François Dubet revient dans cet ouvrage sur son ''expérience sociologique''. Un livre intéressant qui laisse cependant un goût d’inachevé.

Après tout, le sociologue est aussi un acteur. Ses questionnements n’existent pas en dehors de la société. Max Weber a rendu compte dans l’un de ses ouvrages majeurs   de la manière dont le "rapport aux valeurs" du chercheur influence la sélection de son thème de recherche et oriente le tri qu’il effectue entre l’essentiel et l’accessoire dans la mise en rapport des différents éléments empiriques qui se trouvent à sa disposition.


Le pari de François Dubet, dans ce petit ouvrage paru en novembre 2007 dans la série "thèses et débats" de la fameuse collection "Repères", est de revenir chronologiquement sur ses principales thématiques de recherche en replaçant ses choix non seulement dans l’état de l’art prévalant à ce moment dans le champ des sciences sociales, mais aussi dans l’histoire politique et sociale de son temps. En ce sens, comme il l’annonce modestement à la dernière ligne de son introduction, "c’est une façon subjective de faire la sociologie de la sociologie ; rien de plus"  .


De ce fait, pour le lecteur, notamment le jeune lecteur qui, comme moi, n’a connu du XXe siècle que ses dix dernières années, ne découvrant les "Trente Glorieuses" et leur mise en question qu’à travers cours et manuels, alimentés de fantasmes sur la vie intellectuelle maintes fois décrite, souvent contée et reconstruite, des années 1960-1970, lire la description d’une manière de s’affirmer comme sociologue, précisément à cette époque, par un chercheur de l’importance de François Dubet, apparaît tout à fait excitant. Car faire de la sociologie est aussi une expérience. C’est le message que souhaite faire passer François Dubet, lui, justement, sociologue "de l’expérience"  .


Découpé de façon simple et logique, puisque Dubet y retrace chronologiquement les différentes étapes de son parcours de chercheur, l’ouvrage se décompose en cinq chapitres. Il commence par ses études sur les mouvements sociaux, puis par celles sur la banlieue. Suivent ses recherches sur l’école et les toutes dernières sur la justice sociale. Le livre se termine par un cinquième chapitre plus théorique sur "l’expérience sociale" et la classique question méthodologique des relations entre objectivité et subjectivité, acteur et système, micro et macro.



Le positionnement initial et l’influence d’Alain Touraine

 
François Dubet a appartenu à une "école". Il fut, à ses débuts, le collaborateur d’Alain Touraine, l’un de ceux que l’on présente souvent comme les quatre piliers de la sociologie française du début des années 1970 – avec Raymond Boudon, Pierre Bourdieu et Michel Crozier. Ainsi, c’est dans un centre fondé en 1981 par Alain Touraine – le Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologique – et en utilisant une méthode issue d’une théorisation d’Alain Touraine – l’intervention sociologique   – qu’il a mené une large partie de ses travaux. C’est de ce fait dans un questionnement tourainien qu’il a coulé ses premières interrogations. Au fond, il s’agissait de savoir si, dans une société postindustrielle, un nouveau "mouvement social" avait pris la relève du "mouvement ouvrier" centré, dans la société industrielle, autour de "la" question sociale, autrement dit "la" question ouvrière. Nous retrouvons ici l’intuition tourainienne d’une société définie par des orientations culturelles et des rapports sociaux, l’enjeu de tout mouvement étant de contrôler l’historicité, l’histoire en train de se faire…


Tout en évitant le "fonctionnalisme étouffant" d’une école bourdieusienne dominante à cette époque, ce questionnement permettait à François Dubet de "lier [son] goût pour la sociologie de terrain à [son] intérêt pour la vie sociale la plus "chaude""  . La méthode de l’intervention sociologique, consistant en la constitution de groupes où les différents acteurs d’un terrain – par exemple, les jeunes de banlieue avec la police, les travailleurs sociaux, les enseignants – se rejoignent pour discuter, avec le sociologue, des diverses interprétations que l’on peut faire d’une situation donnée – car la sociologie est aussi "une forme particulière et particulièrement contrôlée de débat social"   – illustre parfaitement ce goût pour la "chaleur" de la vie sociale. Entre la vie de laboratoire et la vie sociale, le sociologue se défini aussi par son engagement. C’est ce que Dubet rappelle en conclusion de l’ouvrage : une belle conclusion, lucide et émouvante.



De la banlieue à l’école, F. Dubet trouve sa voie comme "sociologue de l’expérience"

 
Dès les années 1980, François Dubet, dans un contexte où l’arrivée de la gauche au pouvoir coïncidait avec l’éclatement d’émeutes urbaines dans quelques quartiers "chauds", allait trouver sa voie de recherche autour des thématiques de la banlieue et de la recomposition des classes populaires suite à l’effondrement de la culture ouvrière et à la décomposition des traditionnelles "banlieues rouges". Analysant l’expérience des jeunes de banlieue – la "galère" – comme un "système d’action" participant de la crise du monde populaire, François Dubet allait publier, en 1987, son premier grand ouvrage, La galère. Jeunes en survie. Si je me permets un petit aparté sur ma propre "expérience sociologique", je dois dire que cet ouvrage a eu un rôle central dans ma propre formation et celle de mes – jeunes et récents –  intérêts de recherche. Finalement, si cette description de la singularité de la domination sociale subie par les jeunes de banlieue, échappant à nombre d’analystes tant elle semble partout sans ne jamais être nulle part, engendrant une rage mêlant indignation et protestation, mérite certaines actualisations – ce que l’auteur reconnaît dans un paragraphe intitulé "vingt ans après"   –, il me semble que François Dubet, avec cette étude, a marqué de son empreinte la sociologie de la déviance et des classes populaires. Il avait trouvé une voie originale sur le terrain de l’"expérience". Il pouvait alors passer à autre chose.


C’est, selon ses dires, pour éviter de devenir le "monsieur banlieue et marginalité juvénile"  , ainsi que pour innover dans le champ des sciences sociales grâce à ses réflexions sur l’expérience, qu’il a décidé de se pencher sur une question qui semblait alors balisée par les noms de Boudon et Bourdieu : l’institution scolaire. En effet, "aucun mécanisme de reproduction des inégalités sociales à l’école ne dispense de savoir ce qui s’y passe vraiment et d’étudier l’école à partir des élèves et de leur expérience"  . Etudiant sociologiquement, dans un contexte de massification scolaire, les "motivations" présidant au travail scolaire, il a pu souligner les tensions de l’expérience scolaire, en tentant de "comprendre les mécanismes objectifs les plus profonds du système en partant de l’expérience la plus subjective des individus"  . Cette manière de concevoir les liens entre l’individu et la société est l’objet du dernier chapitre de son ouvrage. Partant toujours des "problèmes empiriques afin de se demander quelles réponses théoriques ils appellent"  , il laisse les acteurs s’exprimer, il s’intéresse à leur singularité et à la singularité de leur expérience. Car dans notre société postindustrielle, les mécanismes d’intégration se multiplient, se juxtaposent, sans ne jamais former un système. Les épreuves se concentrent sur les individus, et la question de la "subjectivation" devient de plus en plus criante. En ce sens, "l’expérience sociale peut être conçue comme la manière dont les acteurs articulent des logiques d’action afin d’en avoir la plus grande maîtrise possible"  . Ainsi, la question posée par l’expérience sociale n’est pas celle du "vécu" mais celle de "comprendre comment se produisent nos façons de vivre ensemble, malgré tout"  .

 


Quand François Dubet en revient à l’action collective

 
Le quatrième chapitre de l’ouvrage est consacré au récent intérêt de Dubet pour les questions de "justice sociale" et, plus précisément, de la manière dont les individus, dans une "économie morale des injustices"  , désignent ces injustices en se fondant sur des arguments "ayant une portée "universelle" dans un "espace culturel donné"  . Le point sur lequel insiste François Dubet lui permet, en quelque sorte, d’en revenir au questionnement initial d’Alain Touraine sur les mouvements sociaux. Certes, ici, le curseur est quelque peu déplacé, le questionnement n’est plus vraiment le même. La définition a prioriste du mouvement social est abandonnée. Pourtant, la préoccupation fondamentale reste de savoir ce qu’il advient de l’action collective dans notre société postindustrielle. La question est de comprendre le paradoxe suivant : d’un côté, les plaintes individuelles se multiplient, une grammaire critique de plus en plus étendue emportant "les sentiments d’injustice dans une spirale continue et quasiment inépuisable"   ; de l’autre, ces plaintes individuelles ne se traduisent que peu, voire pas du tout, dans une action collective. François Dubet avance alors l’explication selon laquelle la pluralité de principes de justice – l’égalité, le mérite, l’autonomie – fortement contradictoires entre eux, empêche toute cristallisation "sur un seul principe susceptible d’unir des collectifs et d’engendrer une action commune"  . Car si les philosophes de la justice tentent de réfléchir à la mesure dans laquelle ces trois principes peuvent être compatibles, les enquêtes de terrain menées par Dubet montrent quant à elles que les acteurs les perçoivent comme fortement contradictoires. Ce travail a aussi, selon Dubet, une utilité politique pour que "nos catégories politiques redeviennent pertinentes et que les individus n’aient pas le sentiment que la vie démocratique et ses débats sont un spectacle auquel ils assistent de loin et qui ne les concerne pas vraiment"  .


 

Un goût d’inachevé…

 
La densité de cet ouvrage aux nombres de pages pourtant restreint tient autant au format de la collection "Repères" qu’au foisonnant parcours de François Dubet. Un parcours marqué par l’autonomisation progressive d’une pensée sociologique novatrice centrée sur la notion d’expérience, ainsi que par des études de terrain riches en résultats – même si les dernières études sur la justice sociale nous semblent moins convaincantes que les précédentes. C’est tout le mérite de cet ouvrage que de revenir sur ce parcours et cette manière singulière de faire le métier de sociologue. Un sociologue sage plus que modeste. Dans son émouvante conclusion, il réaffirme son attachement au "terrain" et à une certaine idée de la sociologie comme une "boite à outils dans laquelle on peut se servir, à condition que l’on sache ce que l’on fait"  . Pourtant, en refermant l’ouvrage, on reste quelque peu sur sa faim. Parfois, l’ouvrage ressemble plus à un manuel sur François Dubet qu’à, véritablement, "une manière subjective de faire la sociologie de la sociologie". L’idée pourtant était excellente. Nous ne nous permettrions pas de dire que l’expérience est ratée. L’ouvrage est bon, nous en apprenons beaucoup sur ce sociologue qui nous semble d’une grande importance. Mais nous dirions qu’il manque de "je". Nous aurions voulu en savoir plus sur les débats qui animaient le groupe de recherche regroupé autour d’Alain Touraine sur les mouvements sociaux, nous aurions voulu aussi en apprendre plus sur les relations que François Dubet entretenait avec les autres sociologues, appartenant à d’autres écoles, à d’autres laboratoires, à d’autres universités. Sans qu’il ne s’agisse d’en appeler à un Paris Match sociologique. Mais pour que, véritablement, François Dubet applique sa sociologie de l’expérience à son propre cas.