<p>Une s&eacute;rie d'articles de qualit&eacute; sur l'histoire des r&eacute;alit&eacute;s v&eacute;cues au Moyen-Orient.</p>

A la source des études historiques sur le Moyen-Orient contemporain se trouvent l’exposé des lignes tracées par la Déclaration Balfour et les Accords Sykes-Picot, prévoyant respectivement l’établissement "d’un foyer national juif en Palestine" et le partage des territoires arabes de l’Empire Ottoman entre France et Grande-Bretagne, la première obtenant finalement les mandats sur les territoires de ses clients traditionnels   devenus la Syrie et le Liban, la seconde recevant Palestine, Transjordanie et Irak, qui lui permettaient de contrôler la route terrestre vers les Indes et de protéger le Canal de Suez, vital pour ses intérêts.

C’est autour de cette matrice que se sont développées une grande partie des questions et difficultés auxquelles la région doit faire face depuis maintenant un siècle. Le partage de l’Empire, l’établissement d’une population nouvelle dans la région sont au cœur des problématiques et des conflits qui en ont découlé jusqu’à aujourd’hui, à la fois au niveau le plus matériel, et dans les représentations, les façons d’être dans la région.

Partant de cette idée, la revue Vingtième Siècle a choisi de proposer un dossier sur ces questions, de façon à leur rendre tout leur sens et les remettre en perspective, leur donner toute leur épaisseur historique. La démarche est en ce sens particulièrement intéressante, car elle permet de saisir en quoi les frontières, les lignes de fractures si facilement évoquées à propos de la région, la revendication d’identité, sont des construits. Une frontière n’est pas simplement une ligne sur le sol ou la carte, signalée par des postes de garde : elle est une réalité physique, un enjeu de vie pour les populations qui la bordent et qui joue un rôle fondamental dans la façon dont leurs relations à eux-mêmes et à l’Autre, celui qui est de l’autre côté de cette ligne, sont apparues, vécues, revendiquées, ou niées.

La série d’articles ainsi rassemblés offre une occasion de remettre ces données en perspectives, en permettant de comprendre de quelle façon les attitudes actuelles sont le produit de l’Histoire, et d’un travail sur celle-ci. A contrario d’une perspective essentialiste, ou purement axée sur les données factuelles, les foyers, les frontières sont des lieux de mémoire, ou d’oubli, et ont une dimension profondément affective. On est ainsi, selon les travaux, amené à suivre de quelle façon l’identité libanaise et palestinienne ont pris des chemins différents, par leur séparation et leur confrontation via l’article de Jihane Sfeir sur les exilés palestiniens au Liban, auquel un éclairage supplémentaire est apporté sur le Sud-Liban par Kinda Chaid, qui décrit l’ancrage politique, social et communautaire de la vie à la frontière de l’ennemi israélien. Des frontières et identités refusées aux frontières sacralisées pourrait être un sous-titre de ces travaux de Leyla Dakhli, Jean-David Mizrahi, Marc Aymes, Seda Altug et Thomas White qui permettent de saisir à quel profondeur séparations et reconnaissance sont des clés explicatives essentielles de la région, au-delà d’une simple explication par l’affrontement des peuples, la religion, ou l’implication des grandes puissances. Ces éléments ne sont pas à négliger, mais la revue nous permet ici de retourner au plus près du terrain, et du vécu de ces données, jusqu’à la construction des frontières mentales entre druzes et chrétiens dans la Montagne libanaise que décrit Dima de Clerck, ou le conflit identitaire vécu douloureusement par Sha’ul, juif arabe irakien dont les textes sont étudiés par Orit Bashkin.


Les travaux dont il est question ici sont le résultat de recherches approfondies, par des spécialistes profondément instruits de l’objet de leur recherche. Toutefois, si ils peuvent sembler se concentrer sur un point et être difficile d’accès au vu des questions évoquées, il serait dommage de les négliger pour autant. Les auteurs ont fait un travail remarquable pour permettre au lecteur de suivre leur réflexion, sans pour autant sacrifier à la précision de leur pensée, et par ces travaux, nous rappellent utilement l’importance de la recherche de terrain, de la récolte des données, patiente, précise, à partir desquelles travailler. Le Moyen-Orient a trop souffert de grandes théories déconnectées du réel, du vécu, pour se permettre de s’en priver#nf#


*Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°103, juillet-septembre 2009 : "Proche-Orient : foyers, frontières et fractures" Presses de Sciences-Po

 

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