La Terre trois fois sainte décrite sous l'oeil avisé d'un journaliste palestinien critique et visionnaire à la fois.

Qu'il se pare d'objectivité ou qu'il assume sa part de subjectivité inhérente à chacun de nous, le journaliste a toujours joué le rôle de "transmetteur" de l'information, de "passeur" entre le fait et le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur. Mais plus encore, le journaliste est un témoin privilégié de son époque, de son temps. Rien de bien original en somme, sauf si cette période contient des zones d'ombres dont les historiens eux-mêmes ont du mal a se dépêtrer, et qui est vue par certains comme la période qui "créa le Moyen-Orient moderne"  . D'un coup, cela devient autrement plus intéressant.

'Issa al-'Issa est né en 1878 en Palestine. Trente-trois ans plus tard, après un détour par Jérusalem, c'est dans sa ville natale, Jaffa, qu'il lance son journal : Falastin. En quelques années, celui-ci devint l'un des plus influents du pays. Culturel mais aussi politique, le journal, au même titre que 'Issa al-'Issa lui-même, n'hésitait pas le parti-pris, à la limite du militantisme. Antisioniste parfois virulent, dans le contexte de l’époque de création des implantations du Yichouv  , dénonciateur du régime ottoman puis britannique sans vraiment prendre de gants, le journal se voulait aussi être le relais des idées de la nahda al-orthodoxiyya  .  Difficile donc, si l'on ajoute tous ces facteurs, de voir la publication de Falastin perdurer, et surtout, de voir ses comptes stabilisés. Et pourtant, ce fut le cas. Si le journal fut censuré plusieurs fois, le journalisme prôné et porté par 'Issa al-'Issa a connu ses fidèles, partisans comme détracteurs, qui lisaient attentivement chaque dépêche et chaque opinion publiées.
Mais être influent a aussi son revers. Pris à parti par les autorités allemandes peu avant le début de la première guerre mondiale -puisque anti-ottoman (alors allié de l’Allemagne)-, puis par les Anglais lors du mandat, 'Issa al-'Issa connaît des difficultés juridiques et surtout l'exil. Les contacts qu’il tisse au cours de ces années lui ont souvent permis de se sortir de situations assez délicates, mais surtout de rentrer dans son "pays", comme il appelle sa ville natale, pour relancer la publication du journal qui devint, avec le temps, de plus en plus engagé  .
Avec cet ouvrage, Noha Tadros Khalaf nous donne un ouverture sur les réflexion d’un professionnel du journalisme de l’époque, dont les préoccupations face au pouvoir, à la vérité, à l’engagement, ne sont pas si diffférentes de celles de ses homologues actuels placés dans des situations comparables. Jusqu'à sa mort en 1950, 'Issa al-'Issa est resté un militant, refusant certaines connivences allant à l'encontre de ses idées et de son éthique, mais acceptant aussi quelques arrangements lorsque aucune autre alternative n'était possible.

Témoin lucide ou visionnaire ?
Ces questions en soi méritent qu’on y porte attention, mais plus encore, la traduction intégrale, en seconde partie de l'ouvrage, des mémoires de l'homme (Min dhikrayat al-madi - Souvenirs) nous livre une peinture saisissante de l'époque. L'autobiographie partielle de 'Issa al-'Issa devient donc, à sa manière et de son point de vue d'auteur / narrateur, aussi celle de la terre trois fois sainte. Ce texte est avant tout éclairant pour les spécialistes et vient combler une sorte d'ellipse historique : certains faits relatés par le journaliste permettent d'affirmer certaines dates, d'en infirmer d'autres ; ou encore de mieux appréhender les tractations politiques qui ont façonné la région, difficilement compréhensibles avec le peu d'informations que l'on pouvait avoir sur le sujet. Mais plus que cela, dans les 76 pages de l'édition originale en arabe, 'Issa al-'Issa nous fait parcourir l'Histoire d'un pays déchiré, un pays qui se cherche. Il nous y emmène, nous y transporte au sens propre. Si la description n'est pas son fort, il a par contre une certaine facilité à raconter les détails, anodins pour beaucoup, mais qui donnent de la force et ancrent le récit dans la tête des lecteurs, lui donnant chair, et corps à cette réalité a priori éloignée de nous.

Connaissant ce que beaucoup appellent "les grands" de l'époque  , le journaliste palestinien nous permet aussi d'entrevoir l'envers de la rue où ses collègues se sont souvent cantonnés ; un envers avec ses tractations politiques, économiques ou encore confessionnelles ; le tout, le plus souvent, dans l'indifférence totale des désidératas de la population. Se définissant comme "nationaliste", 'Issa al-'Issa n'épargne à vrai dire  personne, religieux, dirigeants ottomans ou britanniques, mais surtout, très logiquement, plus encore sioniste. Ce combat devient acharnement, toujours dans les limites que lui imposent son éthique, et donc sans débordements excessifs, si ce n'est selon les partisans les plus radicaux de la colonisation de la Terre sainte. Mais 'Issa al-'Issa ne se bloque pas pour autant sur ce sujet, qu'il prend comme actualité brute ou comme fait politique : il ne se gêne pas non plus pour critiquer ouvertement et assez durement les dirigeants arabes, chose peu commune même à l'époque. Les remarques fusent, soit dans ses mémoires, soit dans des poèmes qu'il écrivit deux ans avant la fin de sa vie : "Grâce aux altesses, aux royautés et aux excellences / A sa sainteté le mufti al-Amin    et tous ceux qui l'entourent / Au Haut Comité arabe qui refuse de démissionner / Au gouvernement de Gaza qui augmente le dilemme / La pauvre Palestine est perdue à ses fils à jamais."   On pourrait encore citer cet extrait : "Rois des arabes ayez pitié / Arrêtez de démissionner et de vous entre-tuer / Nous avions, un jour, espoir en vous / Mais tout ce que nous espérions fut illusion".  

Un chercheur qui trouve
Mais ces mémoires sont-elles pour autant abordables de tous ? Pas vraiment. Le lecteur lambda refermera rapidement l'ouvrage, trop complexe ; tandis que les plus intéressés se forceront à le lire péniblement. Et c'est ici que rentre en scène Noha Tadros Khalaf, Docteur en études arabes de l'Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO), et chercheur associé à l'IREMAM, l'Institut de recherche et d'études sur le monde arabe et musulman. En 120 pages, le tableau est peint, le décor planté. Le chercheur replace les évènements historiques dans leurs contextes. Le rôle des factions politiques ou religieuses est expliqué, longuement, prenant presque le lecteur par la main, sans pour autant rentrer dans du paternalisme.
Le lecteur chemine, certes avec l'aide de l'auteur, mais c'est cette aide permet d'avoir une évolution des idées, un discernement  important du contexte. Avec ces quelques pages, Noha Tadros Khalaf permet d'apprécier à sa juste valeur les mémoires d'Issa al-'Issa qui, sans cela, seraient probablement restées dans l'oubli, ou gardées comme un trésor par quelques chercheurs ou journalistes spécialisés.

Loin de se cantonner à sa seule profession, 'Issa al-'Issa navigua partout. Intellectuel marquant de son époque, le fondateur de Falastin impose aujourd'hui encore ses mémoires, qui se révèlent étonnamment d'actualité malgré les années écoulées. Témoin mais aussi véritable visionnaire aux idées avant-gardistes, 'Issa al-'Issa nous offre, comme l'avoue Rashid Khalidi dans la préface, un "ouvrage [qui] vient combler un vide majeur dans notre compréhension de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient". Les mémoires, doublées de cette introduction à la compréhension remarquable et indispensable de Noha Tadros Khalaf, nous donnent un ensemble plus qu'intéressant, à mettre sans hésiter entre les mains de passionnés d'histoire, de politique ou même de journalisme. Un régal intellectuel, nuancé à souhait, éclairant à foison et enrichissant à point. #nf#
 

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