que ça se passe ! Le jour où un gouvernement veut tout cadenasser, il le fait sans aucune difficulté. On le voit clairement avec la Tunisie.


En revanche, il y a des effets beaucoup plus importants mais qui se passent ailleurs. Si vous ajoutez à cette révolution de l'information la révolution démographique, la révolution socio-culturelle et la révolution de l'enseignement (baisse de l'analphabétisme entre autres), on arrive un peu à ce que l'on a connu au moment de la renaissance arabe, au XIXème siècle, lors de l'introduction de l'imprimé. C'était certes une modification technique, mais plus encore une modification intellectuelle. On est véritablement passé de l'âge classique arabe à l'âge moderne, en partie grâce à l'imprimé, mais pas simplement parce que les textes étaient là. C'est surtout parce qu'il y avait des gens dont le métier était de produire des textes et de les faire lire, de les imprimer et de les distribuer. Cela a complètement modifié les systèmes de transmission de savoir. Pour prendre un exemple, l'idée même de l'arabisme est clairement liée à la diffusion de l'imprimerie. Aujourd'hui, on peut imaginer qu'Internet est en train de produire la même chose : une espèce de révolution politique et culturelle silencieuse.

On communique du Maroc au Koweït avec les mêmes satellites, avec les mêmes émissions. Les bloggueurs se lisent entre eux. Il y a cet espace sans frontière de communication qui existe, mais également, et je pense que c'est très important, la langue elle-même évolue. Cet espèce de pesanteur de la langue arabe, sociologique au moins, est en train d'exploser, à la fois en permettant d'avantage d'expressions dans certains dialectes, et en permettant aux franges moins cultivées de la population de manier l'arabe sans trop de complexes.
Aujourd'hui, on a beaucoup plus de pratiques individuelles et de constructions en réseaux horizontaux plutôt que verticaux. C'est l'effet twitter, c'est l'effet blog, les portails et tout ce que l'on voudra. Et ça, je crois que c'est important pour toutes les sociétés, mais plus encore dans le monde arabe et dans les sociétés du Sud de la méditerranée, car se sont des sociétés qui n'ont pas la même histoire que les sociétés européennes. L'idée d'individualisation, d'individualisme et de la construction politique qui est liée à cette individualisation, à savoir la démocratie représentative, est beaucoup plus récente historiquement. Je pense que les nouveaux médias vont considérablement accélérer ce processus d'individualisation dans le monde arabe et rendre possible des choses qui ne l'étaient pas forcément avant.

Prenons un exemple très précis : le commentaire religieux. On dit qu'il n'y a pas de clergé en islam mais c'est une formule maladroite car il existe quand même des gens dont le métier est de commenter le Coran : on leur reconnaît cette capacité, soit parce qu'ils ont fait un parcours spécifique, soit parce qu'ils sont issus de telle famille, parce qu'ils font partie de tel réseau, etc. Avec les médias, on voit apparaître un double phénomène : une nouvelle hiérarchie des clercs légitimes et l'apparition de personnes qui "viennent de la lune", s'entend de personnes qui construisent une autorité religieuse sur un savoir-faire qui vient d'ailleurs. Le plus célèbre aujourd'hui est probablement Amr Khaled qui a fait un bon mariage, qui vient d'un bon milieu égyptien, mais qui est tout sauf quelqu'un qui a suivi la filière religieuse. C'est le Léon Zitrone du Coran ! Cette évolution est importante : en écoutant Amr Khaled, une partie de la jeunesse arabe se dit "Tiens on peut être musulman et moderne, efficace économiquement tout en restant musulman".


Qui dit information dit journalisme. Ermete Mariani déclare que dans le monde arabe, la recherche d'un mode d'information se situe aujourd'hui entre militantisme et professionnalisme à l'occidentale. Qu'en pensez-vous ?

Cette tension entre l'activiste et le professionnel existe depuis les origines de la presse, et pas simplement dans le monde arabe, mais également en Europe ou aux États-Unis. Ce que je constate simplement, sans en faire d'analyse, c'est que dans les modalité d'interventions des puissances extérieures à la région, principalement occidentales, il y a un axe qui me paraît particulièrement fort : celui du soutien et des programmes de formations aux journalistes dans le monde arabe. Beaucoup d'ONG américaines, hollandaises ou françaises ont des programmes de formations professionnelles des journalistes, souvent bien faits mais pas forcément neutres politiquement. Il faut arrêter de penser que parce qu'il y aura des "bons" journalistes politiques, il y aura une "bonne" information politique.

Pour faire une phrase un peu simple, on peut dire que le politique est un sujet "chaud" dans le monde arabe. Ce n'est pas un loisir de bobos, ce n'est pas une spécialisation comme en France ou 15 % de la société s'intéresse encore à la politique alors que le reste regarde des jeux télévisés sur TF1. Dans le monde arabe les enjeux sont beaucoup plus forts, les questions beaucoup plus présentes. Cela se ressent évidemment dans l'information et dans la production culturelle. Le système de production, les conditions sociales de la mise en circulation et de la "dégustation" d'une œuvre culturelle font que ça ne se passe pas comme chez nous aujourd'hui.


On peut donc généraliser votre question sur les journalistes, mais je ne pense pas que ça soit une question de compétences, je ne pense pas que ce soit une question de jeu politique. Je pense que c'est bien d'avantage un placement dans un contexte spécifique propre à cette région.

On peut toujours faire un peu de prospective sur le sujet. Ce qui est évident aujourd'hui c'est que la globalisation s'étend, que la mondialisation se diversifie, etc. Est-ce que c'est appelé à perdurer ? Dans le monde arabe, on parle beaucoup d'Al-Jazeera comme d’une espèce de modèle révolutionnaire qui mobilise les foules arabes en rendant populaire un discours anti-impérialisme, anti-américain. C'est vrai à court terme et à moyen terme. Mais à plus long terme, au-delà de l'effet immédiat, est-ce que l'on ne peut pas poser l'hypothèse qu'Al-Jazeera, pour reprendre le vieux vocabulaire d'autrefois, est le "fourrier de l'impérialisme américain" ? Tout simplement parce que, effectivement, cela popularise dans le monde arabe les modèles de la mondialisation à l'américaine ou certains types de récits comme le storytelling propre aux médias occidentaux. N'est ce pas cela le plus important finalement ?


A propos d'Al-Jazeera, Mohamed Zayani nous propose une réflexion sur la notion de flux et de contre-flux. Il y évoque l'hypothèse que des médias comme Al-Jazeera ou d'autres chaînes satellitaires, brisent le monopole de l'information des médias occidentaux. Qu'en pensez-vous ?


Il y a contre-flux dans la mesure où l'on va produire d'autres récits. Mais si la grammaire est la même, qu'en est-il ? Ne va t-on pas se retrouver dans le même modèle ? Pour y répondre, on peut revenir sur ce que je disais il y a quelques minutes : dans le monde arabe ont voit clairement s'installer une individualisation à l'occidentale, où l'idéal de la jeunesse arabe est de ne plus habiter chez papa-maman, d'avoir des expériences sexuelles avant le mariage, d'avoir une indépendance financière aussi tôt que possible, d'avoir une carrière professionnelle riche et variée : les mêmes références qu'un Européen peut avoir. Quelque part, on est quand même assez loin de ce qui fait -ou faisait- la spécificité du monde arabe. L'orientaliste va se lamenter en disant "Ah... j'aimais bien mon immeuble Yacoubian avec son côté exotique...", le militant dira "c'est grave, tout le monde va se retrouver avec les mêmes références, les mêmes repères", etc. Personnellement, je pense que nous sommes plutôt dans la métaphore du Poète du million, c'est à dire que les instruments de la globalisation, qui effectuent les mêmes recettes et les mêmes combinaisons dans un contexte particulier, produisent des choses tout à fait différentes. L'individualisation que l'on voit à l'œuvre dans le monde arabe va produire des choses très différentes de ce que l'on connaît. La professionnalisation du journaliste va également produire des choses différentes du modèle occidental. Regardez ce qui se passe au niveau de la blogosphère arabe : elle est clairement plus politique que la notre. Je suppose que pour la blogosphère sud-américaine, même si je ne la connais pas bien, ce n'est pas loin d'être la même chose.


Pour conclure, peut-on dire qu'aujourd'hui le web est devenu la nouvelle "rue arabe" ?


Sur le concept de "la rue arabe", j'ai traduit un article d'Elias Khoury (http://cpa.hypotheses.org/353) que j'ai trouvé assez pertinent. Comme lui, je pense qu'il faut un peu laisser de côté cette expression et plutôt parler d'opinions. Je pense qu'effectivement il y a un espace public, un contexte qui rend à nouveau possible une interrogation collective sur l'avenir du système politique ou de sa représentation dans l'endroit où l'on vit, ce qui est grosso modo la définition de la nation de [Ernest] Renan -des gens qui ont un passé commun et qui s'imaginent un avenir en commun. On a, comme on l'avait durant l'époque de la Renaissance arabe, une discussion sur l'idée de "bien commun", de ce qui a de mieux pour la communauté. Les gens ne sont pas fous, ils ont parfaitement conscience qu'ils sont dans un système politique bloqué. C'est comme partout : ils ont des enfants et leur souhaitent le meilleur avenir possible. Et à ce niveau je pense que les nouveaux médias créent une fenêtre de possibilités assez intéressantes : on fait tomber les barrières étatiques, les hiérarchies du savoir -ce qui est très important-, ou encore les barrières de la censure. Nous sommes un peu dans une situation de no future dans le monde arabe : il va bien falloir que ça change d'une façon ou d'une autre, surtout avec une telle pression de la jeunesse qui n'en peut plus. J'ai du mal à imaginer qu'il ne se passera rien.



Ce qu'il risque peut-être d'arriver, c'est qu'au lieu d'avoir une démocratie par l'opinion, on aboutisse à une démocratie de l'opinion. Soit ce qui s'est vu dans beaucoup de démocraties occidentales : les démocraties représentatives ne le sont plus vraiment. Les gens sont dans une espèce de prison invisible de l'information contrôlée, tout en ayant l'illusion d'avoir l'accès à l'information. On peut imaginer que cela s'installe également dans le monde arabe : ce n'est vraiment pas impossible. Il faut, me semble t-il, qu'il y ait un minimum de conditions matérielles pour que cela se produise et, dans le monde arabe, on est quand même assez loin d'une situation de bien-être relatif qui est celle des démocraties occidentales. Pourtant, la mondialisation des médias s'installe et les arabes vont continuer de parler aux arabes parce qu'ils ont besoin de se parler, parce que la situation nécessite que des solutions soient trouvées.


--