Histoire

Margherita Sarfatti. L'égérie du Duce

Couverture ouvrage

Franoise Liffran
Seuil , 756 pages

La reine déchue de Mussolini
[mercredi 04 novembre 2009]


Une biographie décevante de Margherita Sarfatti, intellectuelle proche du Duce.

Evoquer la vie de Margherita Sarfatti c’est d’abord revivre les événements qui se trouvent au cœur du « premier » XXème siècle. Presque tous ses principaux protagonistes sont au rendez-vous : de Franklin Delano Roosevelt à Hermann Goering, en passant par Gabriele d’Annunzio, Pierre Laval, ou même Albert Einstein, Colette et Franck Capra, la « collectionneuse de célébrités »   italienne a côtoyé les plus grands. Cette fasciste de la première heure s’est surtout située aux premières loges pour voir l’Italie giolittienne basculer dans la dictature, avant que le Regime sombre corps et bien pendant la Deuxième Guerre mondiale. On ne peut donc que se réjouir que la traductrice de l’italien Françoise Liffran, déjà auteur de Rome, 1920: le modèle fasciste, son Duce, sa mythologie, s’intéresse à cette vie passionnante avec Margherita Sarfatti. L’égérie du Duce.

L’ouvrage pose cependant problème à l’historien. La bibliographie fournie en fin de livre est complète. Mais les sources – quand l’auteur choisit les citer, ce qui est rare – apparaissant tout au long de la biographie laissent, elles, pantois. Il s’agit principalement de Dux, hagiographie de Mussolini rédigée au milieu des années 20 par Margherita Sarfatti, de Mussolini, como la conocì, série d’articles écrits par une souveraine déchue et amère exilée en Amérique du Sud, et d’Acqua passata, « mémoires » d’une vieille dame plus désireuse de laisser une bonne image d’elle que d’apparaître objective. Sans pour autant critiquer les intentions de l’auteur, sa biographie doit donc, hélas, être considérée avec réserve.

Une formidable opportuniste

Françoise Liffran dresse néanmoins un portrait peu flatteur de Margherita Sarfatti. Socialiste sans vraiment en partager les idées au début du XXème siècle, prête à parler partout des femmes dans la société italienne tout en exécrant le féminisme, la riche bourgeoise vénitienne apparaît surtout comme une formidable opportuniste. Tout au long de sa vie, elle cherche avant tout à attirer la lumière sur elle, allant jusqu’à utiliser la mort de son jeune fils pendant la Première Guerre mondiale pour être honorée ou reniant la foi juive pour se convertir au catholicisme peu après les accords du Latran entre le Duce et le Vatican.

Son adhésion au fascisme n’est pas, en revanche, conjoncturelle. Après avoir découvert Benito Mussolini en 1912, elle est l’une des rares à rester à ses côtés lorsque la situation politique du jeune tribun semble désespérée, peu après la Première Guerre mondiale. Elle l’aide financièrement et le conseille dans sa tactique politique, notamment à travers l’aventure journalistique du Popolo d’Italia, tout en devenant l’une de ses nombreuses maîtresses. Ainsi, la marche sur Rome qui amène Mussolini au pouvoir constitue également le succès de Sarfatti qui s’imagine alors déjà reine de Rome.

Mussolini, le personnage central du livre

Malgré son salon prisé par diverses personnalités et son soutien prononcé au courant artistique Novecento italiano - qu’elle imaginera être le fer de lance du renouveau culturel porté par le fascisme - le règne du Duce va pourtant se traduire comme une irrémédiable chute pour sa première supportrice. Sa mise à l’écart progressive en dit beaucoup sur Mussolini auquel Françoise Liffran consacre au final la majorité de son livre, reléguant souvent Margherita Sarfatti au second plan. On retrouve le chef fasciste tel qu’on peut l’apercevoir chez Renzo De Felice ou Pierre Milza : égocentrique, violent, incapable de faire confiance à ses proches et de concevoir une politique à long terme.

L’ouvrage met également en avant l’erreur fatale du chef fasciste qui, peu après l’arrivée des nazis au pouvoir, choisit de s’entendre avec Hitler, contre l’avis, semble-t-il, de Margherita Sarfatti. La promulgation des lois raciales, en 1938, symbolise cette alliance qui précipite l’Italie dans la guerre et dans le précipice de la défaite. 

Les attaques contre les Juifs et sa déchéance personnelle poussent l’ancienne favorite à quitter son pays. C’est depuis l’Argentine qu’elle vit la mort du Mussolini et du fascisme. En 1947, de retour dans une Italie devenue républicaine, cette proche de la famille royale tente encore d’attirer les regards sur elle, sans succès. A sa mort, en 1961, le mystère reste entier autour de cette femme dont on ne peut, encore aujourd’hui, que supposer l’apport intellectuel au fascisme et sa réelle importance aux yeux de Mussolini. Sur ces deux points, la biographie de Françoise Littan n’a pas réussi à apporter de réponse.

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3 commentaires

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pepita

04/11/09 16:36
Cet article est de mauvaise foi, le livre est passionnant. Les sources sont très nombreuses, variées, et scrupuleusement citées. Le personnage de Sarfatti, saisi sous toutes ses facettes par une plume alerte, nous fait arpenter comme jamais cette période de l'histoire italienne. Une biographie très réussie, qui se lit comme un roman!
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franoise liffran

22/11/09 00:46
Je prends connaissance aujourd'hui de votre article :
pouvez-vous m'expliquer en quoi le fait de m'appuyer non seulement sur la documentation historique "homologuée" mais sur les nombreux écrits - ouvrages de propagande, essais sur l'art, romans, articles politiques (y compris ses rewritings pour Mussolini), critiques artistiques, chroniques littéraires et sociétales, correspondance privée, mémoires du personnage dont j'écris la biographie, implique qu'il faille la "considérer avec réserve"?
Un historien digne de ce nom contourne-t-il donc avec méfiance de tels documents, à ses yeux "suspects"?
Ne feriez vous pas écho à ces historiens qui ont des difficultés à penser que la biographie n'est pas leur chasse gardée et qui croient défendre contre les usurpateurs leur "domaine" assiégé en brandissant ce mot-totem d'objectivité dont ils auraient l'exclusivité
mais dont la pertinence a fait depuis lurette long-feu.
Je suis prête à en reparler avec vous, à l'occasion
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Antoine Aubert

25/11/09 15:53
Madame Liffran,

Comme je le dis dans la recension, le problème, selon moi, est que les sources citées, dans les notes ou dans le texte même, concernent très (trop) souvent lun des ouvrages rédigés par Margherita Sarfatti, ouvrages dont vous évoquez vous-même, dans le livre, les limites évidentes. Sauf dans la partie bibliographique, la documentation historique que vous qualifiez d« homologuée » napparaît que très rarement. Quant aux ouvrages dart et les chroniques littéraires, ils ninterviennent que dans le cas déléments secondaires et non lorsque vous abordez directement la vie de la protagoniste principale. Voilà pourquoi au final, votre ouvrage, sur un plan historique, est, selon moi, à considérer avec réserve.

Pour ce qui est de largument de la biographie « chasse gardée » des historiens, je ne vois pas en quoi il me concerne puisque je ne suis pas historien mais journaliste. Je ne crois donc pas pouvoir être soupçonné de défendre une paroisse. Jai néanmoins étudié pendant 5 ans lhistoire à luniversité. Jai écrit deux mémoires, et jai appris à cette occasion ce quétait que traiter les sources comme un historien. Je ne pense pas que les sources aient été utilisées de cette manière dans votre ouvrage.

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