<p>Dans un essai fictionnel, mais assez confus, J.-M. Besnier se propose d&rsquo;anticiper un futur o&ugrave; l&rsquo;homme laissera sa place &agrave; ses r&eacute;alisations non humaines.</p>

Jean-Michel Besnier propose ses réflexions sur le défi que posent à l’humanité ses propres créatures, dont les performances la dépassent et finissent par la rendre inutile. Malheureusement, il le fait dans un ouvrage mal bâti, où les redites abondent, dont il ne ressort aucune thèse claire, et où le sens critique semble parfois manquer. Ces réserves étant posées, son essai garde le mérite de présenter les utopies qui agitent les milieux technophiles, dans le contexte intellectuel de la modernité tardive.


L’appel des utopies

Jean-Michel Besnier se place d’emblée à l’extrême des perspectives scientifiques qui s’ouvrent à l’humanité. Afin d’anticiper les prochaines prouesses du génie biologique, il passe en revue tous les rêves des scientifiques qui tentent de refaire l’homme, rêves dont certains ont commencé à se concrétiser : organes artificiels, cyborgs (organismes biologiques améliorés par des machines), intelligence non biologique…

"Les développements technologiques laissent augurer une relève de l’humanité par quoi nous serions dispensés de naître, de souffrir et de mourir. On reconnaîtra ici les trois ingrédients des prophéties transhumanistes qu’on entend énoncer dans l’environnement des centres de recherche axés sur des programmes du type NBIC (nanosciences, biotechnologies, sciences de l’informatique et sciences cognitives). […] Le transhumanisme dessine un avenir où le corps n’aura plus sa part, ni non plus aucun des déterminismes (psychobiologiques ou sociaux) qui nous enchaînent à la nécessité et font de nous de simples données naturelles. Le fantasme de l’homme remodelé, puis intégralement autofabriqué, fait plus que jamais partie de l’imaginaire d’aujourd’hui." 

Corollaire des perspectives ouvertes par les utopies technologiques, Jean-Michel Besnier entend en finir avec la morale des Lumières et ses présupposés substantialistes. La conception d’une humanité coupée du reste de l’univers empêche de prendre en compte correctement les nouvelles réalités créées par les techniciens. "La rupture [est] devenue nécessaire avec une conception monadique (c’est-à-dire fermée) du sujet humain, telle que les Grecs aussi bien que Kant l’ont illustrée."    Il entend ainsi passer à un principe d’intédermination radicale.



Cependant, tout en affirmant de page en page que l’homme n’a pas de définition, Jean-Michel Besnier en donne plusieurs : "L’homme se définit par son aptitude à transgresser la Nature"  ; "ce qui est essentiel à l’homme, à savoir : sa vocation à incarner des valeurs susceptibles de changer le monde" … Mais il tient à l’absence de définition de l’homme, et pour la prouver il récuse la notion d’espèce : "Là où nous mettions le plus de certitude – la définition des espèces – s’introduit le soupçon."  Toutefois, il ne donne aucun indice du fait que la définition des espèces fût le point central des certitudes passées. Et au regard de la manière de travailler des biologistes, il est permis de douter que la notion d’espèce fît l’objet d’une telle assurance.

De plus, s’il a raison de montrer l’inconsistance des thèses qui font de la nature humaine une réalité figée et à part dans le monde, cela ne signifie pas pour autant l’indétermination fondamentale de l’homme. L’erreur d’une proposition ne signifie pas la vérité de la proposition contraire. L’effet rhétorique ne sauve pas le raisonnement de son paralogisme.

Enfin, le fait que l’homme soit relationnel et en devenir ne s’oppose pas nécessairment à ce qu’il ait une substance ; au contraire, sa substance, sa condition, pourraient résider en cela.


La sidération face au progrès


Conséquence pour les technosiences : "L’ingénierie devrait permettre à l’homme de devenir le produit de l’homme." 

Que faut-il entendre par "l’homme" ? L’humanité ? Dans ce cas, rien de neuf puisque l’humanité a toujours été générée par elle-même, dans le cadre de la reproduction et de l’éducation. Prise d’un point de vue concret, cette proposition ne fait sens que si "l’homme" signifie "certains hommes", les deux sous-ensembles d’hommes concernés ne se recoupant que partiellement. On obtient alors la proposition suivante, rigoureuse cette fois : l’ingénierie devrait permettre à certains hommes de devenir le produit d’eux-mêmes ou de certains autres hommes.

Produire des hommes, mais quels hommes ? "L’idée de l’Homme n’étant plus contraignante, la voie est ouverte pour son au-delà."  Cet "au-delà" reste non défini, sauf que le choix du terme suppose un dépassement positif, un progrès, un mieux. Or ce point n’est prouvé nulle part, excepté par la promesse de la disparition de toute limitation, promesse qu’aucun fait ne vient étayer.

Dans le même esprit, Jean-Michel Besnier n’oppose aucune distance critique aux propositions des prophètes des technosciences. Par exemple, il mentionne sérieusement la perspective du "téléchargement de la conscience sur quelque support indestructible" , sans considérer que la conscience est un processus réflexif et ne peut se comparer à la mémoire, et sans songer à l’impossibilité de parler d’indestructibilité en termes absolus.



L’essai de Jean-Michel Besnier est traversé par une sorte de fatalisme du progrès, dût ce progrès se retourner contre ceux-mêmes qui le font advenir. L’expression "nous n’avons pas le choix" revient sous sa plume comme un leitmotiv. Se dessine finalement une capitulation de la liberté devant ses réalisations, et une résignation à cette défaite. Que reste-t-il alors pour fonder l’ "avenir désirable" que ces utopies devraient nous faire espérer ? Il ne le dit pas.

Corrélat de cette utopie en marche, Jean-Michel Besnier décrit la "fatigue d’être soi" qui s’est emparée de la conscience contemporaine, et "l’accablant désir de machine" qui s’ensuit, pour prendre le relai d’une humanité trop imparfaite comparée aux robots qu’elle a su produire. Ainsi l’homme contemporain est "tantôt angoissé tantôt exalté par les perspectives de transformation de soi que lui offrent ses technologies .

Fort de cette analyse, Jean-Michel Besnier redéfinit la question éthique : "savoir comment nous pourrions vivre au sein d’une humanité élargie, telle qu’elle inclurait les animaux et les robots", donc "organiser le vivre ensemble d’être dépourvus de représentation ou même de conscience" . Mais il s’arrête là et laisse ouvert l’aspect pratique de la question. Or c’est le point de difficulté : qu’est-ce que cette règle de conduite implique ? Faut-il accorder aux machines un respect inconditionnel, comme celui que l’on doit aux hommes ? Ou bien tout est-il ouvert à l’infini des possibilités techniques, y compris les hommes, pourvu que soit maintenu un "vivre ensemble" purement formel, sans contenu ?

En fait, la thèse de Jean-Michel Besnier est victime de ses présupposés. Il appuie son raisonnement sur des utopies, des romans et des films d’anticipation, et ne propose presque aucune analyse des réalisations biotechnologiques concrètes. Aussi, son éthique vaut-elle au niveau où elle se fonde, celui de la fiction, mais elle ne s’applique pas aux cas réels.


L’utopie dans sa nudité

Jean-Michel Besnier condamne l’humanisme parce qu’il exigerait "qu’un homme ne soit jamais davantage que le concept qui le désigne" , alors que "son absence d’essence l’ouvre à tous les possibles, […] sa plasticité est indéfinie" . Mais qui tente de "refaire" l’homme lui assigne un concept, et un concept d’autant plus étroit qu’il est issu d’une simple intelligence humaine par elle-même incapable de seulement imaginer la profondeur du réel. La critique du substantialisme est sophistique : l’utopiste, celui qui s’essaye à "remodeler" ou à "façonner" l’homme, lui impose en fait une définition restreinte. Pour cette raison, l’utopie finit toujours par devenir anti-humaine, avec les conséquences que l’histoire n’a eu de cesse de nous enseigner depuis un siècle.



Jean-Michel Besnier écarte l’objection d’un trait : "L’homme va mourir et ce ne sera pas si tragique que cela. Dans ce contexte, l’utopie reprend ses droits […]. Devenant posthumaine, elle ne menace plus de verser dans quelque totalitarisme car ses acteurs seront d’emblée exempts de l’humanité et de ses faiblesses." . Que faut-il comprendre à cela ? Précisément ce que toutes les utopies passées ont déjà déclaré : qu’il fallait supprimer les hommes pour en finir avec leurs imperfections, qu’il ne fallait pas craindre de franchir le pas au nom de l’avenir meilleur promis par l’utopie, etc.

Il reste les valeurs dont l’utopie est le vecteur. "Le posthumanisme [est] porteur de valeurs pour l’action. Ce qui lui fait défaut, c’est seulement le sujet de cette action qui ne peut survivre tel quel au chaos dont les utopies attendent le radicalement nouveau."  Que signifie cette action sans sujet ? Si le radicalement nouveau supprime le sujet, comment peut-il en même temps porter les valeurs pour l’action de ce sujet ? En supprimant le sujet de l’action, il en réduit à néant les valeurs, donc il n’est pas porteur de valeurs.

La tentation de faire disparaître l’humanité, donc les hommes, est présente tout au long du livre. Elle apparaît notamment dans la détestation de la naissance à laquelle Jean-Michel Besnier revient régulièrement. Ce point particulier aurait mérité une explication, tant il heurte la conscience commune car les hommes ont toujours célébré la venue au monde comme le plus précieux moment de la vie.

Curieusement, cette volonté d’en finir avec les hommes n’est jamais critiquée ni dans son principe ni dans ses conséquences. Jean-Michel Besnier a beau jeu de clore son essai en stigmatisant "les folies du monde réel"  ; il semble plutôt que le monde réel lui paraît fou parce que, ses utopies s’étant détachées de la réalité, elles déraisonnent, tout simplement#nf#