Société

Le bêtisier du sociologue

Couverture ouvrage

Nathalie Heinich
Klincksieck , 160 pages

Disclaimer

Nathalie Heinich est membre du pôle Arts de nonfiction.fr.

La sociologie s'amuse
[samedi 07 novembre 2009]


Les sociologues ne sont pas exempts de bêtises comme le souligne cet ouvrage qui ne manquera pas de faire polémique.

Peut-on s'amuser en lisant un(e) sociologue parlant de son quotidien professionnel ? Assurément avec ce recueil portant sur des erreurs de raisonnement pris dans le domaine de la sociologie. Voilà une occasion de se détendre en savourant le dernier ouvrage de Nathalie Heinich, ou l'offrir, à l'approche de Noël, à un collègue sociologue familier des sorties de route professionnelles dans l'espoir d'un pilotage plus sûr après sa lecture. 

Des bêtises globales ...

L'ouvrage commence par la bêtise qui semble la plus courante, celle qui concerne l'art d'établir des généralités. Qui entend le mot sociologue peut aussi entendre le mot société. D'où cette question profane rituellement posée au sociologue " Quel regard portez-vous sur notre société actuelle ?  ". Mais qu'est-ce donc que cette entité abstraite et transcendante que l'on nomme " la société  " ? Pour Nathalie Heinich " les sociologues de " la société  " en général se recrutent plutôt parmi les philosophes, tandis que les " vrais  " sociologues (…) sont spécialistes d'un domaine particulier  " , sans être des monomaniaques pourrait-on ajouter. Mais plus, n'y a-t-il pas de l'imprécision, du flou, du substantialisme, de l'essentialisme, de la métaphysique à parler de " la  " société sans angle d'attaque précis ? De quoi faut-il parler après cette question (" Quel regard portez-vous sur notre société actuelle ?  ") ? Du travail, de la religion, de l'éducation, de la consommation, de la famille, des loisirs, etc. ? Ou de tout à la fois, sans la crainte d'avoir oublié un domaine ? Si l'on souhaite " parvenir à des modélisations suffisamment générales [construites par induction et abstraction successives à partir de données ou de lectures patiemment rassemblées] pour éclairer un grand nombre d'objets  "   alors le travail intellectuel doit être conséquent et à la mesure de son ambition (enquête, observation, entretien questionnaire, sondage, échantillonnage, etc.). Pour Nathalie Heinich, le principal défaut est que ces " généralités sont là a priori, avant le travail de recherche  "  , c'est-à-dire avant les faits de sociétés, ou pour le dire autrement, les représentations générales sont là avant la réalité des faits. D'où les vols planés consistant à " faire de concepts abstraits les sujets de verbes d'action ! Ils peuvent certes être les sujets de verbes d'état (la société française " est  " ceci, " a  " cela), mais pas de verbes d'action (elle ne " fait  " pas ceci ou cela) [la société veut que, la société pense que, la société décide que, la société aime que, la société dit que]  " .

...pas si mystérieuses

Un proverbe chinois dit qu'" il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout lorsqu'il n'y est pas  ". Une autre sorte de bêtise se développe sur la croyance en l'existence des arrière-mondes, avec en musique de fond un air de Jacques Dutronc " On nous cache tout, on nous dit rien  ". Cette " croyance que " le monde  " (ou la destinée de X) a une cause – une cause cachée, énigmatique, qu'il faut donc découvrir [et] que cette cause nous est dissimulée, rendue opaque, car elle relèverait d'un autre plan de la réalité que l'expérience – le plan, en un mot, de la transcendance  "  n'a que peu à voir avec l'analyse empirique fondée sur l'expérience sociologique. Un des pièges est de confondre le questionnement légitime avec la mise en énigme qui prospère dans le domaine du mystérieux, du caché, du travestissement, de la dissimulation, de la mystification, du soupçon, de l'illusion. Il est vrai que la seconde peut être plus séduisante et excitante que la simple banalité des faits sociaux. Mais alors on se situerait plutôt dans le registre du roman, du fantastique, de la fiction, de la mystique, de la religion, voire de la métaphysique. Dans ces conditions " plutôt que de chercher à percer des " énigmes  " (…) le sociologue ne ferait-il pas mieux de prendre pour objet le processus même de la mise en énigme, (…) de comprendre pourquoi et comment quelque chose en vient à paraître énigmatique  "   ? On pourrait ainsi éviter de lire par exemple que " bien que les biographies de Sir Arthur Ignatius Conan Doyle se comptent par centaines, dans des dizaines de langues, Sir Arthur Ignatius Conan Doyle reste largement une énigme  ". Elémentaire mon cher Watson !

Des bêtises à l'infini

L'ouvrage se poursuit en nous livrant une suite de chapitres, instructifs et divertissants, sur un certain nombre d'erreurs de raisonnement et d'argumentation portant sur les confusions entre " comparer à  "/  "comparer avec  ", " individualité  "/  "singularité  ", les problématiques de représentativité et d'échantillons, les erreurs d'échelles statistiques et individuelles, le questionnement sur les normes (ou les règles) et les exceptions, les changements et les stabilités, les indifférences entre " individuel  "/  "collectif  " ou " types  "/  "catégories  ", la perte de repère entre " causes  "  et " effets  " ou entre " causalité  " et " corrélation  ", voire " cause  " et " contexte  ", les controverses entre " expliquer  " et " comprendre  " (qui n'est pas justification), des précisions statistiques " imprécises  ", les querelles du qualitatif et du quantitatif, les abus du symbolique où " la plupart du temps, vous remplacez " symbolique  " par " immatériel  ", et vous retombez sur vos pieds. Evidemment, c'est plat.  "  , le malentendu entre " différence  " et " discrimination  " (variantes : entre " égalité  " et " similitude  ", " valeur  " et " nature  "), les batailles de chapelles entre énonciations " descriptives  " et " normatives  " ou " prescriptives  ", sur l'intérêt " opératif  " ou " spéculatif  " de la sociologie, surfant sur le sociologue critique (combattant, militant, engagé, etc., sans oublier le scientiste ou le prophète) et le sociologue " suisse  " (supposé neutre, confondant la neutralité axiologique de la neutralité épistémique), les agacements du dualisme entre l'inné et l'acquis, une pique au passage sur les cultural studies américaines, le démocratiquement correct de la nomination et le féministement correct de l'orthographe (" sociologu  " pour les hommes et " sociologue  " pour les femmes), le tout agrémenté d'exemples rencontrés au cours du temps par l'auteur. Et la liste pourrait s'allonger.

La sociologie, un art clanique ?

Est-ce pousser trop loin la généralité que de faire le constat que " malheureusement (…) la sociologie est encore souvent plus proche de l'idéologie que de la recherche  "   ? Un des ouvrages de Nathalie Heinich portait justement sur une figure emblématique de la sociologie française qui mélangeait (pas toujours, ne généralisons pas) avec malice l'idéologie et la recherche, Pierre Bourdieu  . Ironie de l'histoire, quelques années auparavant Jeannine Verdès-Leroux, une ancienne collaboratrice de Pierre Bourdieu, sociologue et historienne, pensant dénoncer le terrorisme intellectuel de son ancien patron, faisait preuve d'une rare bêtise idéologique dans un livre violent à l'argumentation rationnelle molle  . La sociologie malmenée, " on attendrait de cette discipline, réputée empirique sinon expérimentale, une certaine attention aux faits. Car après tout, si on leur préfère les noumènes et les phénomènes, la transcendance et l'immanence, l'idéalisme et l'existentialisme, on n'a qu'à faire de la philosophie !  "  . Les derniers chapitres feront une mise au point critique sur le conceptualisme et le sociologisme (ah ces " ismes  " !), mais aussi sur l'économisme (où l'on croisera l'improbable l'Homo rationalis à la plage), le logicisme (quelque peu binaire) et le radicalisme (où c'est bien connu, plus c'est radical plus c'est authentique).

Enfin, trop rapidement, le dernier chapitre clôt cet ouvrage par un éloge à l'indépendance d'esprit du sociologue dans cet espace de pensée où les clans et les écoles hégémoniques (sectaires ?) meublent " le monde universitaire [qui] fonctionne à peu près comme le monde mafieux  "  , et où se croisent conformisme, clientélisme, allégeance, révérence, idolâtrie, fanatisme, excommunication, etc. En refermant ce livre je repensais à Graeme Allwright chantant " Et ces gens-là dans leurs boîtes , Vont tous à l'université , On les met tous dans des boîtes , Petites boîtes toutes pareilles. " .

 

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49 commentaires

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Agnès

12/11/09 12:50
Le bêtisier, c'est Nathalie Heinich qui l'a sans doute le plus enrichi au cours de ces dernières années. Lisez attentivement ce blog factuellement critique sur un des livres de cet auteur et vous aurez peut-être une vision plus mitigée sur son degré de sérieux :

http://italiansbetter.blogspot.com/2009/10/nathalie-heinich-le-betisier-de-la.html
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Valry Rasplus

12/11/09 14:54
Bonjour,

Merci pour ce lien que je connaissais. Il en existe d'autres et je vous
laisse le soin de les découvrir par vous même (ça c'est pour le principe
de l'autonomie de l'acteur).

Avez-vous au moins lu directement cet ouvrage, sans passer par un
intermédiaire (ça c'est pour le principe de l'autonomie du jugement) ?

Car vous auriez pu lire assez tôt dans l'ouvrage ce que Nathalie Heinich
a écrit à propos des bêtises de...Nathalie Heinich : « (...) des
bêtises, j'en aurai sûrement oublié, ne serait-ce que parce qu'il y
manque les miennes (voir la paille et la poutre, etc.» (p. 10). Et
sinon, vous en pensez quoi de cet ouvrage (ça c'est pour le principe de
la critique symbolique) ?
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Agnès

13/11/09 02:27
Si autant d'erreurs ne vous gênent pas et si vous trouvez suffisant qu'elle reconnaisse en faire, alors tout va pour le mieux dans le monde merveilleux de la critique des livres.

Bonne continuation
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Valry Rasplus

13/11/09 12:45
Bonjour,

Nathalie Heinich a répondu à vos questions hier sur le même site que vous avez évoqué :

http://italiansbetter.blogspot.com/2009/10/nathalie-heinich-le-betisier-de-la.html
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beginner

13/11/09 17:11
Pour un livre qui est censé être amusant ou du moins donner une présentation divertissante des méthodes des sociologues, vous arrivez quand même à en faire un compte-rendu des plus abstraits. Ou pour copier votre prose un compte rendu abstrait, désincarné, académique, scolastique, guindé, voire pédant, ennuyeux, plat, superfétatoire, surplombant.
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Valery Rasplus

13/11/09 17:59
Bonsoir,

Je suppose que vous vous intéressez aux livres et peut-être même à la sociologie ? Ou vous êtes venu lire cette recension par hasard ?

Avez-vous l'habitude de lire des ouvrages de sociologies ? Vous savez il peut y en avoir de très désincarnés, académiques, scolastiques, guindés, voire pédants, ennuyeux, plats, superfétatoires, surplombants.

Vous écrivez peut-être vous-même, avec beaucoup d'application, et je serai très heureux de vous lire pour apprendre. Afin de combler mes lacunes stylistiques, je serais très intéressé de lire votre recension, amusante peut-être, de cet ouvrage.

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Agnès

14/11/09 00:51
Decidement, on ne se comprend pas. Je suis allee lire le commentaire de Nathalie Heinich et elle ne repond a aucune question. Elle ne montre que son mepris et sa hargne a l'egard de quelqu'un qui a ose relever toutes les erreurs que comporte son ouvrage.

Par ailleurs, j'ai omis de vous repondre a propos de ce que vous dites a propos de se faire une idee d'un livre sans intermediaire. Cela remet en cause le principe meme du compte rendu, que vous pratiquez pourtant. Est-ce que vous vous sentez oblige de refaire l'experience chaque matin en lancant une pomme à terre pour voir si Newton a bien raison ? Quand un critique fait bien son travail il epargne beaucoup de peine a ceux qui n'ont pas le temps d'aller faire les verifications. Je maintiens donc que la page http://italiansbetter.blogspot.com/2009/10/nathalie-heinich-le-betisier-de-la.html est exemplaire.
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Valéry Rasplus

14/11/09 06:58
Bonjour,

Votre jugement critique personnel sur un livre ou intellectuel (par exemple) est legitime et il vous appartient d'argumenter en cas de desaccord, ou d'accord. C'est aussi ce que je fais ici en chroniquant des ouvrages.

Concernant le fait de "se faire une idee d'un livre sans intermediaire", qui "remet en cause le principe meme du compte rendu", vous mettez en parallele une experience de physique ("Est-ce que vous vous sentez oblige de refaire l'experience chaque matin en lancant une pomme a terre pour voir si Newton a bien raison ?") avec une experience en science sociale c'est-a-dire avec une experience que l'on pourrait qualifier d'humaine, d'hasardeuse, d'aleatoire, de subjectvie, de personnelle : celle du jugement (pour aller vite). Ce ne sont pas des experiences de meme niveau.

Si pour vous "Quand un critique fait bien son travail il epargne beaucoup de peine a ceux qui n'ont pas le temps d'aller faire les verifications", alors vous posez bien la question du jugement de savoir s'il a bien fait son travail et dans ce sens "vous vous sentez oblige de refaire l'experience chaque matin en lancant une pomme a terre pour voir si Newton a bien raison". La pomme etant ici votre esprit critique de jugement. Ou alors on rentrerait dans le schema de la parole d'autorite et il n'y aurait pas de zone de texte a la suite des recensions pour y apporter un commentaire (critique) sur ce qu'a ecrit l'auteur.

[PS : j'ai ecris sans mettre d'accent pour ne pas avoir de caracteres bizarre a la publication. voir infra]


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bof

14/11/09 10:09
vraiment je trouve ce compte-rendu plutôt nul, on ne comprend pas l'intérêt de l'ouvrage, et ça ne donne pas envie de le lire... il eût été agréable au moins d'avoir quelques unes des blagues que vous nous faites miroiter...
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Valéry Rasplus

14/11/09 10:26
Bonjour,

Il y a quelques minutes Nathalie Heinich et Luc Boltanski etaient les invites de l'emission d'Alain Finkielkraut "Repliques" sur France Culture. Debats interessant, où s'est, entre autre, affronte la classique distinction entre le savant et le politique.

Cette emission vous aurait ennuyee : il n'y avait pas de blagues.

Pour ecouter Nathalie Heinich et Luc Boltanski :

http://www.tv-radio.com/ondemand/france_culture/REPLIQUES/REPLIQUES20091114.ram
http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/repliques/

Pour les amateurs de blagues qui se sont perdus dans le rayon sociologie :

http://www.rireetchansons.fr/
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Sylvie Privat

14/11/09 12:28
Est-ce que c'est parce que Nathalie Heinich fait partie du comite de parrainage de nonfiction qu'on s'est cru oblige de publier ce compte rendu d'une extreme complaisance? Cet article est tout a fait indigne. Servir ainsi la soupe a cette sociologue, dont on sait que le travail est plus que contestable, est une veritable honte! Nous attendons bien autre chose qu'un vulgaire cirage de pompes.
[pas d'accents pour eviter les scories]
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Valéry Rasplus

14/11/09 13:40
Bonjour,

Mes recensions ne prennent pas en compte l'appartenance ou la non appartenance d'un auteur a Nonfiction. Je me base sur un point essentiel, le materiel que j'ai entre les mains : un ouvrage, son contenu, son discours.

C'est ainsi que j'ai pu realiser ici, sur Nonfiction, des critiques portant sur des textes de Philippe Masson, Jean Peneff f, Scott Atran , Christophe Bourseiller, Alain Policar, Howard Saul Becker, Michel Dreyfus, Dominique Guillo, Robert Redeker, Florence Bouillon, Luc Boltanski et dernièrement Nathalie Heinich. Combien sont-ils ceux qui ont eu de ma part une recension positive, negative ou neutre et qui font "partie du comite de parrainage de nonfiction" ?

Je ne fais aucune complaisance a qui que ce soit : si j'avais trouve l'ouvrage de Nathalie Heinich "plus que contestable" je l'aurai traite ainsi.

Ainsi, je ne fais pas la critique de l'oeuvre d'un auteur, mais uniquement celle du manuscrit dont il est question. Ainsi, j'ai pu trouve leger le dernier ouvrage de Luc Boltanski mais pas l'ensemble de ses écrits :
http://www.nonfiction.fr/article-2884-une_tentative_danalyse_sociologique_de_la_critique.htm

J'ai ecris dans une de mes recensions que : "Une saine critique doit d'emblée refuser toute attaque ad hominem, le défoulement injurieux, la diffamation et les menaces physiques" ( http://www.nonfiction.fr/article-2605-a_la_recherche_dune_science_politique_de_lextreme_gauche.htm )

Si vous souhaitez faire oeuvre de pedagogie, je vous invite a realiser vous même la recension de cet ouvrage plutôt que de faire un proces ad hominem.

Enfin, parler du "on" ("cette sociologue, dont on sait que le travail est plus que contestable"), c'est qui ce "on" ? Et du "nous" ("Nous attendons bien autre chose"), c'est qui "nous" ? Ne nous avance pas plus au niveau argumentaire.
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Baptiste Brossard

15/11/09 12:16
J'ai moi-même validé ce compte rendu avant sa publication sur nonfiction.
Il n'y a de la part de nonfiction aucun cirage de pompe à Nathalie Heinich, je ne la connais pas et me fiche de ce qu'elle pense de cette rencension. Simplement, Valéry Rasplus a bien aimé son libre, tout comme il n'en a pas aimé d'autres, point.
Donc débattez des idées mais ne soupçonnez pas des cirages de pompes imaginaires. Si le travail de Nathalie Heinich vous semble contestable, dites pourquoi, expliquez vous plutot que de croire qu'on lui a fait un ptit clin d'oeil !!
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Passant

15/11/09 18:48
Je ne sais pas s'il s'agit de hasard, de cirage de pompe, de renvoi d'ascenseur, ou simplement d'un horizon intellectuel limité mais en tant que lecteur régulier de votre site, j'ai moi aussi constaté que c'était une pratique récurrente d'écrire sur des amis ou des gens avec lesquels on est lié (contribution à une même revue, à un même site, un même labo...). C'est vraiment un constat que j'ai fait naïvement, par exemple dans les comptes rendus de Florian Cova en philosophie. C'est un nom qui me revient dans l'instant, je ne jette pas la pierre : je ne lis pas tout le site, uniquement les titres qui m'interpellent, mon point de vue n'est peut être pas objectif mais c'était l'occasion de l'exprimer.
J'ajoute que le bouton "disclaimer", ne me semble pas tout à fait pertinent, perdu au bout des articles, il a plus l'air de cacher, sous un mot étranger en plus, ce qu'il est censé mettre en évidence....
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Sylvie Privat

15/11/09 20:09
A lire le compte rendu de Valery Rasplus, "valide" par Baptiste Brossard, on a l'impression que le Betisier du sociologue est un livre sympa dont le but, salutaire, est de mieux faire de la sociologie. Le Bêtisier du sociologue, La Croisière s'amuse, même combat. Le problème est qu'il y a gros vent et que cette croisière donne la nausée. Nous sommes ici en présence d'un texte infâme où, par exemple, l'on fait, sur le mode badin du "ben quoi?", l'apologie de la notion de "race". Est ainsi moqué celui qui "ne supporte pas qu'on prononce le nom de "race": sous prétexte qu'il fut ou est encore utilisé à des fins de discrimination raciste, ce terme devient inutilisable a des fins de description des apparences ou d'origine, meme lorsque la realite (une couleur de peau) est une evidence pour tout un chacun. Cachez ce noir que je ne saurais voir! Du coup, l'interdiction du terme enterine son usage stigmatisant: parler de quelqu'un comme "un noir" vous envoie aussi sec dans le camp des racistes (il parait qu'il faut dire "une personne de couleur" ou, mieux, ne dire ni "noir" ni "blanc") [...]" etc. Ah! Ah! Qu'est-ce qu'on se marre n'est-ce pas? Mais continuons: "La première [betise] consiste à dire que la race n'est pas une categorie naturelle [...] la deuxieme betise consiste a affirmer qu'on ne peut pas isoler une "race" pure [...] la troisieme betise enfin consiste a croire que faire une difference impliquerait une hierarchie, et une seule: c'est l'abus de "discrimination"." Pour Nathalie Heinich, dire: "Qui c'est au fait la noire qui a reçu le Goncourt?", ça ne pose pas de problème. Ceux qui trouvent à redire a ça sont "political correct". Comme Valéry Rasplus et son valideur n'en disent mot, j'imagine que tout ça ne fait pas probleme pour eux non plus, ce qui est étonnant pour quelqu'un qui a travaillé sur le racisme. Eh bien moi ça m'en pose un de problème, figurez-vous. Et j'imagine que je ne suis pas la seule.
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Antoine

15/11/09 21:26
J'ai lu l'ouvrage de Nathalie Heinich et j'ai exactement le même avis que la personne qui vient de laisser un message a propos de la race. Je ne comprends pas comment on peut laisser passer cela. Je le mets sur le compte d'une rapidite d'execution du compte rendu plutot que sur une volonte de participer a la banalisation de ce genre de propos, mais franchement ce n'est pas plus rassurant.
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Valéry Rasplus

15/11/09 21:46
Bonsoir,

Seconde etape, on se deplace de l'accusation de complaisance a celle d'apologie de la race (du racisme ?).

Je ne vais pas me substituer a Nathalie Heinich en repondant a sa place sur le point que vous abordez.

Toutefois, je vais tres rapidement vous poser trois questions :

1) Culture generale :

Claude Levi-Strauss a ecrit, sous l'egide de l'UNESCO, deux textes, ''Race et Histoire'' et ''Race et Culture''.

Question : Comment interpretez-vous le mot ''race'' dans les deux textes de cet anthropologue ?

2) Droit :

Le préambule de la Constitution de la 4ème République du 27 octobre 1946 (alinéa 16) énonce que '' tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. La France (â¦) assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Nul ne peut être lésé dans son travail ou son emploi en raison de ses origines, de ses opinions ou des ses croyances''.

Question : Comment interpretez-vous le mot ''race'' dans ce texte de droit ?

3) Anti-Machin

Question subsidiaire : que proposez-vous pour remplacer les mots ''race'', ''racisme'' ? ''antiracisme'' et ''antiraciste'' ?


Bibliographie sommaire recommandée :

Mots, '' Sans distinction de ... race '', Presses de la fondation nationale des sciences politiques, décembre 1992, N°33.

Pierre-Andre Taguieff, La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, La Découverte, 1988.

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Nikita

16/11/09 00:08
Moi j'ai une question a poser : est-ce que "race" est un concept scientifique ? Ce n'est pas un piege. Pouvez-vous me dire ce que vous en pensez ?
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Victor

16/11/09 05:19
Nikita, vous posez la question : est-ce que "race" est un concept scientifique ?

Mais de quel point de vue ? De quelle science ?

- biologie ?
- zoologie ?
- genetique ?
- anthropologie ?
- sociologie ?
- politique ?
- historique ?
- ...

Sachant qu'un "concept" est une abstraction, une representation mentale abstraite d'un objet, d'une idee conçue par l'esprit. Un concept scientifique peut-etre un ideal-type.
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Victor

16/11/09 06:24
Les races à l'epreuve de la science

L'HISTOIRE : Est-ce que les races existent ? Il y a entre les individus des differences physiques que chacun peut percevoir. Est-ce que le mot "race" rend compte de cette disparite apparente ?

Andre Langaney : Je pourrais vous repondre, de façon tres hypocrite : oui, les races existent, mais elles ne sont pas ce que l'on croit. En fait, il faut se montrer plus precis, et bien etablir que le mot race a deux sens extremement differents : le sens du langage courant et le sens scientifique. Dans le langage courant, on considere que les gens sont de races differentes a partir du moment où ils paraissent differents et, dans nos perceptions quotidiennes, on melange ce qui est diversite physique, couleur de peau, diversite des façons de s'habiller, des façons de se comporter, voire diversite linguistique. Ce qui fait qu'on pourra parler de race woloff, alors qu'il s'agit, au sens strict, d'une ethnie ; de race juive, alors qu'il s'agit d'une religion; de race française ou allemande, alors qu'il s'agit d'une nationalite, etc. Tout cela n'a rien a voir avec les donnees scientifiques, biologiques que nous connaissons.

L'H. : Quel est le discours que peuvent tenir, precisement, les scientifiques, les biologistes en l'occurrence, sur les races ?

A. L. : Ils se limitent a constater qu'il y a des differences biologiques, et parmi elles certaines qui sont visibles (ce sont les differences d'aspect physique, de taille, de proportions du corps, de traits du visage, de pigmentation, de couleur ou de forme des cheveux), et d'autres qui ne le sont pas. Ainsi, pour parler de celles que connaît le public, les differences de groupe sanguin, ou celles qui vont conditionner la possibilite ou le rejet des greffes d'organes.

Ce qui a change depuis le XIXe siecle, c'est l'apprehension de cette diversite cachee. Mais il faut souligner qu'au XIXe siecle deja, quand les biologistes voulaient faire des classifications raciales - c'est une demarche naturelle a l'esprit humain que de classer, quand on se trouve devant des objets diversifies -, ils cherchaient a les etablir d'apres les caracteres les plus apparents, comme la couleur de la peau ou les dimensions du corps, et qu'ils n'arrivaient pas a se mettre d'accord. Certains definissaient deux races, d'autres trois, d'autres quatre, cinq... On est alle jusqu'a quatre cent cinquante! Tout cela parce qu'il est impossible de classer les hommes selon des categories simples et consensuelles.

L'H. : Pourquoi est-ce impossible ?

A. L. : Pour deux raisons. La premiere est que, si l'on considere les caracteres dans leur singularite, par exemple la couleur de la peau ou la taille des individus, ce que l'on constate c'est qu'a l'interieur de toute population, chaque caractere est represente de façon tres diversifiee. Ainsi, la taille varie de plus de cinquante centimetres entre les plus petits et les plus grands d'une population. Meme chose pour les couleurs de peau, ce que nous savons mal, nous autres Occidentaux, parce que dans les populations a peau foncee, la diversite est beaucoup plus grande que dans les populations a peau claire. La seconde raison est que, si l'on considere plusieurs caracteres conjointement, par exemple la couleur de la peau et la taille, on ne constate aucune coherence entre leurs variations. Je m'explique: il y a des individus tres grands et des tres petits parmi les plus fonces, les Tutsis et les pygmees par exemple, et des tres grands et des tres petits parmi les plus clairs, comme les Suedois et les Lapons. Autrement dit, les variations ne se recoupent pas, et si l'on veut pousser ce raisonnement a son terme, il faudrait dire que la classification « raciale » la plus pertinente consisterait a definir une categorie par individu, parce que tout le monde est different de tout le monde.

L'H. : Comment expliquez-vous le fait qu'il y ait des races au sein du regne animal, ou du regne vegetal, et pas parmi les hommes ?

A. L. : La situation n'est pas du tout la meme. Les races domestiques, d'animaux comme de plantes, ont ete selectionnees par l'homme, pour certaines depuis une dizaine de milliers d'annees! A chaque fois, on a choisi les reproducteurs de façon a ob­tenir des individus qui auraient tous le meme type: ce sont presque des populations de jumeaux. On a fabrique certaines races par des croisements consanguins extremement proches: les dalmatiens, les chihuahuas, les cockers, parmi les chiens, sont des creations artificielles de populations presque composees de clones. evidemment, les populations humaines, au sein desquelles les gens se marient librement et sans assortir leurs caracteres physiques et genetiques, ne correspondent pas du tout a cette situation. [...]

L'H. : De quelle maniere la genetique, cette science du XXe siecle, a-t-elle bouleverse notre connaissance des differentes populations ?

A. L. : L'information genetique a tout bonnement fait exploser la notion de population. Depuis le debut du siecle, on savait que, si on avait le choix entre recevoir du sang de son pere ou de sa mere, celui­ci ou celle-ci se trouvant d'un groupe sanguin different de soi, ou recevoir du sang d'un Chinois, d'un Papou, d'un Indien d'Amerique ou d'un Senegalais qui serait au contraire du meme groupe, il fallait choisir le second, qui vous sauverait, alors que le premier vous tuerait: les groupes sanguins sont les memes dans toutes les populations, mais varient beaucoup entre les individus. Meme chose, comme je vous ai dit tout a l'heure, pour les greffes d'organes.

Finalement, la leçon de la genetique est que les individus sont tous differents a l'interieur des populations, et que les caracteres qui font ces differences se retrouvent dans toutes les populations. Au debut des recherches en genetique, les scientifiques, qui avaient en tete des classifications raciales heritees du siecle dernier, pensaient qu'ils allaient retrouver des genes des Jaunes, es Noirs, des Blancs... Eh bien, pas du tout, on ne les a pas trouves. Dans tous les systemes genetiques humains connus, les repertoires de genes sont les memes.

L'H. : egalement repartis ?

A. L. : Non, pas egalement repartis. Ceux qui sont frequents ici seront rares la. C'est, precisement, la frequence des genes qui varie : il n'y a pas de genes des Noirs, des Jaunes ou des Blancs, mais les memes genes sont, pour certains, plus frequents en Afrique, pour d'autres plus rares en Amazonie, ou bien dans les Andes, ou bien en Australie... Par consequent, deux individus de populations completement differentes peuvent voir exactement les memes genes pour certains systemes, et deux individus de la meme population des genes qui n'ont rien de commun.[...]

L'H. : C'est donc, toujours, grâce a des differences de frequences que vous definissez ce que vous appelez des populations ?

A. L. : Non: le mot de « population » designe un ensemble arbitraire d'individus. Quand je dis « population », cela peut designer aussi bien les coiffeurs de Bombay que les membres de la CGT.

L'H. : Ce sont les scientifiques qui "creent" des populations pour les besoins de leurs etudes ?

A. L. : Oui, pour definir ce dont ils parlent. C'est un concept arbitraire. Ce qui est moins arbitraire, c'est de parler de « population naturelle », entendue comme un ensemble de gens qui se marient entre eux, qui ont des descendants de proche en proche. Mais ces cercles de mariages, s'ils etaient assez faciles a definir, et restreints, pour les Esquimaux du Groenland avant leur decouverte par les Occidentaux, se diluent, ou deviennent tres etendus, a partir du moment où les populations commencent a echanger des conjoints, ce qu'elles font en general des qu'elles sont en contact.

L'H. : Il n'y a donc plus de "populations naturelles" ?

A. L. : Non... Ou bien il n'y en a plus qu'une seule, avec une structure compliquee, etablie sur toute la surface de la planete

(entretien avec le geneticien Andre LANGANEY - propos recueillis par Véronique Sales - L'Histoire, octobre 1997)
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La rdaction

16/11/09 11:30
@Passant et Sylvie Privat :
La question que vous posez d'un éventuel "cirage de pompes" est bien légitime s'agissant de l'exercice de critique littéraire.
Cependant, si cette crainte est naturelle, nous vous assurons très clairement qu'elle n'est pas fondée.
Vous pouvez sur ce point vous reporter à notre charte déontologique : http://www.nonfiction.fr/charte-deontologique.htm
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Nathalie Heinich

16/11/09 17:50
Ceux qui accusent les autres de malhonnêteté intellectuelle sont souvent les premiers à s'y adonner - et parfois en toute bonne conscience, comme cela semble être le cas ici avec l'intervention de Sylvie Privat, qui a soigneusement caviardé mon texte de façon à le faire apparaître comme reprenant les poncifs du racisme. Je rétablis donc le paragraphe incriminé dans son intégralité, de façon que le lecteur puisse juger sans se laisser impressionner par une indignation aussi virulente que totalement à côté de la plaque (et qui illustre bien, soit dit en passant, les ravages du "politiquement correct" sur l'intelligence, dont mon livre essaie d'épingler quelques exemples). Qu'on veuille bien me pardonner de me citer moi-même, mais j'y suis malheureusement obligée ici. C'est à la page 111:

"Comme le kantien, lanti-raciste politiquement correct a les mains pures, mais il na pas de mains Ce refus de nommer une expérience pourtant quotidienne - celle des différences de couleur de peau et de faciès -, au motif quelle serait fauteuse de discriminations, se soutient de plusieurs bêtises que nous avons déjà rencontrées lors des précédents chapitres. La première consiste à dire que la race nest pas une catégorie « naturelle » mais « socialement construite », donc quelle est sans pertinence : cest le naturalisme rampant, qui croit quun phénomène nexiste vraiment que sil est naturel (voir « Croyance aux arrière-mondes »). La deuxième bêtise consiste à affirmer quon ne peut pas isoler une « race » pure, puisquil existe toutes sortes de degrés, de mélanges, de métissages : cest le sophisme de la catégorie, doublé du sophisme des frontières, en vertu de quoi un phénomène nexisterait que sil correspond à une catégorie logique clairement délimitée (voir « Erreurs de raisonnement »). La troisième bêtise enfin consiste à croire que faire une différence revient forcément à instaurer une discrimination, car toute différence impliquerait une hiérarchie, et une seule : cest labus de « discrimination » (voir « Manipulations rhétoriques »)."
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dana_hilliot

17/11/09 14:03
Ce passage du bétisier me laisse assez dubitatif. Avant de s'embarquer dans une querelle sur la question d'un racisme implicite dans cet extrait (ce à quoi je ne crois pas pour ce que je connais de l'auteur), je me pose la question suivante :
N. Heinich n'a-t-elle pas voulu en réalité (mais à mon avis de manière maladroite) relever le défaut suivant qu'on trouverait peut-être dans certaines études de sciences sociales : quand le chercheur, après avoir recueilli sur le terrain les discours des acteurs, se permet de modifier, au moment de la rédaction du résultat de ses enquêtes, la teneur des propos des dits acteurs, pour des prétextes tenant effectivement au "politiquement correct". Par exemple, en remplaçant une expression (utilisée par l'acteur) par une autre (modifié par le souci "moral" du chercheur, ou ses préconceptions, ou en vue de falsifier ses surces etc..), ce qui est évidemment méthodologiquement inacceptable (je ne sais pas si c'est de la "bétise", mais scientifiquement, c'est de l'imposture).
Si l'acteur appelle un chat un chat, le chercheur n'a pas à exercer après coup sa propre censure.
Mais ! Mais ! Dans la suite de son travail, quand le chercheur passe à l'élaboration conceptuelle proprement dite, il doit soigner son vocabulaire, non pas en vue de statisfaire à quelque règle "politiquement correcte", mais afin de satisfaire aux exigences de la scientificité. Est là, si effectivement il refuse d'utiliser une expression comme "race" (parce que par exemple il a lu Race et Histoire de Lévi-Strauss : "« Le péché originel de lanthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (à supposer que [...] cette notion puisse prétendre à lobjectivité, et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. »" ), c'est parce qu'il considère que ce concept (c'en est un !) ne devrait plus être un concept valide dans le vocabulaire des sociologues et des anthropologues (et on peut développer des tas d'arguments rationnels pour justifier ce point). Autrement dit, la raison qu'il a de se passer du concept du concept de race, ou d'autres expressions tirées de la langue ordinaire comme "les noirs", "les blancs", "les gens de couleur", etc. n'a rien à voir (dans le cas que je décris) avec la logique du pollitiquement correct, qui par exemple pourrait lui faire craindre d'être assimiler à un raciste, ou le pousserait à éviter toute promotion d'un caractère discriminant, mais cette raison est d'ordre scientifique.
Peut-être le problème ici de N. Heinich est qu'elle n'a pas été suffisamment claire dans la description du cas qu'elle stigmatise. En se posant comme garante, en tant que sociologue, de la rigueur des méthodes et de la scientificité (contre par exemple les registres discursifs non scientifiques) - c'est bien ce qu'elle fait en écrivant ce bétisier - elle court évidemment le risque qu'on la prenne à son propre piège. Et c'est me semble-t-il ce qui se passe avec cet extrait de son livre.

(note aux créateurs du site de nonfiction : il ya vraiment un problème d'encodage des caractères pour les commentaires : est-ce de l'UTF8 ou autre chose ?)
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Nathalie Heinich

17/11/09 22:31
1) Le mot "race" ne renvoie pas à un "concept", mais à une notion de sens commun.
2) Vous avez raison de souligner que le chercheur peut et même doit utiliser les mots des acteurs dès lors qu'ils sont son objet, de façon à en dégager les significations et les connotations. Autre chose est de les reprendre à son propre compte, ce qui exige un long travail de définition, vérification, justification etc. Je ne connais pas aujourd'hui de chercheur qui utiliserait "race" comme un concept scientifique - et c'est heureux!
3) Les acteurs n'ont pas à dicter leurs mots aux chercheurs - l'autonomie de la science n'est quand même pas une vaine conquête depuis Giordano Bruno! Symétriquement, nous, chercheurs, n'avons pas à dire aux acteurs ce qu'ils doivent dire ou penser (voir, dans "Le Bêtisier", la catégorie de bêtises intitulée "Parler à la place des acteurs"). Tout juste peut-on, lorsqu'ils font une lecture manifestement erronée de nos écrits, tenter de rectifier afin de rétablir le sens de nos propos (se faire traiter de raciste est sans doute risible, en tout cas me concernant, mais ne fait quand même pas rigoler).
4) Si vous trouvez mon argumentation trop courte dans le paragraphe que j'ai restitué, pourquoi ne pas lire le reste du livre, alors que j'y renvoie à trois reprises? A quoi sert d'écrire et de publier si ceux qui se permettent de commenter et de critiquer ne prennent pas la peine d'aller voir ce dont il est question?
5) Plus généralement: l'argumentation de l'anti-racisme "politiquement correct" se trompe de cible, en croyant pouvoir éradiquer le racisme en se plaçant sur le plan des faits (l'existence ou non des "races"), alors qu'il s'agit à l'évidence d'une question de valeurs: est-il ou non légitime de stigmatiser un individu pour son appartenance à une catégorie - qu'elle soit réelle ou illusoire - qu'il n'a pas choisie? L'anti-raciste intelligent doit placer le raciste face à cette question-là, qui est la seule pertinente. Et j'espère bien que personne - même la plus sotte, la plus distraite ou la plus mal intentionnée des lectrices - n'aura la stupidité de prétendre que ma réponse à une telle question puisse être "oui".
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arthus

24/11/09 13:51
Quelle culture cette Nathalie. Je suis litteralement estomabourriffé !
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jeanne

26/11/09 14:16
Et quel mépris sexiste suinte de cette dernière remarque!
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r.l. brown (amherst)

27/11/09 00:13
j'ai par hasard entendu l'emission avec boltanski/heinich chez Finkelkraut - mis a part l'agressivite assez vaine de boltanski a l'egard de F. dont il faudrait commencer par cesser de parler une fois pour toutes (en avançant son emission de 9h a 4h15 le samedi matin), les propos furent parfaitement lisses, entendus et pretentieux ; a l'image du debat qui tourne autour du penible ouvrage de heinich. J'ai relu le blog de cet italien qui prefere bach a offenbach - heinich n'a pas repondu a ses accusations, pas a une seule (!!!), ni a sylvie privat, mais s'est mise une fois de plus sur ses grands cheveaux. Auteurs, ayez un peu de compassion pour nos amis les arbres. Reservez vos leçons pour vos conventicules et ecrivez sur le net, electroniquement. Ca embarrasse moins les memoires.
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Raymonde

27/11/09 14:13
Ce que j'aime bien chez Nathalie Heinich c'est son côté "personnage de Woody Allen complexée par Bourdieu".
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Norbert

27/11/09 14:21
N'est-il pas surprenant qu'une sociologue aille chez Alain Finkielkraut sans dire que ce flic symbolique serait plus à sa place sur TF1?
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Marianne

27/11/09 14:36
Nathalie Heinich est la Max Weber du XXI Century !!!!
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Caroline

27/11/09 14:41
Nathalie Heinich ecrit aussi bien que R. Collins.
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Cliff

27/11/09 14:44
Madame Heinich est une star a Berkeley et a Princeton. Son charisme la rend incontournable.
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Howard

27/11/09 14:49
A Chicago Nathalie Heinich is the queen of the sociology. Elle a les qualites d'analyse de Francoise Giroud. God bless Nathalie.
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Margaret

27/11/09 14:56
@Marianne. Nathalie Heinich est sans doute la Max Weber du XXIe siecle. Elle est aussi la meilleure ambassadrice des sandales Stephane Kelian.
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Gregory

27/11/09 15:10
Une des ambiguites de Nathalie Heinich, c est ce que j ai appele les puissances de la paranoia. C est qu en effet je crois qu elle s est totalement construite sur l idee paranoiaque qu elle est la victime de la meconnaissance de ses pairs. Ce qui reste constant dans toute sa carriere c est cette idee d etre la seule a détenir la verite face a la foule de ceux qui ne comprennent pas et qui en plus lui veulent du mal. Donc câest une posture extremement puissante parce quâelle attire l adhesion affective tres forte de tous ceux qui ont ce type de posture mentale, donc ça cree des groupes de paranoiaques extraordinairement determines. Et en meme temps câest une posture qui s affaiblit a mesure qu elle gagne puisqu une paranoiaque qui devient souveraine et qui continue a se plaindre d etre méconnue, ça devient une folle, hein. C est quelque chose qui quand même confine à la perte de contact avec la realite. Heureusement Heinich échappe a la folie.
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Bruno

27/11/09 15:29
Nathalie Heinich est elle une cathedrale ou une petite cuillere de la sociologie?
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Lucho

27/11/09 15:41
Dieu que Nathalie Heinich est aimee, admiree dans les commentaires. Elle est un paradigme a elle toute seule.
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Ernst

27/11/09 15:46
Nathalie Heinich est un peu la Plastic Bertrand de la sociologie: ca plane pour elle, hou hou hou!
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Otto

27/11/09 16:46
La suspicion doit cesser. Ce n est pas parce que Rasplus et Heinich ecrivent pour non fiction que le compte rendu du livre d Heinich par Rasplus est complaisant. Nathalie et Valery vous avez mon total soutien face aux suspicieux et aux mechants.
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Amélie L.

28/11/09 15:39
C'est tres drole parce que Nathalie Heinich s'imagine toujours qu'elle ne fait pas de politique. Elle a beau être un exemple parfait de la glissade reactionnaire d'une certaine gauche revenue de tout, pour elle, ce sont toujours les autres qui sont dans l'ideologie - ce qui est en soi une thematique reactionnaire bien connue. Un tel aveuglement est a peine croyable. Cela etant dit, je ne pense pas que NH soit paranoiaque. Elle est reellemet detestee par ses collegues non pas seulement parce qu'elle serait specialement odieuse (ce qui a l'air d'etre le cas si l'on en croit la mechancete suffisante de ses interventions qu'on peut lire ici ou la), mais parce que plus personne ne supporte ses livres ou se deploient des aneries en si grand nombre que meme un amateur peu eclaire peut voir qu'il y a supercherie. Comment voulez-vous ecrire trois livres par ans sans qu'il y ait un effondrement correlatif de la qualite? C'est tout simplement inévitable. Destin cruel malgré tout de Nathalie Heinich qui passera peut-être a la posterité non pour avoir denonce la betise mais pour l'avoir, mieux que personne, incarnee...


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Perdican

30/11/09 08:32
On ne badine pas avec les regles de la methode sociologique.
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Emilie

30/11/09 13:43
Je voudrais quand meme dire une chose : je crois, sur le radicalisme, Nathalie Heinich, a partir du moment ou elle sâest engagee en personne dans l espace politique, a tres bien surfe, disons, avec des tendances radicales qui en effet sont tres propres a une certaine politique française. Moi il me semble que le radicalisme est une voie tres sophistiquee, une forme tres sophistiquee de la betise, et rien dâautre. Et malheureusement Nathalie Heinich se un petit peu laissee aller a cela.
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denis

14/12/09 17:40
J'ai ete seduit par l'intelligence et le cote "petillant" de l'auteur dans ce livre et fort surpris par la teneur un peu "bete" et en tout cas "a cote de la plaque" de bien des commentaires.

je n'ai pas les competences (ne faisant pas parti de la noblesse sociologique) pour juger de la pertinence de ses propos mais j'ai assez de jujotte pour etre très dubitatif devant une bonne partie de commentaires qui precedent.

C est un peu, en effet, comme si certains avaient ecrit leur commentaire sans avoir lu le livre, ayant leur opinion deja faite avant.

Bref, je suis impatient de lire ses autres livres (c est le troisieme que je lis, avec toujours autant d'interet).




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Jean-Jacques

17/12/09 15:41
Comme le decrit admirablement bien le lecteur precedent, c'est quand on n'y connait rien en sociologie que l'oeuvre de Nathalie Heinich peut produire et exercer sur les lecteurs tous ses effets enchanteurs. Mais, des qu'on connaît un peu mieux les choses, tout s'effondre, plus rien ne resiste a l'examen. Nathalie Heinich dit tout et le contraire de tout. Ici, dans les commentaires, elle en appelle a Giordano Bruno et a l'autonomie de la science ; ailleurs, dans "Ce que l'art fait à la sociologie", elle dit que les descriptions sociologiques ne valent rien si elles ne sont pas jugées par les agents auxquelles elles s'adressent... Pauvre Nathalie Heinich, acculée à toujours plus de contorsions intellectuelles...
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Bourde Dieu

17/12/09 20:37
Heinich contre Bourdieu, ou : à quoi sert le CNRS

un débat dâarrière-garde, et réponse de Pierre Bergounioux


Je ne connais pas Mme Heinich, directrice de recherche au CNRS, donc fonctionnaire 12 mois sur 12 et devant probablement justifier par de la production de papier son emploi du temps.

En fait, elle a déjà eu les honneurs de Tiers Livre : il y a un an exactement, intervenant es qualité, missionnée dans le cadre dâune étude publique, pour Livre 2010, lâintervention quâelle avait faite sur ce quâest un auteur mâavait semblé tellement méprisante et arrogante que jâen avais fait ici-même un cut-up : quâest-ce quâun auteur ?.

Je nâavais pas jugé utile depuis lors de me préoccuper de son existence, chacun sa conception de la vie et de lâart.

Mais, surpris de voir Pierre Bergounioux adresser de lui-même un texte à la tribune du Monde des Livres, je me dis quâil a dû se passer quelque chose de grave. Dâautant que Pierre a traversé, ces dernières semaines, des épisodes difficiles â et pour nous aussi, ses amis â question santé.

Quâon sâen prenne à Bourdieu, alors oui, je sais que Pierre faut pas le chatouiller là-dessus : moi aussi, me suis trouvé face à Pierre Bourdieu, dans son bureau, et lâattention, lâaccueil, lâintensité de réponse correspondaient à ce quâon avait appris, de nous-mêmes, sur nous-mêmes, dans ses livres.

Et donc parfaite cohérence avec lâintervention sur les auteurs de lâan dernier de découvrir que câest Mme Heinich qui vient déterrer Bourdieu avec les dents...

Sa prose :

Ce Bourdieu-là ne nous manque pas
Article paru dans lâédition du 22.02.08

Dans Le Monde des livres du 8 février 2008, lâauteur dâun livre récent sur Bourdieu et le monde intellectuel, Geoffroy de Lagasnerie, nous offre son opinion sur le sujet de son propre ouvrage, en nous expliquant « Pourquoi Bourdieu nous manque ». Faute dâindication précise sur le référent de ce « nous » (est-ce lui-même, en pluriel de majesté, ou bien vise-t-il un peu plus large ?), je fais lâhypothèse que sa déploration est censée « nous » (lecteurs) concerner, et je me permets dâobjecter : quâil parle pour lui. Car il ne manque pas, parmi nous, de gens à qui ce Bourdieu-là ne manque pas : le Bourdieu quâinvoquent ceux, si nombreux aujourdâhui, qui se réclament de sa pensée pour surenchérir dans la radicalité, tentant de cumuler la posture du chien de garde avec celle du mouton.

Or il existe encore des gens qui nâont pas besoin de maître pour penser. Des gens qui, par exemple, ne prennent pas pour lâavant-garde du savoir les lieux communs « postmodernes » à la Judith Butler (la différence des sexes est une vilaine chose dont il faut se débarrasser, car « socialement construite » et pas « naturelle », etc.) que nous renvoient comme des caricatures les gourous des campus américains après les avoir empruntés, avec vingt ans de retard, aux philosophes français des années 1960. Des gens qui nâont pas le sentiment que la pensée se soit arrêtée à Derrida, Deleuze et Foucault (sans oublier Bourdieu, qui risquerait de nous manquer !), et qui ne la réduisent pas à la seule production philosophique, et à sa frange la plus grand public, car ils savent, eux, que les sciences humaines et sociales ont produit dans la dernière génération des travaux considérables, même sâils nâoffrent que du savoir et pas des arguments pour prophètes au petit pied. Des gens qui ne confondent pas le « vide » de la production intellectuelle avec les lacunes de leur propre inculture et ne mettent pas dans le même panier des penseurs aussi diamétralement opposés que Gauchet et Badiou. Des gens qui ont connu « lâesprit des années 1960 et 1970 » et nâont aucune envie dây revenir, non parce quâils seraient devenus dâhorribles réactionnaires anti-soixante-huitards, mais parce quâils ont appris quâêtre progressiste, ce nâest pas se raccrocher à un passé mythifié. Des gens qui nâont pas peur de se faire traiter de « néoréactionnaires » parce quâils savent et disent que lâhumain ne peut pas vivre sans vivre dans un monde commun, et que ce monde commun est aussi difficile à construire, et à maintenir, quâil est facile à démolir. Des gens qui se demandent comment on peut bien affirmer sans rire que la gauche radicale en France serait foncièrement « hostile à Bourdieu », alors quâelle est totalement imprégnée de sa pensée, réduite à des slogans quâon brandit comme naguère les écrits du président Mao. Des gens qui craignent non pas la « résurgence des fausses radicalités dâautrefois », mais lâémergence actuelle dâun authentique radicalisme - cette forme sophistiquée de la bêtise. Des gens qui persistent à défendre lâ « autonomie de la recherche », et lâidée que le savoir est une valeur en soi, parce que câest en prétendant le soumettre à des impératifs politiques ou religieux que, de tout temps, on a massacré lâintelligence, depuis lâEglise de lâInquisition jusquâau stalinisme. Des gens qui nâont pas la mémoire courte - ou lâinculture profonde - au point dâavoir oublié que « la pensée au service de lâespace public », ça a donné, entre autres, lâaveuglement stupide de Sartre et de Beauvoir - parangons de lâ« intellectuel engagé » - envers lâhorreur des camps, nazis ou soviétiques. Des gens qui estiment quâun chercheur ne trahit pas sa mission en faisant ce pour quoi il est payé par la collectivité : produire du savoir ; et que ceux qui utilisent le prestige de la chaire pour assener leurs opinions personnelles à des étudiants fascinés ou à des militants fanatisés ne sont peut-être pas les mieux placés pour donner à leurs pairs des leçons de probité intellectuelle (sans même parler de productivité scientifique).

Voilà pourquoi, si la pensée de Bourdieu se réduit à cet héritage-là, elle ne nous manque pas : câest que ce discours est partout. Il est dans lâomniprésence de cette « pensée critique » qui a envahi les universités et étouffe les esprits qui se veulent libres. Il est dans lâidée que la liberté serait aujourdâhui dans les mains de ceux qui sâempressent de penser comme tout le monde autour dâeux, en croyant en plus être marginaux, et qui se comportent en victimes de la « domination » mandarinale alors quâils siègent dans tant de commissions. Il est dans la pensée paranoïaque qui voit des ennemis partout, y compris dans ses propres alliés, comme notre pauvre bourdieusien orphelin, décidé à défendre tout seul la pensée de son maître contre « la complicité objective de ses disciples », devenus traîtres à leur tour pour de mystérieuses raisons. Il est dans le double discours - si familier à la rhétorique de notre Grand Timonier national - qui dénonce avec fougue ce dont lui-même est la voyante incarnation : en lâoccurrence, un radicalisme de matamore, dont la seule préoccupation est de se prétendre plus « radical » encore que son voisin de bureau.

De cet esprit-là, auquel le grand sociologue que fut, un temps, Pierre Bourdieu, a malheureusement ouvert un boulevard, nous sommes aujourdâhui saturés.

Nathalie Heinich

La réponse de Pierre Bergounioux ce jour :

Nous, les sexagénaires aux 40 printemps...
La lumière a changé. Le printemps, lorsquâil sâannonce, ravive le goût de ceux dâautrefois. Celui de 2008 tire une saveur douce-amère de ce quâil marque lâentrée dans la retraite de la génération qui a eu 20 ans en 1968 et se demande, effarée, ce qui sâest passé, dans le pays, depuis quarante années - deux fois le temps quâelle avait alors duré. La réponse est : rien.

Il se peut que les sexagénaires soient aveugles et sourds, par lâeffet du temps, à ce qui leur crève les yeux. Tels étaient ceux, fermés, quinteux, sinistres qui nous barraient, voilà quarante ans, le chemin de la liberté, lâaccès à nous-mêmes, tout le présent. Les innocents de 1988 nous voient peut-être installés, pleins de morgue et satisfaits, comme lâétaient les vieux universitaires tyranniques et ennuyeux, la droite triomphante, Alain Peyrefitte, le général de Gaulle... Il y a une différence, toutefois. Ils ne nous lâont pas notifié de vive voix. Ils ont dâautres préoccupations.

Jusquâà quel point les aspirations de ce printemps étaient chimériques, câest ce sur quoi lâétat présent du monde ne laisse subsister aucune équivoque. Prendre ses désirs pour la réalité, se dire, étudiant, solidaire de la classe ouvrière, français, juif allemand et partisan de la révolution cubaine, du combat des peuples vietnamien, angolais, latino-américains, réfractaire à la recherche du profit pécuniaire comme axiome du vouloir pratique, à la consommation comme style de vie, tout cela a reçu des faits un tel démenti quâà peine on peut croire, rétrospectivement, que pareilles convictions, volontés, parentés senties, aient été partagées, proclamées sous les chandelles nouvellement allumées des marronniers.

Et pourtant, ce qui se donne pour la réalité nâest rien dâautre que ce contre quoi 1968 sâinsurgeait, lâinjustice, lâabsence de projet collectif exaltant (" La France sâennuie "), les pesantes entraves à la passion française par excellence qui est, selon Tocqueville, lâégalité. Ce nâest pas impunément quâon revient en arrière ou quâon sâimmobilise. La démoralisation, lâabaissement et lâaltération du facteur subjectif, lâenvie de crier ou de pleurer quâon se surprend, dix fois par jour, à réprimer, dans la rue, au travail, dans le métro ou les travées de la grande surface, au stade, en lisant le journal ou devant la télévision, nâont pas dâautre explication.

Nous valons plus et mieux que le spectacle sans éclat ni grandeur que nous nous donnons à nous-mêmes. Nous avons pensé autrement, voulu autre chose. La preuve, ce sont les voix dénigrantes qui voudraient clore ce chapitre de notre aventure où résonnèrent, prodigieusement, ces thèmes majeurs, la justice sociale, les lumières, le souci de lâuniversel. Il nâest pas surprenant quâun ministre, qui était au berceau, en Mai, nây voie que désordre et irresponsabilité. Il lâest un peu plus quâune dame, dans ces mêmes colonnes, se dise et se veuille oublieuse des philosophes français des années 1960, et au premier chef de Pierre Bourdieu, le magnifique, quand la philosophie nâest que lâexpression, hautement élaborée, dâaspirations collectives et que ses avancées, voilà une quarantaine dâannées, furent celles dâune réflexion libérée, par effort, intelligence, courage, des évidences opaques dâune société patriarcale vieillie, somnolente mais paisiblement injuste, férocement colonialiste, dont la philosophie dâinstitution admettait sans discussion les prémisses.

Le poète Jean-Paul Michel, qui marchait dans les rangs des enragés, la bouche au porte-voix, et ne se voyait pas survivre à lâété, rappelle quâà la gaîté de ces jours sâajoutait leur " insolente et rafraîchissante beauté ". Il nâest écrit nulle part que la vie que nous avons prise à bail sera si peu que ce soit suffoquée de joie, belle, un instant, au-delà de tout. Mais lorsquâon a fait pareille expérience, il est difficile de sâaccommoder du renoncement qui se donne pour du réalisme et dâaccorder aucun crédit à la réalité.

Dépolitisés, atomisés, acquis à la valeur monétaire - négation de toutes les valeurs -, au sport, à lâindividualisme, à la culture dâexperts... Câest ce que nous avons eu de meilleur que nous sommes en passe de perdre : nos âmes citoyennes, la générosité dont notre histoire nâest pas tout à fait exempte, lâidentité très particulière que nous tenons de lâaptitude à abdiquer, parfois, notre particularité pour nous vouloir simplement hommes, libres, égaux et rien dâautre et, dans cette simplicité joyeusement consentie, nous tourner vers lâhumanité.

Chaque printemps est une fête et, comme pour toutes les fêtes, câest la veille son meilleur moment. Tout est noir et nu mais on a surpris, en passant, les premiers chatons, jaune dâor, dâun saule mâle dans un bois défeuillé, un reflet de lumière neuve aux vieux murs, lâéclatante fioriture du merle dans le crépuscule qui tarde à tomber. Et comme rien ne peut faire que ce qui a été ne se soit pas produit, on se surprend, quand on est sexagénaire du moins, à chercher dâautres signes. On ne peut croire que ceux qui vont et passent, avec le souci du matin, la fatigue du soir, les phrases nulles, irritantes quâils disent dans leur portable, soient tombés tout à fait dans lâoubli dâeux-mêmes, du passé, de leur propre possibilité. Et câest ainsi, pourtant, que quarante printemps se sont succédé.

Pierre Bergounioux

Il sâagit de tribunes, et non pas de textes sous copyright Le Monde, je me permets donc de verser les deux pièces au débat [1]. On aimerait bien que le CNRS prouve que rien ici ne lâengage, que lâaigreur ou lâincompétence dâune seule : lâan dernier, lâinsulte aux écrivains, câétait es qualités...

Et sâen aller relire Bourdieu. Les Héritiers, par exemple.

© François Bon _ 29 février 2008


[1] Et je complète avec lâarticle de Geoffroy de Lagasnerie, celui donc qui a provoqué lâexplosion de Mme Heinich :

Geoffroy de Lagasnerie est chargé de cours en Science politique à lâUniversité de Paris 1. Il est lâauteur de : LâEmpire de lâUniversité. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Amsterdam, 2007.

Pourquoi Bourdieu nous manque
On me dit : « Quelle chance tu as dâarriver dans un paysage intellectuel en plein renouveau ! ». Et câest vrai que la pensée critique semble aujourdâhui en pleine effervescence, après ce que beaucoup ont vécu comme un long hiver.

Une efflorescence éditoriale a (enfin !) fait connaitre en France un ensemble dâauteurs et de livres (Judith Butler, Stuart Hall, etc.= qui comptaient depuis longtemps dans le champ théorique international. Et lâon voit apparaître ou réapparaitre à lâavant-scène â en raison surtout du vide laissé par la disparition de Bourdieu et Derrida â des gens qui affirment renouer le lien avec lâhéritage de mai 68 (Badiou, Rancière, Negri, etc.). Même la fraction néo-conservatrice de la gauche intellectuelle, qui nâavait pas ménagé sa peine jusquâalors contre tous ceux qui cherchaient à faire vivre la tradition de la pensée critique, essaie désormais de se présenter comme le creuset dâune « nouvelle critique sociale ». Bref, lâespace public réactionnaire qui sâétait constitué à partir du début des années 1980 contre lâesprit des années 1960 et 1970 serait en train de se fissurer à son tour. Un vent de création et de subversion soufflerait à nouveau. Et les chercheurs de ma génération devraient tous sâen réjouir.

Ce nâest certes pas faux. Pourtant, je ne puis mâempêcher dâéprouver un sentiment de malaise. Car quelque chose ne va pas. Comment ne pas remarquer en effet la facilité avec laquelle des auteurs ou des concepts circulent entre les différents pôles, apparemment opposés, de lâespace intellectuel ? Par exemple lâidée que le capitalisme moderne sécréterait à la fois la « crise du lien social », lâ« individualisme » et la « désaffiliation », et quâil faudrait restaurer du « commun » (thème commun à Esprit et Multitudes) ou de « lâordre » contre la prolifération anarchique des mouvements sociaux et culturels (thème commun à Gauchet et Badiou). Au fil du temps, lâexistence dâune étrange solidarité politique et théorique entre la gauche qui se dit radicale et la gauche qui se voudrait réformiste, et même une certaine droite, mâa semblé de plus en plus flagrante. Et il mâest apparu comme une évidence que leurs structures communes de pensée, la proximité parfois si frappantes de leurs énoncés, venaient de leur hostilité partagée à lâencontre de Bourdieu. Tous se constituent et se définissent â implicitement ou explicitement - contre Bourdieu. De tous côtés, câest Bourdieu quâon attaque, quâon critique, quâon cherche à évacuer. Et ce sont les mêmes objections que, dâun côté comme de lâautre, on ressasse (et qui sont dâailleurs celles quâon brandissait déjà contre lui il y a quarante ans). Un exemple parmi tant dâautres : la dénonciation de son « déterminisme » au nom de lâ« autonomie des acteurs » â que cela prenne la forme dâune « sociologie de la justification » (inspirée du personnalisme chrétien de RicÅur) ou dâune exaltation populiste des paroles spontanées ou du savoir des luttes (inspirée de Jacques Rancière). LâÅuvre de Bourdieu, et tout ce quâelle a représenté, hante le monde intellectuel comme un spectre que tous se donnent pour tâche de conjurer ensemble.

Câest pourquoi la situation actuelle, qui aime à se donner pour une époque de renouveau, pourrait bien nâêtre quâune des dernières ruses de la raison conservatrice. Loin dâêtre la renaissance de la vivacité critique, elle est un retour au passé. (Et quâon nâimagine surtout pas que je voudrais opposer les « jeunes » aux vieux » : ce sont souvent des jeunes qui font revenir avec enthousiasme ce que je considère comme des formes archaïques de la pensée de gauche â et qui ne sont neuves quâà leurs yeux).

Hélas, ceux qui se réclament de Pierre Bourdieu portent dans cet état de choses une lourde responsabilité : à force de communier dans la défense de « lâautonomie de la recherche » et « du monde savant » contre les demandes et les attentes dâun public « profane », ils se sont presque totalement repliés dans lâuniversité et ont déserté le champ de la bataille. La constitution dâun espace intellectuel fondamentalement anti-bourdieusien, autour de discours et dâapproches qui sont en régression évidente par rapport aux analyses si complexes et si puissantes de Bourdieu, sâopère avec la complicité objective de ses disciples. Si lâinjonction est forte dans lâespace public dâoublier Bourdieu, elle lâest tout autant chez les bourdieusiens dâoublier lâespace public.

Bien sûr, il ne sâagit en aucun cas pour moi de demander quâon répète Bourdieu : il est un point de départ et non dâarrivée. Mais il nous incombe dâinventer à partir de ce quâil nous a légué un espace public transformé. Un espace qui échapperait à lâétau que referment sur nous la résurgence des fausses radicalités dâautrefois et lâomniprésence stérilisante des experts de la gauche socialiste.




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denis

18/12/09 16:05
Pour "Jean Jacques"

Bigre, voila un post lapidaire qui me fait comprendre que je ne fais pas parti du "beau monde".

C'est comme si j avais ete surpris en train de couper ma salade avec un couteauâ¦

Fi !

La distinction ne sâimprovisant pas, je saurais a l avenir rester à ma place.

Et me contenterais de lire l Equipe.

Je vous laisse, cher Jean jacques, avec vos pairs diplomes , discuter en vous de choses qui depassent le peupleâ¦
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Vinciane

22/12/09 14:57
Ca serait trop cool que Nathalie Heinich nous fasse une de ses analyses( sociologiques dont elle a le secret de tous les commentaires et polemiques liees a son tres classe nouveau bouquin.
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Giulia

28/12/09 15:25
Mon ami Swen vient de m offrir le dernier livre de N Heinich. C est une merveille a lire et a re lire.
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Denis

13/01/11 18:11
A lire de toute urgence : un excellent article de Nathalie Heinich qui, je crois, repond a certains commentaires qui precedent...

"LA PENSEE A L'ERE DU RAGOT PLANETAIRE" http://www.fabula.org/actualites/article41655.php

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