<p>Ou comment red&eacute;couvrir l&rsquo;&oelig;uvre d&rsquo;un des peintres les plus c&eacute;l&egrave;bres du r&egrave;gne de Louis XVI.</p>

Une « souriante maternité »

Qui apprécie encore les tableaux d’Elisabeth Vigée-Lebrun ? Le nom de cette portraitiste, qui connut de son vivant une gloire exceptionnelle, n’est plus aujourd’hui familier qu’aux amateurs de l’art du XVIIIe siècle, qui ne se laissent pas rebuter par une peinture souvent considérée comme sentimentale et mièvre. « Mme Vigée-Lebrun ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité » écrit Simone de Beauvoir qui, dans le dernier chapitre du Deuxième Sexe, s’appuie sur l’exemple d’Elisabeth Vigée-Lebrun pour montrer que, jusqu’au XXe siècle, les femmes artistes ne font pas preuve d’autant de génie que leurs condisciples masculins, faute d’une éducation adéquate. Néanmoins les images de cette « souriante maternité » ne sont pas complètement tombées dans l’oubli. Les autoportraits de Mme Vigée-Lebrun avec sa fille Julie servent d’illustrations à des ouvrages d’histoire   et tous les visiteurs du musée du Louvre ont eu l’occasion d’apercevoir en reproduction un autoportrait de Mme Vigée-Lebrun avec sa fille sur un présentoir à cartes postales  .

Une œuvre à succès : les Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun

L’indifférence relative dans laquelle est tombée depuis le XIXe siècle l’œuvre d’Élisabeth Vigée-Lebrun est cependant compensée par le succès des Souvenirs que l’artiste rédigea à la fin de sa vie et fit paraître en 1835. Née en 1755, Élisabeth Vigée-Lebrun meurt en 1842, à l’âge de 87 ans, au terme d’une vie bien remplie. Elle a connu les fastes de la cour sous le règne de Louis XVI puis les affres de la Révolution, l’exil, d’abord en Italie puis en Autriche et en Russie. De retour en France en 1800, elle tente de faire revivre cette « douceur de vivre » dont parle Talleyrand à propos de la fin de l’Ancien Régime, mais en vain : son art est démodé, son salon et sa société ne sont plus aussi brillants qu’à la veille de la Révolution. Les goûts et les modes ont évolués et la peinture de Mme Vigée-Lebrun, comme son mode de vie, apparaissent désormais désuets et maniérés. Elle vit dès lors -après deux voyages en Angleterre et en Suisse- à Louveciennes, entourée de deux nièces et d’amis fidèles, qui l’encouragent et l’aident dans la rédaction de ses Souvenirs  .

L’ouvrage paru chez Tallandier avec une introduction de Didier Masseau reprend le texte de l’édition originale, celle de 1835-37 parue du vivant de Mme Vigée-Lebrun, considérée comme « plus conforme aux intentions de l’auteur »  . Ce souci d’authenticité est un des mérites de cette réédition des Souvenirs  . Son deuxième avantage est d’offrir, pour 25 euros, non seulement le texte intégral des Souvenirs, mais aussi deux courts textes de Mme Vigée-Lebrun, les Notes et Portraits et les Conseils pour la peinture du portrait. Cette nouvelle édition, à la fois érudite, avec apparat critique et index, et accessible, est pourvue d’un titre quelque peu provocateur : « Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées » ! Il s’agit en fait d’une citation extraite des Souvenirs,   citation, qui, prise hors contexte, a des accents singulièrement « féministes ».

Mme Vigée-Lebrun féministe avant l’heure ?

On pourrait s’interroger sur les raisons qui ont amenées, depuis vingt ans, les historiens de l’art, des femmes et du « genre » à s’intéresser aux Souvenirs d’Élisabeth Vigée-Lebrun.  Ce qui semble interpeler les historiens contemporains, c’est le caractère exceptionnel de cette femme qui a concilié sans encombre carrière artistique, célébrité et féminité -ce qui, même au XXIe siècle, n’est pas si commun – à une époque, l’Ancien Régime, pourtant réputée pour son « antiféminisme ». Faudrait-il donc revoir nos idées concernant la situation des femmes artistes sous l’Ancien Régime, ou Mme Vigée-Lebrun n’est-elle qu’une exception confirmant une règle bien établie, l’exclusion des femmes du monde des arts   ?

L’intérêt des Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun est avant tout d’ordre biographique et historique. Si ce texte reste la meilleure façon d’approcher une œuvre encore trop méconnue en France  , il ne faut cependant pas s’y tromper : ces mémoires parlent plus de la société fréquentée par Mme Vigée-Lebrun que de la portraitiste elle-même. Par pudeur ou modestie, l’auteur, qui semble penser comme Pascal, que « le moi est haïssable », préfère raconter des anecdotes sur les hommes et les femmes qu’elle a fréquentés, dont certains appartenaient à l’élite européenne de la fin du XVIIIe siècle. Mme Vigée-Lebrun s’attarde ainsi sur la personnalité des souverains qui ont posé pour elle : Marie-Antoinette, dont elle a été la portraitiste officielle et à qui elle voue une admiration sans borne  , mais aussi Catherine II ou la reine de Naples, sœur de Marie-Antoinette. Elle évoque aussi les « grands hommes », artistes ou hommes de lettre, qu’elle a eu l’occasion d’approcher lors des séances de poses.

On n’échappe pas à son temps

Si la vie de Mme Vigée-Lebrun est exceptionnelle, en revanche ses idées, ses goûts et ses prises de position ne font pas preuve d’une grande originalité. Loin d’être une artiste « rebelle » ou contestataire, l’artiste se fait l’écho des modes et des courants d’idée en vogue chez les élites « éclairées » de la fin du XVIIIe siècle. C’est en ce sens que Mme Vigée-Lebrun intéresse l’historien. La portraitiste est consciente d’avoir vécu des changements majeurs dans l’histoire et veut s’en faire le témoin. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à ressentir ce besoin de témoigner, puisque les années 1830-1840, date de la rédaction et de la publication des ses souvenirs, correspondent à une floraison d’écrits autobiographiques dont les plus célèbres sont les Mémoires d’Outre-Tombe de François-René de Chateaubriand. Transparaît aussi chez Mme Vigée-Lebrun une sensibilité empreinte de « rousseauisme ». L’attachement que la portraitiste porte à sa fille, qu’elle met en scène dans les deux tableaux déjà évoqués, est caractéristique d’une époque qui, à la suite de Jean-Jacques Rousseau, redécouvre le charme de l’enfance et l’importance de l’éducation. Mme Vigée-Lebrun ne cache pas son admiration pour le philosophe des Lumières. Lorsqu’elle se rend en Suisse à deux reprises en 1808 et 1809, elle ne manque pas de faire le pèlerinage sur les lieux qui ont vu passer le célèbre « Jean-Jacques » : l’île Saint Pierre  , Clarence et Vevey   et bien sûr Genève, la patrie d’origine. Mme Vigée-Lebrun est une femme de son temps, qui adopte les idées et le mode de vie caractéristique des élites de la fin du XVIIIe siècle.

Dans le domaine des arts, s’observe chez Mme Vigée-Lebrun la même réceptivité aux courants de pensée dominants : l’époque est au « retour à l’antique » appelé aussi « néo-classicisme » ; le salon de Mme Vigée-Lebrun fit beaucoup pour lancer dans la capitale le « goût à la grecque ». Les maîtres de Mme Vigée-Lebrun sont dans le domaine des arts ceux qu’adulent toute la génération « néo-classique » : Raphaël avant tout, mais aussi Michel-Ange et Le Corrège. Mme Vigée-Lebrun fait preuve de plus d’originalité dans son goût pour les maîtres du coloris, fait assez rare à une époque où l’Antiquité et la Renaissance servent de norme dans le domaine esthétique. Elle doit à son mari Jean-Baptiste-Pierre Lebrun, peintre raté mais célèbre marchand de tableaux parisien   une bonne connaissance de la peinture flamande et des œuvres de Van Dyck et Rubens, puisque ce dernier l’emmena en Flandre et en Hollande au début de leur mariage, en 1782, à la faveur d’un voyage d’affaire  . En conséquence, la peinture de Mme Vigée-Lebrun se distingue de celle des artistes contemporains par une certaine suavité, qui caractérise les peintres vénitiens et flamands, et que l’on trouve rarement chez les artistes « néo-classiques ».

L’amour de l’art : « peindre et vivre n’a jamais été qu’un seul et même mot pour moi »

Le principal intérêt des Souvenirs réside dans l’évocation que Mme Vigée-Lebrun fait du « métier de peintre » à la fin du XVIIIe siècle. Très jeune, celle qui n’est encore que Melle Vigée se fait remarquer à la fois pour ses talents et pour son charme. Elle obtient ses premières commandes dès l’âge de 15 ans, et se trouve très vite des protecteurs parmi la noblesse, comme la duchesse de Chartres ou le ministre Calonne  . Ce qui surprend, c’est que jamais sa condition de femme ne constitue un obstacle à sa carrière artistique. Peindre est sa passion, sa raison de vivre, comme elle le rappelle à chaque page des Souvenirs. Elle écrit par exemple   : « Peindre et vivre n’a jamais été qu’un seul et même mot pour moi ». Mme Vigée-Lebrun organise toute sa vie en fonction de son métier de peintre. En France comme en exil, elle s’impose un emploi du temps strict, travaillant toute la journée et ne sortant que le soir, pour se rendre au spectacles ou dans les « salons ». Elle rapporte plusieurs anecdotes qui illustrent son dévouement à la peinture. Le récit qu’elle fait de son accouchement est éloquent : « le jour de la naissance de ma fille, je n’ai point quitté mon atelier et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l’Amour, dans les intervalles que me laissaient les douleurs. » Nullement accablée par sa condition féminine, Mme Vigée-Lebrun semble au contraire concilier sans peine la maternité et l’art, en surmontant la nature.

Le fait d’être une femme artiste ne l’empêche pas non plus de recueillir les suffrages de ses contemporains. Le talent d’Élisabeth Vigée-Lebrun est à l’époque reconnu de façon unanime : plusieurs faits dans les Souvenirs en témoignent. La reine Marie-Antoinette, lors d’une séance, ramasse le pinceau que la jeune femme vient de faire tomber par inadvertance  , le peintre Jacques-Louis David, en dépit de son engagement révolutionnaire, fait les éloges des œuvres de Mme Vigée-Lebrun. « On croirait ma toile peinte par une femme, et le portrait de Paësiello   peint par un homme ! » se serait exclamé David alors qu’il comparait un de ses portraits à ceux de Mme Vigée-Lebrun. A lire Mme Vigée-Lebrun, il semble que les femmes artistes sous l’Ancien Régime aient eu leur place dans un système qui leur reconnaissait la possibilité d’exceller dans le domaine des beaux-arts  . Mme Vigée-Lebrun donne une description nostalgique de la société « éclairée » du XVIIIe siècle, où  les femmes occupent une place privilégiée, qu’elles soient muses, salonnières, savantes ou artistes. La réflexion placée par l’éditeur en exergue « Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées. », d’apparence ultra-féministe, est en fait contre-révolutionnaire et proche des thèses d’Edmund Burke dans les Réflexions sur la révolution de France parues en 1790.

« La société me semblait être en dissolution complète » : des Souvenirs contre-révolutionnaires

Ce serait ainsi une erreur que de lire le texte des Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun comme un fidèle reflet de la situation des femmes dans la société de la fin de l’Ancien Régime. Le lecteur ne doit pas oublier qu’il est confronté à un texte très partisan, celui d’une femme dont la vie et la carrière ont été bouleversées par la Révolution. L’auteur associe les révolutionnaires au mal et à la décadence  , l’aristocratie et les élites éclairées au bien et au bon goût  . Les faits sont déformés, non seulement par la position contre-révolutionnaire de l’auteur, mais aussi par son souci de léguer à la postérité l’image la plus favorable possible. Le but des Souvenirs est aussi de mettre un terme aux critiques et aux calomnies auxquelles Mme Vigée-Lebrun fut confrontée toute sa vie et qu’elle évoque discrètement dans ses mémoires. L’artiste passe sous silence les aspects les plus sombres de son existence   pour se concentrer sur l’évocation d’une société brillante, vouée à disparaître, qui seule était à même d’apprécier pleinement son talent de portraitiste#nf#