Des identités confessionnelles au siècle de la Réforme.

Olivier Christin propose, dans ce livre au titre incisif, une brillante réflexion sur « la question des relations entre [les] Réformes religieuses du XVIe siècle et [la] transformation des pratiques de l’image  ». Publié vraisemblablement dans le souci d’accompagner les étudiants préparant les concours de l’enseignement -la question des affrontements confessionnels en Europe est au programme de l’agrégation d’histoire en 2009-2010- l’essai d’Olivier Christin donne parfois l’impression de reprendre ou de synthétiser des articles ou des communications antérieures. Il n’évite pas toujours les redites, mais l’introduction et la conclusion donnent une certaine cohérence au propos éclaté du livre.

Une leçon de méthode historique

L’auteur l’annonce tout de go : son ouvrage se veut d’abord une leçon de méthode. Il fait « le pari d’une histoire culturelle de la Réforme et de la construction confessionnelle   ». Il s’agit d’éviter deux écueils, n’écrire qu’une histoire illustrée de la naissance du protestantisme ou faire de l’inflation des images à la fin du Moyen Age et à l’époque moderne les débuts d’une véritable propagande. La réflexion est organisée en deux parties. La première s’intéresse à la prise de parole des laïcs avec la Réforme et les guerres de Religion. La seconde traite des signes ou des « marques de l’appartenance confessionnelle que des personnes singulières choisissaient d’exhiber » à l’époque moderne  . Les deux objets d’étude peuvent paraître dissemblables. Olivier Christin réussit toutefois à les lier, qui entend travailler sur la notion de publicité.

La première partie de l’ouvrage comprend trois chapitres. Le premier aborde la question des disputes, colloques, et autres conciles. L’auteur montre avec brio comment les anciennes formes de la dispute, celles qui prévalaient au Moyen Age, deviennent caduques au XVIe siècle. Si la Réforme commence bien comme une disputatio académique avec les fameuses Quatre-Vingt-Quinze Thèses de Luther (1517), elle déborde le cadre universitaire par la suite. Une diffusion imprimée très large l’explique aisément. L’éclatement confessionnel impose des confrontations d’un nouveau genre, des joutes ou conférences entre représentants des religions rivales, où l’autorité politique joue de plus en plus le rôle d’arbitre -Olivier Christin appuie sa démonstration sur quelques exemples français. Si ces dispositifs ont tant de succès, c’est parce que le concile œcuménique tant attendu et qui tient finalement ses sessions à Trente (Italie) entre 1545 et 1563, loin de devenir un espace de dispute entre catholiques et protestants, s’impose comme « un instrument de redressement et de réforme interne de [la seule] Église romaine   ».

La Réforme mise en images

Le deuxième chapitre s’appuie cette fois sur une série d’images qui montrent l’apparition du Gemeiner Mann –l’homme du commun- dans les controverses. Aux confrontations entre égaux examinées dans le premier chapitre, il faut donc associer les images de disputes, ces disputes des fictions littéraires dont les héros sont des gens du commun. Dans l’espace germanique, pamphlets et gravures « mettent en scène des gens ordinaires, qui ne sont ni des clercs, ni des magistrats, ni de puissants seigneurs   ». La Différence entre un moine et un chrétien (feuille volante, Nuremberg, fin des années 1520-début des années 1530) d’Erhard Schoen confronte ainsi terme à terme la vraie et la fausse religion, résumant aussi brièvement qu’efficacement des ecclésiologies rivales  .

Le troisième chapitre s’attarde sur la « remise en ordre […] du marché des échanges linguistiques » opérée au XVIe siècle et sur « le long conflit dans lequel les acteurs s’affrontèrent pour dire ce que devait être la langue légitime   ». Les Églises protestantes s’orientent très vite en effet « sur la voie d’une politique vigilante de la langue, dont l’iconographie témoigne amplement   ». La question du blasphème et de sa mise en image est ainsi posée. On lira avec attention, à cet égard, le commentaire du frontispice du livre d’Andreas Musculus, Vom Gotslestern (1556). De la bouche de la plupart des personnages partent des traits qui clouent à nouveau le Seigneur sur la Croix  .

Quelles identités confessionnelles ?


C’est sans véritable transition avec les pages qui précèdent que l’auteur débute la deuxième partie de l’ouvrage, « Signes et insignes identitaires ». Le chapitre 4 s’attarde sur « la présence intrigante du pélican dans les portraits de princes de la seconde moitié du XVIe siècle et dans les décors éphémères des fêtes de la paix » à la même époque  . Le pélican est aussi bien un symbole christologique qu’une allusion à la charité. L’image du « prince-pélican » constituerait une réflexion sur le sacrifice particulier que le monarque chrétien peut consentir en période de guerres civiles et de crise religieuse, comme le montre l’auteur, au terme d’une démonstration aussi dense que complexe.

Les deux chapitres suivants sont plus faciles à relier au propos général de l’ouvrage. Olivier Christin revient sur la prolifération et la diffusion des portraits des principaux acteurs de la Réforme à l’époque moderne. L’auteur évoque notamment le monde calviniste, à travers le recueil publié par le successeur de Jean Calvin à Genève, Théodore de Bèze, Les vrais Pourtraits des hommes illustres en piété et doctrine (1580-1581). Dans ce texte, Bèze fait entrer des dizaines de vies et de personnages venus d’horizons hétérogènes, dans le cadre d’une histoire vue comme « un mouvement général qui conduit les hommes vers le Salut et vers leur Sauveur   ». Avec d’autres écrits du même genre, ce recueil a « probablement ouvert la voie à une nouvelle conscience de soi du protestantisme à la veille de la guerre de Trente ans »  .

Confesser sa foi à Dieu passe aussi par d’autres biais. C’est ce que s’emploient à montrer les chapitres 7 et 8. Le premier s’intéresse au port d’insignes et de médailles, expression de choix personnels et conventionnels, où se mêlent « ostentation confessionnelle, distanciation sociale, stratégies familiales et fidélités politiques   ». Le second traite des images de dévotion présentes dans les chambres. L’analyse de divers décors de lits peints catholiques, datant cette fois de la seconde modernité, permet de poser à nouveau la question de l’intériorisation des pratiques religieuses.

La conclusion de l’ouvrage, sans doute un peu trop rapide, fait des identités confessionnelles le produit d’une alchimie complexe, qui n’est ni le résultat d’une acculturation imposée par les élites, ni l’invention du sujet moderne  . Les chrétiens des temps modernes sont bien des « confesseurs », au sens ancien du terme, soit ceux qui « confesse[nt] constamment la foy de Jésus-Christ, jusqu’à s’exposer aux persécutions »  . C’est en ces termes que l’auteur conclut un propos particulièrement riche, adossé à une documentation ample, nourri par de nombreux exemples tirés des mondes français, suisses ou germaniques. La lecture de cet essai n’est cependant pas toujours aisée, tant les idées et les concepts foisonnent. On regrettera aussi l’absence d’index et de bibliographie thématique en fin d’ouvrage#nf#