Littérature

Vie du lettré

Couverture ouvrage

William Marx
Minuit , 244 pages

Le loisir et l’exil (ou les vies du lettré)
[vendredi 31 juillet 2009]
Après l’ Adieu à la littérature , William Marx se penche, dans un bel ouvrage, sur le rapport au monde et au temps du « lettré ».

Dans la belle collection « Paradoxe » des éditions de Minuit, William Marx publie un nouvel ouvrage, en librairie depuis le 5 mars dernier, une Vie du lettré composée de vingt-quatre séquences qui nous mènent en un voyage fort particulier, à travers un index et une bibliographie dignes d’un très sérieux essai universitaire, de Theodor Adorno à Stefan Zweig, en passant par les vies et les œuvres de Cicéron, Confucius, Montaigne, Barthes, et bien d’autres. L’essai de William Marx s’échafaude de la naissance à la mort du lettré, en présentant, sous le masque d’individus « issus de cultures et d’époques complètement hétérogènes les unes aux autres » , de l’Egypte pharaonique au Paris intellectuel d’aujourd’hui, l’« engagement existentiel »  d’un lettré imaginaire et protéiforme.

 

Le lettré hors du temps et hors de soi

Dans le même esprit que son précédent ouvrage, le très lu Adieu à la littérature (Minuit, 2005), l’auteur, professeur de littérature française et comparée à l’université d’Orléans, conçoit ce livre comme une véritable « profession de foi ». Dans l’émission littéraire « Le bateau libre », animée et réalisée par Frédéric Ferney, le 5 juillet 2009, William Marx a eu l’occasion de confirmer l’importance cruciale, à ses yeux, de l’immense « force d’altérité » constituée par la lecture, la fréquentation et le partage (par la critique et par la glose) des textes anciens et contemporains, en regard de l’actualité la plus immédiate, et parfois pourtant la plus détachée de la mémoire livresque. Comme le signale Tiphaine Samoyault, théoricienne du « livre-monde », dans son article de la Quinzaine littéraire , le livre de William Marx invite d’emblée son lecteur à imaginer, à l’échelle réduite d’un ouvrage, par ailleurs érudit, littérairement et intellectuellement presque vorace, l’entière communauté des lettrés, infiniment extensible dans le temps et dans l’espace, dont témoignerait notamment le choix des multiples exemples qui animent la démonstration, issus de toutes les origines, de la culture occidentale à la culture orientale et extrême-orientale, du Discours de la méthode de Descartes au Cahier d’oreiller (Makura no sôshi) de Sei Shônagon, « grande dame de la cour impériale de Heian » .

Le lecteur de Vie du lettré appartient, de fait, possiblement, à cette communauté. Reste à reconnaître, en compagnie de William Marx, et en un large regard circulaire, les particularismes de celui « dont l’existence physique et intellectuelle s’ordonne autour des textes et des livres : vivant parmi eux, vivant d’eux, employant sa propre vie à les faire vivre et, en particulier, à les lire » . Le lettré se situe-t-il hors temps, ou encore à contre-courant du flux des sociétés ? Il apparaît plutôt dans un permanent « hors de soi », en inadéquation nécessaire au temps dans lequel il vit. Cum dignitate otium  : le lettré se détache des affaires et de la contingence politique pour mener une existence entièrement consacrée aux textes. Dans ses incarnations antiques, il veut pourtant toujours « rentrer d’exil » . C’est peut-être surtout de la paradoxale conjonction de ce loisir et de cet exil dont veut parler l’essai de William Marx, qui s’attachera, à mi-course, à décrire la « mélancolie du lettré », qui provient sans doute, selon l’auteur, de l’inaliénable « sentiment d’appartenir aux marges des siècles » .

Mythologie du lettré

L’un des attraits majeurs de Vie du lettré serait ainsi de baliser, à sauts et à gambades, tout un parcours subtilement subjectif tout en étant fort documenté, à travers un quotidien, une spatialisation et une histoire des lettrés. Le lecteur y retrouvera des points attendus, comme, parmi tant d’autres, la référence à la somme de Robert Burton, dans le chapitre sur la mélancolie , le rappel amusé du quotidien ritualisé d’Emmanuel Kant, dans le chapitre sur la nourriture , ou encore la description des gymnases antiques, dans le chapitre consacré au jardin . L’objet de l’essai, en effet, est d’abord, et explicitement, une mythologie du lettré, de celui qui a fait des lettres (de l’écriture des textes et de leur lecture assidue, même si le lettré est un lecteur avant d’être éventuellement un auteur - chacun des critiques de l’ouvrage de William Marx s’attache précisément à le rappeler, comme par précaution) une passion tout autant qu’un métier.

De l’expression des mythes et de leur analyse, l’ouvrage dérive, avec une adresse frappante, vers d’autres horizons de savoir, beaucoup moins attendus, souvent pittoresques et fleuris (le poids monétaire du chat de Marie de Gournay donne lieu à un récit anecdotique truculent, dans le chapitre consacré à l’animal), souvent graves et profonds. L’ouvrage de William Marx pose au long de ce cheminement des questions ouvertes, un peu follement posées (« Le lettré a-t-il une âme ? »), des assertions déconcertantes (« les lettrés sont gens de nuit »), des évidences utiles (« On n’est pas lettré tout seul »), des paradoxes ébouriffants (« Non plus que les anges le lettré n’a de sexe »), pour que s’incarnent et prennent sens in fine les interrogations simples qui fondent tout à la fois l’ethos du lettré, et, par principe de vase communicant, l’ouvrage qui se propose de se consacrer à sa description et à son analyse : « Qui sont-ils ? Comment vivent-ils ? Où habitent-ils ? Que mangent-ils ? A quels amours s’adonnent-ils ? Comment naissent-ils et meurent-ils ? » .

Les nouvelles technologies et le développement tentaculaire de l’Internet, par exemple, n’effrayeront donc pas William Marx, qui voit plutôt, dans le rôle du lettré, moins une défense conservatrice de l’ancien, qu’une projection sans cesse renouvelée du passé vivant (car lu et transmis) des lettres et de la mémoire humaine. L’auteur veut exprimer ici le changement de paradigme contemporain qui voit les lettrés actuels, qu’ils soient universitaires, critiques, éditeurs ou bibliothécaires, maintenir coûte que coûte, et il en coûte parfois cher aujourd’hui, un rapport nécessaire à l’authenticité des textes. Car le travail du lettré représenterait, lui aussi, une actualisation permanente, d’une lenteur toute idéale, du savoir et de l’information. Pour que l’on puisse comprendre, un peu mieux, que « l’humanité ne tient qu’à ce fil » .
 

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