<p><span>De la contestation &eacute;tudiante aux gouvernements europ&eacute;ens, trois portraits pour comprendre l&rsquo;influence de la r&eacute;volte de 1968 sur les questions internationales.</span></p>

Cet ouvrage de Paul Berman est le deuxième volet d'une histoire de la "génération 68". Le premier, A Tale of Two Utopias ("L’histoire de deux utopies"), paru aux Etats-Unis en 1996, était centré sur le mouvement américain. Dans Power and the Idealists (version originale de "Cours vite, camarade"), dont le premier chapitre reprend un article paru en 2001 dans la revue New Republic, l'auteur s'intéresse à l'Europe, et plus précisément à trois figures phares du mouvement, Joschka Fischer, Daniel Cohn-Bendit et Bernard Kouchner, et à leur parcours depuis les révoltes estudiantines jusqu'aux débats sur la guerre en Irak.

 

Le "procès de la génération 1968"

 

La nouvelle préface de Richard Holbrooke, parue à l'occasion de la réédition de l'ouvrage en poche en janvier 2007, résume bien l'ambition de Berman, qui participa lui-même aux révoltes étudiantes outre-Atlantique : faire se rencontrer les événements et les idées, analyser leurs interactions pour comprendre comment ceux qui prônaient il y a bientôt quarante ans la révolte contre les pouvoirs en place ont finalement participé à la vie politique institutionnelle. A l'heure où Joschka Fischer publie un livre dans lequel il revient sur ses engagements politiques et règle ses comptes avec les Verts allemands (Die rot-grünen Jahre), où Daniel Cohn-Bendit semble avoir définitivement choisi l'Allemagne comme patrie politique, et où la nomination de Bernard Kouchner comme ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Nicolas Sarkozy a traumatisé une partie de la gauche, le livre de Berman arrive à point nommé pour nous éclairer sur ces étranges personnages et le mouvement dont ils sont issus, que certains voudraient aujourd'hui liquider. Ces trois hommes ont-ils réussi à combler le fossé entre les idéaux et les institutions (le IvI gap théorisé par Samuel Huntington à propos de la politique américaine), sont-ils restés fidèles à mai 68, ou ont-ils rejoint les rangs des politiques au détriment de leurs engagements de jeunesse?


Berman prend comme point de départ de son livre l' "affaire Fischer" de 2001. En janvier de cette année-là, le magazine allemand Stern publie des photos datant de 1973, dans lesquelles on reconnaît le ministre des affaires étrangères allemand, le poing levé, prêt à frapper un policier accroupi à ses pieds. Les clichés font scandale, et donnent naissance à un vaste débat autour du passé militant de Fischer, de ses relations avec les gauchistes, et surtout les terroristes, dans les années 70. A la même époque, en France, Daniel Cohn-Bendit est accusé de pédophilie pour ses activités d'éducateur à Francfort dans les années 1970, accusations qui se révéleront vite sans fondement. Le journal Libération, dirigé à l'époque par Serge July, fait le lien entre ces deux affaires et les érige en symbole du "procès de la génération 68", procès qui tendrait, à travers des "scoops" plus ou moins fallacieux, à remettre en question de manière radicale et sans distinction tout l'héritage de mai 68, en même temps que les figures majeures du mouvement. Comme l'a dit Nicolas Sarkozy lors de son discours à Bercy le 30 avril 2007, en pleine campagne électorale : "Les héritiers de Mai 68 avaient imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître [...], que la victime comptait moins que le délinquant."

 

"Le fossé n’est pas si vaste"

 

Paul Berman, justement, s'attache aux différences, il veut voir quelles sont les idées qui ont émergé du mouvement étudiant, quelles sont celles qui lui ont survécu, et comment elles ont elles-mêmes évolué, à travers leurs principaux défenseurs, à l'épreuve de l'histoire. Il opère ainsi une distinction entre différents "courants" de la pensée 68, trois manières différentes de répondre aux risques de renaissance du nazisme dans l'Europe d'après-guerre: le marxisme traditionnel, celui de Rosa Luxemburg ou de Mike Gold, un marxisme modernisé inspiré par Mao, Ho Chi Minh, Che Guevara et Fidel Castro (le parcours de jeunesse de Régis Debray sert à Berman pour illustrer cette tendance) et enfin une tendance anarchiste ou anarchisante incarnée par Daniel Cohn-Bendit, mais aussi par les situationnistes ou le groupe Socialisme ou Barbarie.


La génération 68 s'est construite par rapport à ses aînés, dans l'ombre de la Seconde Guerre mondiale ; elle catégorisait les individus, d'après Berman, en répondant à une question : Résistant ou Collabo? Pour être Résistant, il fallait s'opposer à l'oppression. Mais parfois victimes et bourreaux n'étaient pas aisément identifiables. Joschka Fischer, qui avait soutenu le mouvement de libération des palestiniens, fut ainsi traumatisé par la prise d'otage d'Entebbe en 1976, lors de laquelle les otages juifs avaient été séparés des autres. Croyant défendre les victimes en se mettant du côté des palestiniens, il se rendit compte à ce moment-là que la lutte palestinienne pouvait mener à l'antisémitisme. Les violences des communistes vietnamiens, le durcissement du régime castriste, l'apparition de nouvelles formes d'oppression et de guerre dans certains pays musulmans, obligèrent les soixante-huitards à se repositionner par rapport à des questions comme l'usage de la violence, le pacifisme, l'intervention militaire...

En effet, alors qu'en France en particulier, on considère mai 68 comme ayant eu un impact principalement sur le plan de l'évolution de la société, Paul Berman s'intéresse, lui, à la politique étrangère, et la manière de la mener.


En 1999, Joschka Fischer soutient l'intervention militaire au Kosovo, et se trouve désavoué par une partie des Verts, traditionnellement pacifistes. Au moment des débats sur l'Irak cependant, il se prononce contre la guerre, alors que Bernard Kouchner par exemple y est plutôt favorable. Ces hommes sont pourtant issus du même mouvement. Berman tente de démontrer que, malgré leurs divergences, Cohn-Bendit (lui aussi farouchement opposé à l'intervention), Kouchner et Fischer restent animés par le même esprit: "L'évolution qui avait mené tant de gens à passer du gauchisme des années 60 à une intervention aux côtés des Etats-Unis au Kosovo, du gauchisme révolutionnaire à l'internationalisme liberal, cette évolution semblait s'être achevée sur une controverse à propos de la crise irakienne de 2003, Cohn-Bendit, Fischer et une bonne partie de l'opinion de gauche faisant preuve d'une méfiance prudente concernant la guerre en Irak alors que Kouchner, Michnik et d'autres parmi les vieux soixante-huitards campaient sur leurs positions. Mais en prêtant attention aux discours de Fischer et à son analyse du nouveau totalitarisme et de la nécessité de mettre en place une mondialisation positive, on ne pouvait que conclure qu'entre le prudent Fischer et ses camarades plus radicaux, le fossé n'était pas si vaste. Il y avait des divisions sur le plan tactique, mais non sur le plan philosophique."

 
 
Power and the Idealists est intéressant en ce qu'il aborde un thème – la politique extérieure – rarement analysé en lien direct avec mai 68. Néanmoins, le livre se rapproche davantage d'un recueil d'articles (le chapitre sur les pays musulmans et la gauche américaine, notamment, est relativement indépendant du reste) et souffre quelque peu de cette fragmentation. Le postulat de départ, confronter les idées aux événements, est fécond, mais le risque est de tomber dans l'anecdote sans toujours parvenir à donner une vision d'ensemble de l'évolution des unes par rapport aux autres. La question du passage de la marge au centre, de la contestation à l'institution, demeure en suspens. Il s'agit donc davantage d'une succession de séquences, aboutissant in fine à des portraits de personnalités, que d'une réflexion de philosophie politique.

Ce format, peu habituel de ce côté-ci de l'Atlantique, a l'avantage de se laisser lire aisément, permet d'avoir une vision de mai 68 qui ne soit ni idéalisée ni excessivement négative, et surtout de comprendre l'influence qu'a pu avoir ce mouvement sur des concepts, comme le droit d'ingérence ou le multilatéralisme, qui nous semblent aujourd'hui acquis. En d'autres termes, ce livre nous invite à ne pas considérer mai 68 comme un événement ponctuel, révolu, qui doit être sanctifié ou voué aux gémonies, mais à se poser lucidement la question de son héritage, en politique étrangère comme ailleurs, et ce même si certains de ses héritiers peuvent paraître ne pas lui faire honneur.


* Retrouvez le dossier 68 de nonfiction.fr.